‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 13 sur 56 · A SARAGOSSE · texte numérisé non relu

A SARAGOSSE

également un cancer de la lèvre avec ganglions cervicaux.

Mais il est bon de s’instruire soi-même en essayant d’instruire les autres, et j’ai été heureux de voir le professeur Lozano pratiquer avec une technique parfaite une taille hypogastrique pour calcul chez un enfant de deux ans.

J’ai pu faire quatre conférences : une sur la technique générale de l’hystérectomie abdominale ; une sur la tactique de l’hystérectomie dans les annexites ; une sur les indications respectives du traitement chirurgical et des traitements radio et radiumthérapiques dans les fibromes ; une enfin sur les indications du traitement chirurgical et du traitement par le radium dans le cancer du col utérin. Ces diverses conférences que le professeur Munos a bien voulu traduire pour les trop nombreux auditeurs qui comprenaient mal le français, avec une admirable clarté qui montrait avec quelle perfection il possédait son sujet, ont été suivies de projections cinématographiques.

Une défaillance dans le courant électrique a nui aux premières projections. Mais la dernière — une opération d’hystérectomie large pour cancer du col — a pu se faire dans des conditions excellentes. Elle n’a pas été sans impressionner sérieusement nos collègues qui ont pu se rendre compte de tout le parti qu’on peut tirer pour l’instruction des élèves et le perfectionnement des chirurgiens de cette admirable méthode d’enseignement.

Mais dans ces voyages, les conférences et les opérations ne sont pas tout. Il y a une toute autre partie qui a son importance. Ce sont les relations cordiales que l’on noue avec d’aimables collègues, et souvent avec leurs familles.

J’ai rencontré là-bas l’accueil le plus touchant, le plus amical, le plus fraternel. Qu’il me soit donc permis d’en remercier ici tous mes amis de Saragosse, auxquels je tiens à associer le consul de France, M. Hournet, qui s’est multiplié, et dont l’intelligente initiative a été pour beaucoup dans la réussite de cette mission.

(Presse Médicale , 18 février 1922).

FAURE. T. III

DANS L’AMÉRIQUE LATINE

Les voyages ne forment pas seulement la jeunesse ! Ils forment aussi l’âge mûr et leur influence est profonde sur l’esprit de ceux qui voient s’approcher rapidement les jours où l’âge mûr lui-même n’est déjà plus qu’un lointain souvenir. Rien n’est plus simple qu’un voyage, et même un grand voyage, dans l’Amérique du Sud, mais rien n’est plus instructif et plus doux au cœur d’un Français ! On rencontre partout, là-bas, la trace de la France, et on est heureux de voir la place que notre grande et malheureuse patrie, abreuvée d’amertume et assassinée de calomnies, à cause de sa grandeur même, tient encore dans ces pays où la langue éclatante de Cervantès et celle moins sonore, mais peut-être plus harmonieuse, de celui qui chanta l’épopée des héros qui ouvrirent aux hommes les grands chemins du monde, ont conservé dans l’esprit de ceux qui les parlent la clarté du génie latin et ont répandu dans leur cœur la noblesse et la générosité des vieilles races méditerranéennes qui ont forgé l’âme de l’humanité.

Partout j’ai retrouvé des visages amis, des chirurgiens rencontrés au hasard des congrès ou venus dans nos services et dont quelques-uns étaient avec nous, dans nos hôpitaux, aux jours sombres de la Grande Guerre ; partout des élèves anciens ou nouveaux ; partout des hommes nourris de la science médicale

DANS ^AMÉRIQUE LATINE

française, ayant nos livres dans les mains, parlant souvent le français avec une correction absolue et le comprenant pour ainsi dire toujours ; partout, j’ai vu des chirurgiens, des jeunes et parfois de ceux qui ne le sont déjà plus, opérer à la française, avec la simplicité de la plupart des chirurgiens français, avec un nombre d’aides réduit au minimum, avec des instruments français, parmi lesquels j’ai souvent retrouvé, sans surprise mais non sans émotion, des instruments qui me sont personnels, que j’emploie depuis vingt-cinq ans et qui, d’ailleurs, sont encore inconnus dans beaucoup de services de Paris.

C’est un des grands charmes de ce voyage, auquel la contemplation des splendeurs de la nature en ajoute tant d’autres, que de vivre dans cette atmosphère de sympathie cordiale et de perpétuelle courtoisie, dont il est impossible de perdre le souvenir lorsqu’on les a connues et qui n’ont qu’un revers, celui d’éveiller en nous un sentiment de confusion et de regret de ne pouvoir rendre à tous ces collègues si accueillants, lorsqu’ils viennent chez nous, un peu de ce qu’ils nous donnent quand nous allons chez eux ! Et si quelque chose peut atténuer ce regret, c’est de nous rendre compte de la joie qu’ils éprouvent à voir leurs collègues de France se déranger pour venir jusqu’à eux, à leur faire admirer les beautés parfois incomparables qui sont la parure de leur pays et à leur montrer tout ce que, malgré leur jeunesse, ils ont déjà fait pour cette chirurgie que nous aimons tous et que tous nous servons avec un égal enthousiasme !

Je suis convaincu que, dans un voyage comme celui que j’ai entrepris, le meilleur moyen de travailler pour la chirurgie française n’est pas tant de faire de nombreuses leçons — qui peuvent avoir leur utilité lorsqu’il s’agit d’exposer des questions délicates et complexes, comme on en rencontre dans la médecine actuelle, et comme mon ami Abrami l’a fait à Buenos-Aires avec le talent que nous lui connaissons — que de faire des conférences peu

nombreuses, mais telles qu’elles puissent laisser un souvenir durable dans l’esprit de ceux qui y ont assisté. Il ne faut pas croire non plus qu’il soit bon d’exposer à nos confrères de là-bas des sujets élémentaires quils connaissent aussi bien que nous. Ils s’intéressent en médecine aux questions nouvelles ou difficiles, et j’ai pensé qu’en chirurgie, il était bon de leur parler de sujets peu connus ou discutés et que j’ai personnellement le sentiment de bien posséder. J’ai tout naturellement choisi comme sujet de mes conférences des questions de chirurgie utérine, et comme j ai fait exécuter des rouleaux cinématographiques que je considéré comme très beaux et, ce qui vaut mieux, comme très précieux pour l’enseignement, j’ai pensé que ces projections ammees, qui parlent aux yeux et restent profondément gravées dans la mémoire, intéresseraient beaucoup plus mes auditeurs que n înporte quelles leçons, quelques fortes qu’elles soient, mais dont le souvenir s’efface peu à peu. J’ai pensé également que la meilleure façon de mettre nos collègues au courant des méthodes opératoires françaises était d’opérer devant eux. J avais donc écrit aux amis que j’ai là-bas d arranger les choses de telle façon que je puisse, dans un temps très restreint, faire deux conférences et une ou deux séances opératoires. J’ai trouvé partout la plus extrême bonne volonté, et les choses se sont arrangées partout, grâce à l’inépuisable complaisance de mes amis et collègues e là-bas, comme je le désirais, et mieux même que je ne pouvais l’espérer, pour qui connaît la difficulté qu’il y a à organiser des projections cinématographiques correctes. Mon assistant, le Dr E. Douay, qui m’accompagnait dans ce voyage, m’a rendu, sous ce rapport comme sous beaucoup d’autres, les plus mappre-

Voici les titres des deux conférences que j’avais choisies : 1° L’ hystérectomie abdominale dans les fibromes et dans les salpingites, question qui permet en même temps d’exposer la technique générale de l’hystérectomie, d’en étudier les divers procèdes et

DANS l’aMÉRIQUE LATINE

de l’illustrer par les projections cinématographiques que je possède, et 2° : Traitement du cancer du col de V utérus, sujet grâce auquel je pouvais mettre au point, telle que je la comprends aujourd’hui, la question si intéressante et actuellement si discutée des indications respectives de la curiethérapie et de l’intervention chirurgicale et montrer en même temps la technique opératoire de l’ hystérectomie élargie, grâce à un film que j’ai exécuté récemment et qui montre à un grand nombre d’auditeurs tous les détails de l’opération, beaucoup mieux que ne saurait le faire l’intervention la mieux réussie et que peuvent voir seulement quelques assistants particulièrement bien placés.

