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Ce sont elles, en particulier, qui rédigent au jour le jour les observations des malades et des opérés. L’observation clinique une fois prise par un des élèves du service, c’est la nurse qui la tient au courant et qui, chaque jour, note sur une feuille spéciale qui s’ajoute à l’observation, les renseignements nécessaires : alimentation, heures de repas, température, pouls, incidents divers. Elles le font d’une façon précise, correcte et consciencieuse, qui permet de constituer des observations qui pourraient servir de modèle à celles que prennent trop souvent d’une façon un peu superficielle, quand ils les prennent, la plupart de nos externes. D’ailleurs, il m’a semblé que les observations sont en général prises d’une façon plus complète et plus méthodique que chez nous. C’est ainsi, pour n’en donner qu’un exemple, que j’ai vu, dans plusieurs services, une feuille consacrée exclusivement à l’anesthésie, avec des graphiques permettant de noter la durée du sommeil, l’état du pouls et de la respiration à chaque instant, les diverses particularités de l’anesthésie, la quantité d’éther dépensée — lequel, soit dit en passant, est le seul anesthésique que j’aie vu employer.
Si j’avais quelque chose à reprocher à cette façon de prendre des observations, ce serait uniquement leur étendue et le volume qu’elles occupent. A une feuille par jour, cela finit par faire un monceau de papiers terriblement encombrant et dont l’attaque demande une certaine dose de courage.
Le recrutement du personnel secondaire est donc, en somme, supérieur à ce que nous voyons ici.
En est-il ainsi du mode de sélection des chirurgiens eux-mêmes ? C’est une question très grave et sur laquelle je ne possède pas d’éléments suffisants pour porter un jugement ferme.
Il y a beaucoup de chirurgiens en Amérique, et le nombre est très grand de ceux qui, en même temps, ne dédaignent pas de faire de la médecine. C’est un droit absolu, tout comme en France, et c’est même parfois un devoir, en particulier chez le médecin de
campagne auquel incombe souvent la tâche délicate d’affronter les dures responsabilités de la chirurgie d’urgence. Mais les chirurgiens chargés d’un service public sont relativement peu nombreux, comme chez nous, parce que ces services sont eux-mêmes en petit nombre.
Ils ne sont pas nommés au concours, mais choisis directement, soit par le conseil d’administration de l’hôpital, soit par le ou les fondateurs de cet hôpital, ou ceux qui les représentent. Lorsque l’hôpital appartient à une Université, comme il arrive souvent, ce sont naturellement les professeurs de cette université qui sont chargés des services de l’hôpital. Mais lorsque l’hôpital appartient soit à des associations privées, soit à des organisations politiques ou municipales, comme une ville ou un comté, le chirurgien est à la discrétion des directeurs de l’association et à la merci des fluctuations de la politique. C’est en somme ce qui se passe en France dans les hôpitaux de beaucoup de petites villes où l’assistance publique n’est pas organisée comme à Paris.
C’est ainsi qu’il y a deux ou trois ans le chirurgien de l’hôpital français de San Francisco, le Dr Dudley Tait, un homme dont je ne saurais dire tout le bien que j’en pense, fut, à la suite de dissentiments avec les administrateurs de l’hôpital, tout simplement remplacé, et remplacé par le médecin du même établissement ! On sait qu’en Amérique des milliers de fonctionnaires ont leur situation liée à celle du Président de la République. Et l’on voit assez souvent un service de chirurgie changer de titulaire au moment de l’élection présidentielle !
Sans doute, il est des chirurgiens éminents qui sont par leur valeur même à l’abri de ces fluctuations, mais il est évident que l’exercice de la chirurgie hospitalière se présente ainsi dans des conditions d’arbitraire et d’instabilité regrettables. Et nous crions ici contre l’institution des concours !