Ce programme de conférences s’est déroulé régulièrement, partout où nous sommes passés, sauf à Saô-Paulo où, par suite du manque de temps, j’ai été obligé de réunir les deux conférences en une seule. Quant aux séances opératoires, qui ont consisté en hystérectomies diverses pour fibromes, salpingites, et en trois opérations d’hystérectomie pour cancer, elles se sont passées normalement, suivant les possibilités locales ; trois séances à Rio, une à Saô-Paulo, une à Montevidéo, deux à Buenos-Aires et une à Santiago. Je ne reviendrai pas sur ces détails. Les conférences ont partout eu lieu dans des conditions qui permettaient la présence d’un nombreux auditoire de professeurs et d’élèves, ainsi que les séances opératoires, que j’ai toujours pu exécuter dans de bonnes conditions et qui, je le crois, ont intéressé ceux qui y ont assisté.

Notre séjour à Rio-de- Janeiro a été ce que peut être le séjour dans une ville parée des grâces les plus merveilleuses d’une nature incomparable, habitée par des amis qui savent vous faire voir ce qu’il y faut voir et s’ingénient à prévenir tous vos désirs et à exaucer tous vos vœux. Mes amis, le Professeur Nabuco de Gouvea, organisateur à Paris du bel hôpital si généreusement

offert par le Brésil à la Faculté de Médecine, le Dr Gudin, qui y a travaillé avec lui pendant la guerre, et mon jeûne élève et ami, le Dr M. Santos, actuellement chef de clinique gynécologique dans le service du Professeur Brandâo, avaient tout organisé pour nous recevoir et l’accueil qui nous a été fait nous a infiniment touchés. Le Professeur Brandâo, doyen intérimaire, nous a reçus à la Faculté, Abrami et moi, dans une séance solennelle — où les discours qui nous ont accueillis et, en particulier celui du Professeur Nabuco de Gouvea, auraient mis notre modestie à une rude épreuve, si nous ne savions que les paroles qui accompagnent ces sortes de cérémonies présentent toujours une exagération obligatoire, — mais qui n’en était pas moins profondément émouvante pour ceux qui y assistaient. Nous y avons répondu de notre mieux. Après cette imposante cérémonie, a eu lieu ma première conférence. La seconde a été donnée à l’Académie de Médecine, après un discours de bienvenue du Dr O. da Fonseca dans une séance spéciale, présidée par le Dr Miguel Cauto, Professeur de clinique médicale, dont j’ai pu apprécier la grande élévation d’esprit. Il nous a reçus avec la plus charmante et la plus délicate amabilité, et j’ai pu me convaincre, par la façon dont nous avons parlé de la guerre, dont il connaît admirablement toutes les péripéties, et sur laquelle il possède une bibliothèque de près de 2.000 volumes, de la profondeur et de la sincérité de l’amour qu’il a pour la France.

Rio est en pleine transformation et est en train de devenir une des plus belles villes du monde, non seulement par le site extraordinaire où elle a été construite, sur une des plus magnifiques baies qui se puissent voir, avec ses rochers étonnants, son Pain de sucre, son Corcovado, sa Gavea, qui dressent à tous les coins de l’horizon leur silhouette fantastique, avec sa forêt merveilleuse, cette incomparable forêt brésilienne, splendeur de la vie végétale, qui déborde sur les collines, sur les faubourgs et vient pousser ses lianes, ses palmes, ses fleurs et ses broussailles jusque sur

DANS l’aMÉRIQUE LATINE

les maisons, mais par les beautés mêmes qu’a créées le travail des hommes, par les boulevards admirables qui courent le long de la mer, par l’illumination féérique qu’elle présente chaque soir, lorsque la nuit descend brusquement sur la terre et qu’on voit s’allumer, du bord mouvant des flots jusqu’au sommet des collines lointaines, d’innombrables perles lumineuses. Mais les hommes d’action qui dirigent la ville ont conscience des grandes destinées qui lui sont réservées et l’effort fait pour célébrer le centenaire de l’indépendance de ce grand pays, qui se traduit par l’organisation d’une exposition magnifique, s’étend à des œuvres durables. Cette belle ville s’embellit encore. On rase en ce moment une haute colline. Que fera-t-on demain ?... Demain on entreprendra de mettre les œuvres d’assistance à la hauteur de tout le reste et nous verrons probablement alors, dans cet ordre d’idées, de très grandes et très belles choses. Tout le monde à Rio a le respect de la science médicale, car la science médicale a délivré la ville du fléau de la fièvre jaune, et cette œuvre de salut a été le point de départ de sa prospérité. Les institutions d’hygiène sont florissantes au Brésil, et nous avons rencontré dans des pays perdus parmi les forêts vierges, des médecins instruits qui luttent contre le paludisme de la façon la plus heureuse. Demain, dans ce grand pays neuf, plein d’avenir et d’espérance, Rio sera dotée d’hôpitaux magnifiques et qui n’auront rien à envier aux plus beaux hôpitaux modernes. L’effort est commencé et il promet d’être durable. Quelques jours à peine avant l’escale du retour, les Chambres ont voté, sous l’impulsion principale du Professeur Nabuco de Gouvea, un crédit de 6.000 contos, soit plus de dix millions de francs, crédit qui sera renouvelé chaque année et qui est destiné aux hôpitaux de la capitale. Avec l’esprit d’entreprise qui se manifeste actuellement de toutes parts, avec l’influence du nouveau président qui s’est, paraît-il, passionné, dans l’Etat qu’il dirigeait jusqu’ici, pour les œuvres d’assistance, il est certain que cet effort ne s’arrêtera que lorsqu’il aura défini-

gg- EN MARGE DE LA CHIRURGIE

tivement atteint son but. D’ailleurs, il y a déjà des résultats acquis. On va inaugurer ces jours-ci un nouvel hôpital, 1 hôpital Saint - François-d’ Assise, ancien asile radicalement transformé, d’environ 400 lits, avec quatre pavillons séparés, qui répondent à toutes les exigences modernes. Il y a meme, dans cet hôpital, un pavillon d’anatomie pathologique absolument parfait, avec appareil frigorifique pour la conservation des cadavres, salle d’autopsie comme nous n’en avons certainement aucune à Paris, laboratoires pour toutes les manipulations et les examens nécessaires. Je donne ces détails parce qu ils constituent un exemple parfait de la tendance d’esprit de ceux qui sont à la tete de cette organisation.

Mais pour le moment, il faut le dire, les hôpitaux de Rio ne sont pas ce qu’ils devraient être et ce qu’ils seront un jour. Il y a un bel hôpital militaire ; mais les hôpitaux civils sont encore très insuffisants pour cette grande ville, qui grandit tous les jours. Le vieil hôpital, la « Santa Casa)), a ete restaure et amenage, comme on peut restaurer et aménager un édifice ancien qui n’est plus bon qu’à disparaître. Je n’en ai pas moins rencontré dans cet hôpital une salle d’opérations tout à fait suffisante et dans laquelle j’ai vu le Dr Brandâo fils exécuter, dans des conditions de technique excellente, une hysterectomie et une splénectomie. A l’hôpital Gamboa, le professeur N. de Gouvea a tiré un merveilleux parti de vieux batiments et a créé un service opératoire à peu près parfait, dans lequel je l’ai vu exécuter avec talent une hystérectomie et où j’ai fait moi-même une thyroïdectomie. J’ai eu la joie de rencontrer dans cet hôpital, situé au haut d’une colline d’où l’on embrasse un panorama magnifique, le pavillon Eugène-Rochard, organisé par un de ses meilleurs élèves, le Dr de Carvalho, et où j’ai salué à la meilleure place la bonne et souriante figure de ce vieil ami ! J ai fait deux opérations dans le service de l’excellent professeur Brandao, dans un petit, hôpital gynécologique qui m’a fait très bonne impression et qui est

DANS l’aMÉRIQUE LATINE

situé dans un des plus beaux quartiers de Rio, au milieu de jardins pleins de fleurs éclatantes, d’arbres qu’aucun hiver ne dépouille de leur feuillage et parmi lesquels, çà et là, dresse sa haute tige cet étonnant palmier royal dont le panache verdoyant est d’une splendeur sans égale. J’ai également opéré dans cet hôpital « Pro Madré», organisé par le professeur Magalhaes, avec l’aide d’une femme de bien, une Française, Mme Duval, dans un cadre modeste, mais qui n’en rend pas moins, au point de vue obstétrical et gynécologique, d’incomparables services.

On met la dernière main à l’installation d’un service d’Assistance publique pour les secours de première urgence aux malades et aux blessés. Je ne l’ai point visité en détail, mais il a fort bon air, et c’est en tout cas une institution beaucoup mieux comprise que celle de nos services de garde des hôpitaux de Paris. Elle existe d’ailleurs dans plusieurs grandes villes de l’Amérique du Sud. J’y reviendrai avec plus de détails à propos de ce que j’ai vu de plus près à Santiago du Chili.

Non loin de Rio est l’Institut Oswaldo-Cruz, du nom de l’homme qui a vaincu la fièvre jaune. C’est une création modèle, destinée à l’étude des maladies tropicales et qui, sous la direction de l’illustre Professeur Chagas, est un foyer vivant d’activité scientifique. Il y a en outre, à Rio, quelques autres institutions d’assistance, asile d’aliénés, d’aveugles et une léproserie pour laquelle ceux qui l’ont visitée sont revenus remplis d’admiration.

La Faculté de Médecine, qui vient d’être terminée, qui est fort belle et qui va bientôt absorber les bâtiments du ministère de l’Agriculture, qui la touche et qui doit être déplacé, est un peu éloignée du centre de la ville. Mais elle est située dans un site extraordinaire, sur une étroite bande de terre qui sépare une anse de la baie d’une petite plage où viennent se briser les flots de l’Océan, au pied de rochers fantastiques et de ce Pain de sucre que la nature inconsciente semble avoir volontairement placé,

pour l’émerveillement des hommes, à l’entrée de la baie sublime, comme un phare géant qui guide les navigateurs !

L’intérieur de la Faculté est digne du cadre qui l’entoure. Tout y est, les salles d’apparat qui servent aux manifestations collectives de la vie scientifique et les amphithéâtres et les laboratoires. L’impulsion est donnée et les hommes y sont. Qu’ils continuent dans la voie qu’ils se sont tracée. L’avenir est avec eux !

Je ne puis oublier, dans ces notes rapides, l’ambassadeur de France, M. Conty, qui a été pour nous un guide aimable et sûr, qui s’est dépensé sans compter pour faciliter notre tâche, qui était à nos côtés lors de la cérémonie de la Faculté, qui a poussé le dévouement jusqu’à assister à une de mes conférences et qui nous a fait retrouver chez lui, à Petropolis, pendant de trop courts moments, un coin de la terre de France. J’ai été profondément touché de son accueil !

Saô-Paulo, capitale du pays du café, est une grande et belle ville, située sur de hauts plateaux, dans un climat salubre et presque tempéré. Elle se développe actuellement avec une rapidité extraordinaire. L’Etat de Saô-Paulo est depuis longtemps animé de l’esprit français. Bien avant la guerre, il avait confié l’organisation de ses forces de police, qui constituent une véritable puissance militaire, à des officiers français, et il y a encore là-bas une mission dirigée par le général Nerel. Le Président de l’Etat, qui m’a fait l’honneur de me recevoir, parle le français avec une parfaite aisance, et la discrétion diplomatique que lui imposent ses hautes fonctions ne l’empêche pas d’exprimer en toute franchise ses sentiments de sympathie pour tout ce qui touche à la France. N’oublions pas, enfin, qu’aux jours terribles du début de la guerre, en Décembre 1914, 121 médecins de Saô-Paulo ont été les premiers à manifester leur attachement à la France et ont envoyé à l’Académie de Médecine, alors qu’il y

DANS L’AMÉRIQUE LATINE

avait quelque courage à le faire, une adresse dans laquelle ils s’exprimaient de la façon la plus éloquente et la plus énergique sur le compte de nos agresseurs !

Comment donc s’étonner que, dans un pareil milieu, nous ayons été reçus avec une cordialité fraternelle ! A la gare même, malgré l’heure matinale, nous attendait une délégation nombreuse, présidée par le professeur Celestino Bourroul, directeur de la Faculté de Médecine. Malheureusement, nous n’avons pu rester qu’un jour dans ce milieu si sympathique. Ainsi en disposait notre horaire, entre deux grands voyages sur les territoires immenses de ce pays démesuré ! Mais notre temps, grâce à nos amis de là-bas, a été bien employé. Promenade charmante à travers cette belle ville et les quartiers nouveaux, pleins de villas et de jardins en fleurs, et les quartiers futurs qui sont aujourd’hui la campagne et qui demain seront la ville ! Visite détaillée au célèbre institut de Buttantan, où sont préparés les divers sérums antitoxiques et les vaccins antivenimeux, centre d’études unique et merveilleux, avec ses beaux laboratoires où de jeunes hommes travaillent dans la paix et dans le silence, en ayant sous leurs yeux l’espace et la magnificence des vastes horizons, avec son jardin des serpents, ou se réchauffent au soleil ou se blottissent à l’ombre de huttes arrondies les diverses espèces de serpents venimeux. Détour pour aller voir le splendide terrain de sports, où de jeunes athlètes lançaient au loin le disque, comme les Hellènes d’antan, car le sport, au Brésil, fait partie de l’hygiène et, comme celle-ci est partout à l’honneur — trop peut-être, si j’en juge par la place qu’il tient dans les journaux !

Le soir, réception solennelle à la Société de Médecine et de Chirurgie, qui m’a fait l’honneur de me nommer membre correspondant.

Ap rès quelques mots du professeur A. Lindenberg, mon excellent collègue en gynécologie, le professeur Moraes Barros, s’exprimant en français avec une rare élégance, m’a souhaité la

bienvenue en un discours plein de hautes pensées et qui m’a appris sur moi-même bien des choses que j’ignorais ! Mon unique conférence, les deux ayant été fondues en une seule, a failli ne pas avoir- lieu par suite d’un accident grave dans les conducteurs électriques destinés aux projections cinématographiques ; mais l’excellent soldat qu’est le général Nerel, a sauvé la situation. Il a marché au canon et a fait venir, avec une rapidité merveilleuse, l’électricien attaché à la mission française. Qu’il soit ici remercié, et pour l’honneur qu’il m’a fait en venant, comme un bon Français, assister, ainsi que le Consul général, M. Boudet, à la conférence d’un compatriote et pour m’avoir sauvé d’un irréparable désastre !

Comme Rio, Saô-Paulo n’a pas encore les hôpitaux qui lui sont nécessaires. Mais elle les aura. J’y ai vu, cependant, au milieu des jardins, un bel hôpital, avec de belles installations opératoires, en particulier celles du Pr Moraes Barros, où j ai opéré, et celle de mon ami, le Pr Alvez de Lima, qui a été là-bas mon guide de tous les instants et qui, à ne considérer que sa jeunesse de corps et d’esprit, n’a pas l’air d’avoir reçu de moi, en 1892, il y a trente ans ! des leçons de médecine opératoire au vieil amphithéâtre de Clamart ! Je n ai pas, d ailleurs, la fatuité de penser qu elles aient été pour quelque chose dans sa belle carrière de chirurgien. Qu’il soit remercié ici de tout ce qu il a fait pour moi, ainsi que son ami le professeur Meira, devenu le mien, et qui partage avec moi l’amour des beaux oiseaux, facile à satisfaire dans ce pays où la nature généreuse leur a prodigué les parures les plus éclatantes.

De Rio à Montevideo, j’avais résolu, malgré l’avis universel, d’abandonner le bateau et de faire le voyage par chemin de fer. Mon bon ami, le professeur Pouey, de Montevideo, auquel je

DANS l’amÉRIQUE LATINE

m’étais, à Paris, ouvert de ce projet, m’avait tout simplement traité de fou. La ligne, qui évite autant que possible les coûteux travaux d’art et qui suit avec une rigueur désespérante, mais merveilleusement favorable à la contemplation du paysage, les courbes de niveau, la ligne n’a pas moins de 3.200 km. quelque chose comme la distance à vol d’oiseau de Paris à Arkangel, au milieu du Caucase ou simplement a Tombouctou. Mais je ne regrette pas de l’avoir suivie, malgré quelques péripéties de voyage, dont un déraillement nocturne, qui nous a donné la sensation désagréable, bien que fort instructive, de la mort imminente, d’ailleurs non suivie d’effet. Cela m’a permis de voir, en dehors des beautés de la nature, en dehors des immenses plateaux couverts de pins du Parana, qui ne sont pas des pins, mais des araucarias ayant perdu leurs branches inférieures et conservé vers leur sommet une couronne horizontale qui se détache sur le ciel comme une ombelle gigantesque, au milieu desquels le train roule pendant trente-six heures, en dehors des forêts impénétrables, étoilées de fougères arborescentes, tableau splendide toujours renouvelé de magnificence végétale, que l’on traverse pendant un jour et une nuit, en dehors des plateaux ondulés où paissent des troupeaux et où errent à l’aventure ces belles autruches d’Amérique que l’on rencontre un peu partout, — cela m’a permis de voir la place que tient partout la France, et combien le monde est petit, malgré les kilomètres qui s’ajoutent aux kilomètres. C’est dans le train, au chevet d’un pauvre homme mort dans notre wagon, la conversation en excellent français, avec le Dr Py, médecin de Porto-Alègre, qui préférait au mal de mer les journées et les nuits dans le « dormitorio ». C’est surtout à Santa-Anna, petite ville aux confins du Brésil et de l’Uruguay, où l’on séjourne entre deux trains pendant vingt-quatre heures, la rencontre d’un de mes élèves, le Dr Martins, qui a suivi l’année dernière les cours faits par le Dr Douay, à l’hôpital Broca, venu à notre ren-

contre en portant triomphalement sous le bras une photographie prise dans mon service, et qui nous a montré, avec un orgueil légitime, le petit hôpital qu’il est en train d’organiser et où il commence déjà à faire de bonne besogne !