Quoiqu'il en soit, l’activité chirurgicale est grande aux Etats-
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Unis. Les Américains sont pour les solutions rapides, et sous ce rapport l’éducation du peuple américain est plus avancée que la nôtre. Je n’en veux d’autre preuve que la rapidité avec laquelle fut opéré le président Mac Kinley, lors de l’attentat qui lui coûta la vie. Une heure après sa blessure, il était opéré, dans une maison de santé privée, par le chirurgien le plus proche. On ne jugea pas qu’il fut bon d’attendre pour cette grave détermination que les premiers chirurgiens d’Amérique fussent réunis à son chevet, laissant pendant ce temps le mal s’aggraver d’heure en heure. Non, il est entendu là-bas que toute plaie pénétrante de l’abdomen impose une laparotomie immédiate. Aussi ouvriton sans retard le ventre du président, comme on aurait ouvert celui d’un simple citoyen. Il est certain qu’en France, dans des circonstances plus tragiques encore, lors de l’assassinat du président Carnot, si les choses se passèrent avec une rapidité comparable, bien que dans des conditions matérielles détestables, et dans un milieu peu propice à la réussite des opérations, c’est parce que les signes d’hémorragie interne étaient suffisants pour supprimer toute hésitation et qu’il y avait, sur les lieux mêmes du drame, des chirurgiens en mesure de supporter le poids de responsabilités aussi redoutables.
Les interventions chirurgicales sont donc, là-bas, proposées plus délibérément et acceptées de même. Et c’est ainsi que cet état d’esprit commun aux chirurgiens, aux médecins et aux malades peut parfois conduire à des résultats extraordinaires : l’histoire des frères Mayo en est un exemple saisissant.
Il y a dans les régions fertiles et riantes du Minnesota, à 500 kilomètres à l’ouest de Chicago, non loin du Mississipi qui n’est encore ici qu’une belle et paisible rivière, une petite ville de 6.000 habitants, presque un village pour ce pays aux cités démesurées. Le village a nom Rochester. C’est là que vivent, simples, modestes, paisibles, sans titres et sans parchemins, deux chirurgiens, jeunes encore, les deux frères Mayo. Ils ont à leur disposition un petit
hôpital, maison qui contient un peu plus de cent lits, maintenant trop étroite, avec deux petites salles d’opération où tous deux opèrent de concert. Et là, chaque matin, le dimanche excepté, ils font une moyenne de dix opérations, trois mille par an environ. Le jour où j’y suis arrivé, j’ai pu voir exécuter sous mes yeux une extraction de polype de l’utérus, une extirpation de ganglions tuberculeux du cou, deux prostatectomies, une hystérectomie abdominale pour fibrome, une gastro-duodénostomie pour cancer, et enfin une cholécystostomie et une cholécystectomie pour lithiase vésiculaire. Tel est, à peu de chose près, le programme de chaque jour. L’après-midi, arrivent en foule à leur « office », car tel est en Amérique le nom du cabinet médical, une centaine de malades, qui sont d’abord examinés par des médecins assistants, au nombre de onze, chargés de simplifier la besogne. L’un examine les yeux, l'autre la gorge et les oreilles, l’autre le cœur et les poumons, un autre se charge des urines ; d’autres s’occupent, s’il y a lieu, de la radiographie, de l’examen des crachats ou des recherches de laboratoire. Et les deux chirurgiens, vers lesquels convergent tous les renseignements, et qui peuvent à peine suffire à cette tâche écrasante, prononcent en dernier ressort.
Les malades viennent de partout, du Mexique et du Canada, des bords lointains du Pacifique et des rivages de l’Océan de l’Est. Et cette foule n’est point attirée vers ce centre extraordinaire, par les procédés coutumiers aux guérisseurs et aux thaumaturges ou par l’attrait qu’exercent sur des imaginations enfantines et crédules les pratiques surnaturelles, mais bien par la renommée légitime de ces deux bons chirurgiens qui exercent leur art en toute conscience et qui guérissent leurs malades.