On ne saurait croire quel plaisir on éprouve à rencontrer ainsi, si loin de son pays, ces jeunes hommes courageux qui n’ont pas hésité à venir jusqu’à nous et qui gardent maintenant là-bas, dans ces villes lointaines, et dont nous ignorons jusqu’à l’existence, le souvenir de notre France et de ceux qu’ils y ont connus. On me pardonnera de rapporter ici cet incident de mon voyage, mais c’est peut-etre celui de tous auquel j attache le plus doux souvenir !

A la gare de Montevideo, malgré l’heure très matinale, je trouvai mon ami Blanco Acevedo, qui est reste en France pendant toute la guerre et qui, pendant près de trois ans, a été mon collaborateur direct dans les hôpitaux militaires que j avais à Paris et mon assistant officiel dans mon service de Cochin. Ce sont là des liens que l’on ne saurait oublier. II était donc tout naturel qu il fût à l’arrivée du train. Mais il n’y était pas seul, et plusieurs professeurs avaient eu l’amabilité de venir avec lui : MM. Quintela, doyen de la Faculté, A. Lamas, Arnzabalaga, Bottaro, Pizzorno, Sarrone et même un délégué des étudiants !

Que dire de ce séjour à Montevideo, qui a renouvelé, en les aeccentuant encore, les heures touchantes que nous avions vécues à Rio ! Il y a eu d’abord une visite tout intime et toute cordiale à la Faculté. Le doyen, le professeur Quintela, nous en a fait les honneurs, et j’ai eu le plaisir d y rencontrer, avec le Dr Mezzara, ministre de l’Instruction publique, les Drs Navarro et Arrizabalaga, Professeurs de clinique chirurgicale, tous deux anciens internes des Hôpitaux de Paris, les Professeurs Lamas, Turenne, Barrato, d’autres encore, le Dr Carlos Stojano, assistant du professeur Pouey, et un jeune médecin français établi à

DANS l’amÉRIQUE LATINE 95

Montevideo, le Dr Dubourdieu, qui m’a rappelé, à ma grande joie, que nous nous trouvions ensemble à l’hôpital de la Veuve, sur le front de Champagne, lorsque les avions allemands vinrent y massacrer quelques blessés inofïensifs. C’était le soir de ce 18 juillet 1918, où les soldats de Foch et de Mangin enfoncèrent le front allemand et commencèrent cette marche héroïque qui dura quatre mois et s’acheva par la déroute de l’armée formidable qui, depuis quatre années, martyrisait la France !

Les conférences ont eu lieu dans la grande salle de la Faculté. Au cours de la première, le Dr Blanco Acevedo a prononcé, en un langage que pourraient lui envier bien des Français, une allocution qui m’a beaucoup ému, malgré l’habitude que je commençais à prendre de ces cérémonies où l’on semble assister à sa propre oraison funèbre ! Public nombreux, malgré la grève des étudiants, car les étudiants étaient en grève, ce qui dénote un état d’esprit assez singulier !...

Les opérations ont eu lieu dans la belle Maternité du Professeur Turenne qui, dans son cabinet, avec le buste de Pasteur, n’a pas d’autres portraits que ceux de Pozzi, de Pinard et de Bar, ce qui, sans parler de son nom et de son sang, suffit à montrer de quel côté vont ses sympathies scientifiques.

h y a en ce moment, à Montevideo, un grand mouvement pour l’amélioration et la régénération des hôpitaux. Il y a encore un vieil hôpital, tant bien que mal adapté aux nécessités modernes et où j’ai vu faire au professeur Navarro, avec une maîtrise exceptionnelle et un sang-froid magnifique, une terrible intervention pour une rupture de foie, avec une hémorragie formidable. Mais, à côté de ce vieil hôpital, se constituent un peu partout des œuvres nouvelles. Un hôpital militaire, assez ancien, mais construit suivant de nobles proportions et placé sous l’autorité chirurgicale de Blanco Acevedo, est actuellement aménagé suivant les principes modernes. On y adjoint un service chirurgical restreint, construit de toutes pièces et qui sera parfait.

Un ancien hospice vaste et spacieux, où est en ce moment une sorte d’asile professionnel pour jeunes filles, est également aménagé d’une façon remarquable et sera sous peu en pleine activité. J’y ai vu des salles d’opérations que pourraient envier bien des hôpitaux parisiens. Ce sera YHôpital Pasteur !

A côté, le professeur Martirene, chirurgien d’enfants, élève de Lannelongue et de Broca, et qui assume en ce moment la tâche difficile de directeur de l’Hygiène dans la République Orientale, fait construire un asile de vieillards aménagé en pavillons séparés de cent lits, où sont réunis tous les éléments de confort et d’agrément compatibles avec les établissements de cette nature. De même, il a fait édifier un petit hôpital d’enfants avec une policlinique admirable et un service chirurgical de toute beauté.

Enfin, dans l’hôpital où se trouvent déjà le service de Maternité du professeur Turenne et un service d’enfants, on met la dernière main à un magnifique pavillon de gynécologie, qui comprendra 200 lits, répartis en trois services, celui du professeur Pouey, celui du Professeur Bottaro et celui de Blanco Acevedo. Je ne crois pas avoir jamais rencontré de service plus beau, non de cette beauté artificielle èt de ce luxe inutile que l’on rencontre trop souvent, mais beau par l’ordonnance générale des lignes, la simplicité et la perfection des aménagements intérieurs, salles de malades, salles d’opérations et de stérilisation, services accessoires, etc. Dans les sous-sols, on organise un service de radiologie absolument complet, qui comprendra une dizaine de salles consécutives, et pour montrer que le service d’Assistance ne recule devant aucun sacrifice quand il s’agit d’atteindre à la perfection, je dirai seulement que j’ai vu déjà installé un appareil d’électro-cardiologie, d’origine anglaise, qui a coûté 80.000 francs !

Les divers services dépendant de l’Assistance publique à Montevideo ne comprennent pas moins de 6.000 lits. Toutes pro-

t>ANS i/amÉRIQÜË LATINE

portions gardées, Montevideo ayant environ 500.000 habitants, Paris n’en possède pas autant.

Enfin j’ai visité un hôpital, fondé et entretenu par la colonie italienne, de style un peu flamboyant, mais de dispositions excellentes, et où se trouve une très belle installation opératoire. Il est de toute nécessité, pour y accéder, de traverser un couloir éclairé par des verres bleus. Cela constitue, paraît-il, un territoire infranchissable pour les mouches. C’est possible ; ce que je sais, c’est que ces quelques pas dans la lumière bleue sont fort désa¬

gréables pour les hommes. Mais jusqu’à preuve du contraire, j’aurais plus de confiance dans les doubles portes à treillis métalliques que l’on rencontre un peu partout.

Il n’y a pas, hélas ! d’hôpital français. En revanche, il y a pas mal de cliniques privées fort bien aménagées et souvent luxueuses, et d’installations admirables, pour la radiologie générale, la radiographie, la radiothérapie ordinaire ou profonde, avec les appareils américains les plus nouveaux et dirigées par des hommes de haute valeur scientifique et professionnelle.

J ai assiste à une séance de la Société de Chirurgie, présidée par le professeur Lamas, qui m’a fait l’honneur de me céder

momentanément son fauteuil. J’y ai entendu des communications très documentées, dont une sur un sujet aussi délicat que les traumatismes du carpe, faite par le Dr Prat, et accompagnée de radiographies parfaites et parfaitement présentées, dues au talent du Dr Barcia. Et ce qui m’a le plus frappé, c’est le silence, c est 1 attention avec laquelle tous les auditeurs, qui étaient nombreux, ont suivi les diverses communications. Nous sommes loin de l’atmosphère de la Société de Chirurgie de Paris, malgré le silence relatif qu’y fait régner actuellement l’autorité de mon ami Sebileau !

Enfin j’ai visité une école d’infirmières — ou plutôt de nurses — admirablement tenue et dirigée par le Dr Carlos Néry qui, lorsque je le félicitais, au moment de prendre congé de lui, m’a dit

FAURE. T. III. 7

en souriant : « Vous ne vous rappelez sans doute pas que vous m’avez donné des leçons de médecine opératoire à Clamart, en 1892 ! — Non, lui ai-je répondu. Mais cela ne nous rajeunit ni l’un ni l’autre. » Et voilà donc que, pour la troisième fois, en quelques jours, au hasard de ma route, et sans compter ceux que je savais devoir y trouver, je rencontre des élèves directs disséminés dans ce coin du monde.

Voilà ce que j’ai vu à Montevideo ! Je passe sur le reste, réceptions charmantes dans l’intimité des familles, thé d’adieu au Club médical, présidé par Turenne. Banquet et auquel assistait avec le ministre de l’Instruction publique, le jeune ministre des relations extérieures M. Buero, dont l’amabilité n’égale que l’intelligence. Parmi les discours obligatoires, celui du président Lamas fut admirable et rempli de pensées profondes et de paroles généreuses.

Comme à Rio-de-Janeiro, le ministre de France, M. Auzoui, s’est multiplié. Je tiens à le remercier publiquement ici, et de tout cœur, de tout ce qu’il a fait pour moi.

Buenos-Aires est une ville immense et dès longtemps habituée à des émotions plus intenses que celles que peut produire le passage d’un chirurgien étranger. Il ne faut donc pas s’étonner si, dans un pareil cadre, j’ai été un peu plus libre de mes mouvements. Mais les hôpitaux sont si nombreux — il n’y en a pas moins d une trentaine, grands et petits, — et souvent si éloignés les uns des autres, qu’il est impossible de tout voir et surtout de tout voir de près, même lorsqu’on est accompagne par des amis qui savent ce qu’il faut montrer et vous évitent ainsi beaucoup de fausses manœuvres et de pertes de temps. Et j ai trouvé à Buenos-Aires beaucoup d’amis, anciens et nouveaux, et des élèves connus ou inconnus. Au premier rang mon ami Chutro,

DANS l’aMÉRIQUE LATINE

je devrais dire notre ami, car tout le monde sait chez nous comment il est venu, pendant plusieurs années, soigner les blessés de la guerre et quelles amitiés il a laissées en France ! Il était absent lors de mon arrivée, mais à mon retour du Chili, il était là, et c’est son nom qui doit venir le premier sous ma plume. Dès le premier jour, j’ai trouvé Finochetto qui était ici, lui aussi, aux heures sombres, et Cranwell, chez lequel j’aurais bien voulu, si mon désir d’aller admirer les cataractes de l’Iguazzu n'avait été plus fort, aller faire la chasse aux autruches, et mon excellent collègue en gynécologie, le professeur Molinari, homme simple et modeste — trop modeste — que j’ai toujours trouvé avec son inépuisable complaisance, au premier rang de ceux qui s’ingéniaient à prévenir le moindre de nos désirs, et le professeur Caballero, qui, comme lui,' m’a ouvert son service et m’a donné son temps — et enfin, parmi tant d’autres que je m’excuse de ne pouvoir citer, mes amis, les Docteurs Martinez Leanes, qui, pendant la guerre, était avec moi dans mon service de Cochin et dans nos ambulances, et O. Meable, jeune médecin de Corrientes, dont j’avais présidé, cette année même, l’excellente thèse et qui sera, dans son pays lointain, un des plus vaillants pionniers de l’idée française.

C’est à la Faculté de Médecine qu’ont eu lieu mes deux conférences, dans le grand amphithéâtre, où elles alternaient avec celles d’Abrami, qui, lui, en a donné au moins une douzaine. Au cours de ces deux conférences, grâce à un opérateur et un appareil excellents, les projections ont été très belles et m’ont paru intéresser les spectateurs, si j’en juge par ce fait que l’amphithéâtre, qui me paraissait plein lors de la première conférence, me semblait, lors de la seconde, contenir plus de monde encore. Quant aux opérations pour lesquelles j’ai reçu l’hospitalité dans les services du professeur Molinari, momentanément suppléé par le Dr Cirio, et du professeur Caballero, elles se sont déroulées sans incidents notables. A la Faculté de Médecine, j’ai été reçu

avec beaucoup d’amabilité par le doyen Iribarne, un tout jeune homme, qui n’est encore que professeur agrégé, car il y a en ce moment à Buenos-Aires et aussi dans presque toute l’Argentine, à la Faculté de Rosario, à celle de Tucuman, une crise sérieuse, sur laquelle j’ai trop peu d’éléments pour me prononcer, mais qui me fait craindre que les jeunes ne veuillent trop rapidement se passer de l’expérience souvent utile des anciens. Au déjeuner d’adieu, qui m’a été offert, le doyen Iribarne a dit les choses les plus aimables pour moi et pour la France. Mais les paroles sont légères et les actes comptent davantage, et le doyen Iribarne agit. Il s’occupe beaucoup en ce moment, et le ministre de France, M. Clausse, que je tiens à remercier ici de son accueil, s’en occupe avec lui, d’établir entre les Facultés de Médecine de Buenos-Aires et de Paris des relations étroites et que je m’emploierai de toutes mes forces à faire réussir, convaincu qu’il est de l’intérêt commun de resserrer encore les liens scientifiques qui unissent deux pays que rapprochent déjà, en dehors des mystérieuses affinités ancestrales, tant de sentiments identiques et de communes aspirations.

La Faculté de Médecine possède une fort belle bibliothèque, que j’ai visitée avec le plus vif intérêt, au grand déplaisir d un certain nombre d’étudiants studieux que nous troublions dans leur travail. Le bibliothécaire, qui a la passion de sa fonction, et qui me paraît la remplir de la façon la plus remarquable, m’a montré avec orgueil, dans la salle des catalogues, une boîte à fiches, qui en contenait un grand nombre à mon nom et parmi elles, quelques indications d’articles dont j’ai perdu même le souvenir.

Je n’ai pas pu visiter, bien entendu, tous les hôpitaux de Buenos-Aires, mais j’en ai vu assez pour en pouvoir parler sans commettre de trop grossières erreurs. La plupart ont été construits dans les cinquante dernières années, mais il én est fort peu qui soient tout à fait récents et correspondent dans toutes

DANS L’AMÉRIQUE LATINE

leurs parties à l’idée que nous nous faisons actuellement des hôpitaux modernes. Cela est vrai surtout pour les services de chirurgie, et il n’en saurait être autrement. Des hôpitaux aussi nombreux et de cette importance ne se remplacent pas instantanément, et d’ailleurs, beaucoup étaient assez beaux pour qu’on ait pu se contenter de les adapter aux goûts et aux nécessités modernes, et la plupart de ces adaptations ont été souvent très heureuses et presque toujours suffisantes.

Le dernier hôpital construit, l’hôpital Piniero, situé loin du centre, dans cette zone indécise où Buenos-Aires n’est pas encore la grande ville et n’est pas non plus la campagne, est à peine terminé. Il est charmant avec ses galeries couvertes organisées en balcons fleuris. Les services de chirurgie y sont fort beaux, avec des salles d’opérations excellentes. Il y en a trois situées les unes au-dessus des autres, les supérieures en retrait sur les inférieures, comme à la nouvelle Pitié, avec une stérilisation centrale située sous les toits. C’est une fort bonne disposition; mais je ne puis m’empêcher de penser qu’il y a aujourd’hui mieux à faire et que l’emploi de l’éclairage artificiel, comme celui que donne la merveilleuse lampe sans ombre qui commence à se répandre chez nous, suffirait et suffira à modifier toutes ces dispositions architecturales dont les frais pourraient mieux être employés ailleurs. Le Dr Spurr, qui dirige à l’hôpital Piniero un très beau service de voies urinaires, nous a très aimablement guidés dans notre visite. Fait intéressant, cet hôpital est administré par une femme, et nous avons pu nous rendre assez bien compte, pendant la guerre, de l’autorité, de la compétence et de la perfection avec lesquelles certaines femmes dirigeaient beaucoup de formations sanitaires, pour penser que quelques hôpitaux de Paris gagneraient peut-être à voir changer le sexe de leurs directeurs.