L'hospitalité américaine est admirable, et celle que j’ai rencontrée chez mes confrères m’a profondément touché. Us m’ont ouvert leurs services, ils m’ont ouvert leurs foyers. Ils ont fait
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plus encore, et certains d’entre eux m’ont fait l’honneur de me confier des malades sur lesquels je me suis efforcé de montrer à nos confrères américains ce que peuvent avoir d’intéressant certains procédés opératoires qui sont encore, je le crois, particuliers à la chirurgie française.
C’est pourquoi je ne veux pas terminer ces quelques notes sans remercier ici de tous leurs témoignages de bonne confraternité tous ceux qui m’ont si bien accueilli : Cullen, Sampson, à Baltimore : Albert, Hurtado à Mexico, Ward, Stappler à San Francisco, les frères Mayo à Rochester, les professeurs Ocksner, Murphy, Senn à Chicago, Boldt, Beck, Edebohls, Pryor à New-York, Bristow à Brooklyn.
Mais comment remercier le professeur Clark de sa si charmante hospitalité, et l’illustre Keen, qui m’a fait l’honneur de m’aider lui-même dans une opération, et qui unit à une expérience déjà longue, un cerveau et une main d’une invraisemblable jeunesse? Et mon vieil ami Baumgarten chez lequel j’ai retrouvé, à Mexico, un coin de la terre de France, et Valentine, de New- York, qui a reculé en ma faveur les limites de la plus extrême obligeance, et Dudley Tait, qui, à San Francisco, travaille avec une admirable énergie à répandre les idées de l’Ecole française, qu’il connaît souvent mieux que nous, et qui là-bas fait à lui tout seul, pour la France, plus et mieux que bien des Français, et pardessus tout Howard A. Kelly, qui, dans son beau service de John Hopkin’s Hôpital, m’a montré comment on peut unir les qualités d’un clinicien parfait à celles d’un opérateur excellent, et qui m’a reçu comme un frère.
Quant à mon vieux camarade Merlin, qui m’a suivi sans murmurer dans cette course autour d’un continent, que ne lui doisje pas pour avoir été mon soutien dans cette bataille contre l’espace, la lenteur des trains, la poussière des déserts et la monotonie de l’Océan, bataille de tous les jours, et qui s’est poursuivie pendant plus de huit mille lieues ?
Et maintenant, où donc la chirurgie est-elle la plus belle et la plus puissante ? Est-ce dans ce monde nouveau, parmi ce peuple bouillonnant qui porte dans ses flancs tout un avenir de grandeur ? Est-ce dans notre vieille France, dont le passé est à lui seul plus grand peut-être que cet avenir inconnu ? Je l’ignore. Des deux côtés de l’Océan, nous suivons tous des chemins parai-
lèles en travaillant de notre mieux.
Mais ce que je sais, c’est que si la chirurgie américaine est grande et connaît sa grandeur, nous avons, nous, le devoir de connaître ce que nous valons, et le droit de le dire.
Non, la vieille terre de France n’est pas épuisée. Elle est toujours vivante, maternelle et fécondé ! Et de son sol, ou sont couchées pour l’éternité tant de générations disparues, surgissent sans cesse des générations nouvelles. Comme autrefois, ses enfants travaillent et dépensent des trésors d’intelligence et d énergie dans toutes les manifestations de l’activité humaine. La chirurgie n’est ni la moins haute ni la moins passionnante.
Et pour voir des hommes qui la servent avec toute 1 ardeur de leur enthousiasme et toute la profondeur de leur foi, il n’est pas besoin de faire le tour du monde, il suffit de faire le tour de la France, ou même le tour de Paris.
Laissons donc gémir et crier à la décadence ceux qui ne se sentent pas la poitrine assez large pour respirer librement, ni les reins assez solides pour marcher tout droit devant eux. Voyageons, courons à travers le monde. Allons apprendre des autres ce qu’ils peuvent nous enseigner, et les instruire à notre tour, en leur donnant peut-être plus que nous n en pouvons recevoir.
Travaillons tous, et que de cette émulation généreuse puissent naître des œuvres fécondes et qui revivent après nous pour la grandeur et pour la gloire de la Chirurgie immortelle.
Presse Médicale , 27 juillet 1904.