Le temps m’a manqué pour visiter l’hôpital Alvéar. Il est immense et ne mesure pas moins d’une dizaine d’hectares, avec

de beaux pavillons séparés, réunis par des galeries ; il a été fort bien adapté aux nécessités actuelles. C’est un hôpital digne de la grande ville. Mais il date déjà d’une vingtaine d’années, et je ne crois pas qu’on y puisse trouver rien qui approche de la perfection que l’on rencontre dans certains hôpitaux plus modernes. J’en dirai autant de quelques autres hôpitaux, que j’ai pu visiter assez en détail et où il y a en général, à côté de parties anciennes plus ou moins modifiées et restaurées, certaines parties nouvelles, soit adaptées, soit construites de toutes pièces et qui ne laissent rien à désirer. C’est ainsi que j’ai vu l’Hôpital des Enfants avec importante policlinique et le beau service de Cranwell, l’hôpital Carlos-Durand, l’hôpital Rivadavia, avec ses bâtiments irréguliers séparés par de beaux jardins, et où se trouve le service du professeur Caballero, avec sa très belle salle d’opérations, garnie de faïences bleues, d’un effet charmant, et qui ne m’ont pas empêché d’y voir suffisamment pour y mener à bien une hystérectomie pour cancer. C’est également dans cette salle que j’ai eu l’heureuse surprise, en y pénétrant par hasard, de voir un jeune chirurgien pratiquant une hystérectomie à la française, avec un seul aide, simplement, et de voir à portée de sa main, comme chez beaucoup d’autres chirurgiens de là-bas, la plupart de mes instruments ; et l’on ressent, je l’affirme, quelque satisfaction en s’apercevant que l’exemple que l’on s’efforce de donner depuis plus de vingt-cinq ans n’est pas perdu pour tout le monde ! J’ai également visité l’hôpital des Cliniques, situé en face de la Faculté, où j’ai opéré dans le service du professeur Molinari, dans une salle qui n’est ni meilleure ni plus mauvaise que beaucoup de celles que nous avons à Paris. Le professeur José Arcé, grand ami de la France, et qui, malgré sa jeunesse, est recteur de l’Université, est en train de faire terminer pour son service une installation opératoire qui sera parmi les plus belles que l’on puisse voir. A l’hôpital San-Roque, assez ancien, mais dont la cour

DANS L’AMÉRIQUE LATINE

d’entrée, entourée de colonnades, ne manque pas d’allure, Chutro a un service qui n’est pas digne de lui, et le Dr Robertson Lavalle, qui s’occupe avec talent de chirurgie infantile, pourrait être mieux installé. Mais, en revanche, l’illustre professeur E. Canton possède, avec le professeur Zarate, une installation magnifique et dans laquelle les obstétriciens du monde entier pourraient trouver des exemples. Je ne puis décrire longuement ce beau service, où je n’ai pas vu sans quelque émotion, sur la porte de plusieurs salles, le nom d’accoucheurs français, morts ou vivants et où j’ai été vivement intéressé par une chambre couveuse où l’on peut mettre à la fois huit ou dix enfants, surveillés du dehors à travers les parois de verre, où les berceaux sont supportés par des balances de précision qui permettent de faire les pesées sans toucher aux enfants, où tout est prévu et calculé avec une minutie et une perfection absolues. Je ne sais s’il existe ailleurs quelque installation analogue. Mais celle-ci m’a émerveillé et, s’il n’en existe pas, il faut en créer, en prenant celle-ci pour modèle.

Mais ce que je n’ai vu nulle part ailleurs, et ce dont personne ne saurait décréter la copie ni la création, c’est l’admirable musée obstétrical où le professeur Canton a mis pendant de longues années toute sa patience et tout son talent. J’y ai vu conservés dans toute leur fraîcheur, après congélation et sections faites avec un art véritable, de nombreux bassins, voire même un corps entier, de femmes mortes au cours de la grossesse, pendant le travail ou après l’accouchement, et qui constituent une collection unique absolument merveilleuse.

Mais le professeur E. Canton n’est pas seulement le savant éminent que nous connaissons tous. C’est aussi l’homme qui, en 1917, alors que la fortune était encore incertaine et que tous n’osaient pas dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas, a eu le courage, dans plusieurs discours de la plus haute éloquence, de flétrir publiquement et avec la plus fière énergie les crimes allemands.

A l’hôpital Rawson, où j’ai vu Finochetto faire de très belles choses dans un service bien modeste, et dans une salle d’opérations plus modeste encore, j’ai été voir le service de clinique médicale du Professeur Agote, le créateur de la méthode de transfusion du sang qui s est aujourd’hui imposée à tous par sa simplicité. Je ne dirai rien des installations médicales et des laboratoires de ce beau service où tous les problèmes de la médecine moderne sont étudiés avec une méthode parfaite, ni des ressources qu il possède en installations radiographiques et microphotographiques. Le professeur Agote n’a reculé devant rien pour en faire un service modèle. Mais il y a mieux î L’homme éminent qui dirige ce service a réalisé ce que je n’ai vu nulle part : il a adjoint à son service médical une annexe chirurgicale, confiée au Dr Galindez, qui pratique presque toujours sous ses yeux de nombreuses interventions gastriques, intestinales et biliaires. Il n est pas étonnant, dans ces conditions, que le professeur Agote ait pu publier d’importants ouvrages sur l’ulcère de 1 estomac et sur la lithiase biliaire, écrits d’après des documents presque exclusivement chirurgicaux recueillis dans son propre service. Voilà un exemple magnifique de cette association de la médecine et de la chirurgie qui s’impose depuis longtemps et que nous n arrivons pas à réaliser d’une façon aussi parfaite. PSous n avons meme jamais pu parvenir à organiser les séances communes à la Société de Médecine des hôpitaux et à la Société de Chirurgie que tout le monde réclame et qui restent toujours à l’état de projet !

Enfin j ai été visiter 1 Hôpital Français, bien modeste avec ses 120 lits, mais qu’on agrandit, qu’on répare, et où un certain nombre de médecins et de chirurgiens dévoués, parmi lesquels j’ai eu le plaisir de rencontrer les Drs Pagniez, Barros, Cabaut, donnent leurs soins à nos compatriotes, qui sont nombreux à Buenos-Aires. Cet hôpital n’est pas seulement un asile où les Français trouvent un soulagement à leurs souffrances. C’est

DANS l’amÉRIQUE LATINE

encore un foyer vivant où brûle sans cesse, dans ce pays si loin de France, la flamme du patriotisme ! Dès l’entrée, à l’ombre de deux arbres admirables, on aperçoit à droite, sur un haut piédestal, un buste de Pasteur, et, de l’autre côté, un soldat de la Grande Guerre entonnant le Chant du Départ , le Français qui a vaincu par le génie et le Français qui a vaincu par le courage. Près de là, est un monument de l’Alsace et de la Lorraine, que nous pouvons voir aujourd’hui sans tristesse et sans amertume, et aux pieds duquel demeurent immobiles des canons allemands encore maculés de la boue des batailles et qui portent ainsi, dans cet hôpital français, un peu de la terre de cette France qu’ils ont martyrisée sans la pouvoir abattre et qui les a vaincus.

Ce n’est pas tout encore et c’est ici que l’on doit élever le « Monument du Souvenir », en mémoire de ceux qui partirent un jour de ces terres lointaines et qui n’y sont pas revenus ! Ce monument, qui, je l’espère, sera digne de ceux dont il gardera la mémoire, doit occuper le fond de la « Cour d’honneur » que l’on projette de construire. Mais la Commission compétente a décidé d’abattre les deux arbres splendides qui en gardent l’entrée pour éviter que leurs racines ne déplacent les dalles qui paveront la cour ! J’ai cru de mon devoir de m’efforcer de les sauver et j’ai écrit au Président de la Commission, désolé comme moi et comme tous mes confrères de l’hôpital, par la menace imminente de cet acte de vandalisme. Et puisqu’il y a des hommes qui ne comprennent pas que le plus beau dallage ne vaut pas un tapis de verdure et de fleurs, et que le monument le plus splendide ne peut que gagner en beauté en s’abritant à l’ombre de grands arbres, qui sont plus beaux que lui, je me suis efforcé de le leur faire voir. J’espère que ce sacrilège ne sera pas commis, et mon voyage aura servi au moins à quelque chose s’il permet de sauver d’une destruction sans excuse deux arbres magnifiques qui sont la gloire de ce lieu !

Telles sont, brièvement résumées, mais sans doute trop longues encore, mes impressions chirurgicales sur la capitale de la République Argentine. Mais celles-ci ne m’empêchent pas d’en avoir éprouvé d’un autre ordre et qui, sans doute, s’afîaceront moins vite : réception d’une simplicité charmante par le Président de Alvéar, qui venait d’arriver de France, sa seconde patrie, aux acclamations d’une foule immense ; réceptions dans l’intimité familiale, chez des amis délicieux qui nous ont promenés sur un merveilleux petit yacht dans les canaux du Tigre, et le delta du Parana ; dîner chez ce grand ami de la France qu’est le Dr Mandariaga qui, dans son magnifique hôtel, possède un musée de la guerre, comme il n’en existe sans doute pas en France ; dîners et déjeuners, avec nos amis anciens et nouveaux, dans ce somptueux Jockey-Club, orgueil de la grande ville, avec le magnifique Jardin zoologique et la belle promenade de Palermo ; visite enfin aux belles collections paléontologiques du musée de la Plata.

Nous n’oublierons pas davantage le séjour, avec mon vieil ami et fidèle compagnon de voyage, le Dr Casassus, dans l’estancia hospitalière, parmi les plaines infinies, au milieu des troupeaux paissant au loin dans les prairies, et où les nombreuses lagunes que l’on rencontre un peu partout sont peuplées de canards, de cigognes, d’ibis noirs et de flamants roses !

Mais ce dont nous conserverons le plus beau souvenir, c’est ce voyage passionnant jusqu’aux cataractes de l’Iguazzu, Niagara de la forêt vierge, de la grande forêt pleine d’arbres sauvages couverts de parasites et d’orchidées en fleurs, où le fleuve se précipite dans des gouffres profonds aux flancs desquels s’accrochent des végétations fantastiques, où des hirondelles géantes tournoient dans la poussière humide qui monte des eaux écumantes, où des perroquets verts et rouges se poursuivent dans le ciel d’orage avec des cris assourdissants. C’est ici que nous avons vu cette Garganta del Diablo, cette Gorge du Diable,

DANS l’amÉRIQUE LATINE 107

que Ton vient contempler du haut d’un rocher solitaire qui la surplombe à quelques mètres, et ce n’est pas sans quelque angoisse qu’on s’y laisse conduire dans une barque misérable, qui passe à dix mètres à peine de la ligne mouvante où l’eau du fleuve vient tout à coup s’effondrer dans l’abîme ! C’est ici que nous avons vu, sous le grand soleil du matin, voler de toutes parts des papillons sans nombre, de toutes tailles et de toutes couleurs, parmi lesquels de grands papillons bleus larges comme la main, et mon bon ami Casassus, qui leur donnait la chasse avec des cris d’admiration, a pu s’apercevoir, en glissant doucement sa main sous son petit chapeau, que ce n’est pas toujours sur des fleurs odorantes que viennent se poser les plus beaux papillons !

L’Iguazzu est bien loin, presque au centre de l’Amérique, mais quels beaux souvenirs évoque ce voyage ! Cette montée du Parana, la carabine en mains, où l’on tire de temps en temps quelque crocodile endormi, quelque héron mélancolique ou quelque vautour noir tournoyant dans le ciel ! Et que dire de la descente du fleuve colossal, pendant 1.800 kilomètres, depuis les berges hautes couvertes de forêts, où les crapauds du Paraguay donnent au coucher du soleil leur concert fantastique, jusqu’aux plaines immenses dans lesquelles le fleuve s’étale sur des kilomètres de large et roule ses eaux limoneuses parmi des îles innombrables, le long de berges basses couvertes de roseaux et de saules, dont la monotonie s’anime par moments du vol des cormorans et des canards sauvages.

C’est là, sur le grand fleuve, à l’escale de Corrientes, que nous avons rencontré, à notre grande joie comme à notre étonnement réciproque, le professeur Lévy-Bruhl et mon ami Lemaître qui, comme nous, ne s’épouvantent pas d’allonger leur voyage de quelques kilomètres et qui, pour s’en aller de Rio à Buenos- Aires, n’avaient rien trouvé de meilleur que d’aller visiter au passage les Indiens du Haut-Paraguay. Et je n’ai pas besoin

de dire de quel charme imprévu cette rencontre inopinée a embelli la fin de ce voyage.

Le Chili est « au bout du monde », disent les Chiliens, très touchés qu’on aille les voir, parce qu’il faut aller exprès jusque chez eux, et que Santiago n’est pas comme Rio, Montevideo et même Buenos-Aires, une ville où l’on est forcé de passer lorsque l’on veut aller plus loin. Et l’on ne peut pas aller plus loin que le Chili, sauf en faisant le tour du monde ! Eh bien, ce bout du monde est facilement accessible, et il vaut bien qu’on se dérange pour aller jusqu’à lui.

Après la plaine immense de la verte Argentine, après l’aride et lugubre pampa de San Luiz, on aperçoit soudain, au fond de l’horizon, quand le ciel le permet, et il nous l’a permis, la ligne immaculée des Andes magnifiques qui se profile dans l’azur. L’Aconcagua, que l’on a devant soi, et qui monte à 7.000 mètres, est le plus haut sommet du monde, après les cimes vertigineuses du formidable Himalaya !

Quelques heures après, on arrive dans l’oasis de Mendoza, remplie de vignes, d’eucalyptus et de pêchers en fleurs. C’est là qu’en compagnie du Dr Maitrot, qui m’avait connu à Paris et qui est venu de Lausanne pour exercer la chirurgie au pied de ces montagnes qui lui rappellent celles de son pays, nous avons visité une magnifique exploitation viticole qui a puissamment intéressé le vigneron qui dort en moi. C’est là que nous avons admiré, sur la «colline de la Victoire», un des plus beaux monuments

qu’il m’ait été donné de voir, moi qui en ai vu tant ! C’est celui qui a été élevé « à la gloire de l’armée des Andes », partie de Mendoza, en 1817, sous la conduite de San Martin, le général libérateur, qui, avec une poignée d’hommes, traversa les Andes hostiles pour aller apporter aux peuples opprimés sous le joug

dans l*amériqué latine

de l’Espagne cette liberté triomphante que l’Argentine venait de conquérir et que, dans son généreux enthousiasme, elle avait juré de donner à ses frères du Pacifique !

Mais nous ne sommes plus au temps de cette épopée légendaire, et il est facile aujourd’hui de traverser les Andes, quand la neige veut bien le permettre. C’est sous un ciel miraculeux, d’une pureté sans égale, que nous sommes passés dans ces âpres montagnes, sans un arbre, sans un brin d’herbe, où l’on ne voit que le rocher perçant la neige blanche, où l’on salue, entre deux hautes cimes, le sommet rayonnant de l’inviolable Aconcagua, où l’on frissonne, en descendant sur le versant du Pacifique, lorsqu’on voit, au-dessous de soi, la ligne qui serpente au flann de la montagne, en côtoyant de sombres précipices, pour arriver enfin dans l’heureuse vallée, parmi les orangers et les pêchers en fleurs.

Après l’aocueil que nous avions reçu partout, que dire de celui qui nous attendait au Chili ! A deux heures de Santiago, des amis étaient là, qui nous attendaient dans le train. Avant tous, le professeur Sierra, un ami de la guerre, qui a pris sa part de l’action commune et qui m’a servi d’assistant et même de remplaçant à l’hôpital du lycée Louis-le-Grand. Le professeur Petit, le professeur Croizet, tous deux Français de sang, de cœur et d’esprit. Et à Santiago même, comment décrire la cordialité de tous, à commencer par le doyen, le Pr Gregorio Amunategui, les P18 Aldunate, Pardo, le Dr Guttierez, d’autres encore que j’oublie et qui me le pardonneront ! Que dire de ces réceptions familiales, intimes et charmantes où nous nous retrouvions chaque jour, avec M. de la Taille, président de la colonie française, avec l’intendant de la province, M. A. Makenna qui, par un dimanche magnifique, nous a fait déjeuner à 300 m. au dessus de la plaine, au sommet du Cerro de San Cristobal, dont il veut faire la gloire de sa vie, et qu’il transforme en un parc sans

pareil, qui recevra un million d’arbres et d’où l’on domine un panorama merveilleux, de la Cordillière sublime qui dresse à l’est, à des hauteurs pareilles à celles du Caucase, ses cimes couvertes de neige, aux montagnes plus douces qui dominent à l’ouest l’Océan Pacifique.

Que dire enfin du ministre de France, M. Lefeuvre de Méaulle, qui a été pour nous un guide fidèle, un conseiller sûr, je dirai presque un ami de tous les instants ! C’est avec lui que nous avons été rendre visite au Président de la République, le Dr Alessandri, qui nous a reçus avec une cordialité charmante, et qui a su bien vite, au cours d’une conversation sur l’œuvre de Claude Bernard et les idées de Gustave Le Bon, nous faire apprécier la largeur de ses vues et l’élévation de son esprit.

Mais il ne faut pas que l’évocation de ces beaux souvenirs me fasse oublier la partie scientifique de mon voyage en ce pays de rêve.

Dans une entrevue simple et cordiale avec les professeurs de la Faculté, le doyen m’a appris que ceux-ci m’avaient, par un vote unanime, nommé professeur honoraire de la Faculté de Médecine de Santiago. J’ai été profondément touché de ce grand honneur que je suis seul à partager avec mes amis F. Widal et Georges Dumas, et je n’ai pas été moins ému lorsque, au début de ma deuxième conférence, dans la grande salle de l’Université, le recteur, M. Domingo Amunategui, frère du doyen de la Faculté de Médecine, m’a remis le diplôme de ce titre qui est un des honneurs de ma vie.

La Faculté de Médecine de Santiago, où règne, autant que j’aie pu m’en rendre compte, un esprit d’ordre et de travail, étouffe un peu dans des bâtiments trop anciens. Il y a cependant de nouveaux pavillons de dissection, très bien aménagés et remplis d’étudiants zélés. J’ai admiré la belle collection d’anatomie et d’histologie pathologique du professeur Croizet, qu’enflamme

DANS l’amÉRIQUE LATINE

la passion sacrée de la science qu’il sert, et qui trouve le moyen de l’enseigner avec une admirable éloquence. J’ai vu également un assez beau cabinet de physique, dans lequel, à l’exemple de notre grand Branly, le professeur A. Montero fabrique lui-même une partie de ses instruments.

Un hôpital est attenant à la Faculté, l’hôpital Saint-Vincent-de- Paul, assez ancien lui aussi, mais vaste et dont les chirurgiens actuels, les professeurs Sierra, Amunategui et Pardo ont su tirer un admirable parti. Il y a des services opératoires sinon très beaux, au moins très suffisants, et très comparables à ce que nous avons à Paris, dans les hôpitaux antérieurs à ceux de ces vingt dernières années — et il y a dans ces salles d’opérations de très bons chirurgiens, si j’en juge par les Docteurs Zuniga et Cavarrubias, jeunes gens formés par ces maîtres, que j’ai vu opérer, qui opèrent comme nous, à la française, et qui appliquent à la chirurgie la clarté et la simplicité qui illuminent l’esprit des hommes de leur race.

L’hôpital Saint-Jean-de-Dieu est un vieil hôpital dont le professeur Petit m’avait dit tant de mal que j’ai fini par le trouver fort bien, avec ses patios pleins de palmiers, de fleurs et d’arbres verts, ses galeries couvertes, ses salles hautes et claires, et sa salle d’opération à peu près suffisante et où j’ai vu opérer, et très bien opérer, un jeune chirurgien, le Dr Cinesti, qui a exécuté d’une façon parfaite une opération aussi délicate que l’anastomose saphéno-fémorale.

Un vaste hôpital d’enfants est encore en construction. Mais ce que j’en ai vu permet d’affirmer que cet hôpital pourra être cité comme un parfait modèle. Actuellement, les services de policlinique, merveilleusement compris, sont seuls terminés, avec les pavillons d’isolement pour maladies infectieuses, au nombre de trois, et dans lesquels un système d’escaliers spéciaux permet, en cas de besoin, de séparer complètement les services du premier étage de ceux du rez-de-chaussée.

Enfin, de l’autre côté d’une immense pelouse qu’ombragent de beaux arbres, et qui constitue pour les enfants un merveilleux terrain de jeux et de repos, se trouve une petite ferme modèle avec une étable tenue de la façon la plus parfaite qui permet de donner du lait frais aux enfants qui en ont besoin.

Ce n’est pas tout : un institut d’hygiène très vaste où se trouvent les services de séro et de vaccinothérapie, et tout à côté une école de stomatologie où rien ne manque et où une centaine d’élèves au moins peuvent travailler à la fois.

Une importante Maternité est en construction près de l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Mais Santiago possède encore l’hôpital San Savaldor, dont quelques travaux insignifiants feront un des plus beaux hôpitaux du monde. Il date d’une cinquantaine d’années et les murs en briques crues de ses pavillons font, au premier abord, une impression médiocre. Mais s’il était construit avec les briques actuelles, personne n’hésiterait à le déclarer magnifique. Cet hôpital ne couvre pas moins de 8 hectares. Il est composé d’un grand nombre de pavillons séparés, renfermant chacun une immense salle haute et claire, pleine d’air et de lumière, avec les petits services accessoires. Tous ces pavillons sont unis les uns aux autres par des galeries couvertes et carrelées, courant à 1 m. au-dessus du sol, et séparés par des jardins.

Les services de chirurgie possèdent de très bonnes salles d’opérations et le professeur Monckeberg a organisé une Maternité tout simplement merveilleuse et merveilleusement tenue.

Enfin, comme à l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul, et comme dans certains autres hôpitaux de l’Amérique du Sud, on a annexé à l’hôpital une maison de santé payante, où peuvent opérer, en dehors des chirurgiens de l’hôpital, tous les chirurgiens de la ville. Cette annexe, qui possède des salles d’opérations particulières, est fort bien tenue. Elle constitue pour l’hôpital une source de revenus très considérable, et il serait à désirer, comme je l’ai dit il y a longtemps, au retour d’un voyage dans l’Amé-

DANS l’amÉRIQUE LATINE

rique du Nord, que nous prenions ici modèle sur nos confrères de là-bas. Ces annexes pour les malades privés ne présentent que des avantages pour tout le monde, chirurgien, personnel hospitalier, assistance publique, et pour les opérés eux-mêmes. Mais nous n’en sommes pas encore là, et nous n’y serons sans doute pas de longtemps !

J’ai assisté un soir, comme à Montevideo, à une séance de la Société médico-chirurgicale, présidée par le professeur Pardo. J’ai vu là, devant un public nombreux de médecins et d’étudiants attentifs et silencieux, plusieurs communications écoutées avec recueillement, dont une, faite par un jeune chef de clinique des maladies nerveuses, a été la présentation d’un malade atteint de myélite, dont il a exposé le cas difficile — en mon honneur — en excellent français et avec un talent véritable. Et ce n’est pas un spectacle ordinaire, mais c’est un spectacle bien émouvant que de voir, à 12.000 km. de Paris, une communication faite en français, par un médecin chilien, devant des compatriotes qui le comprennent tous !

Il y a enfin à Santiago, comme d’ailleurs dans la plupart des grandes villes que nous avons traversées, et en particulier à Rio, un service d’assistance médico-chirurgicale, sur lequel nous ferions également bien de prendre modèle. Il existe à Santiago trois centres munis d’automobiles excellentes. Au premier avis téléphonique, la voiture part et ramène le malade ou le blessé au poste le plus rapproché, où il arrive parfois en quelques minutes. Il y trouve un chirurgien de garde avec ses aides, et tout ce qu’il faut pour faire les interventions les plus importantes. Un jeune chirurgien que j’ai vu a déjà opéré quatre plaies du cœur ! Quelques chambres sont attenantes où l’on peut garder les blessés pendant quatre ou cinq jours. Après quoi, si leur état le permet, ou le nécessite, on les transfère dans un hôpital ou on les ramène à leur domicile.

FAURE. T. III

A Valparaiso, en même temps que M. Le Lorrain, consul de France, qui nous a accueillis de façon charmante, un groupe de médecins et de chirurgiens nous attendait pour déjeuner, et parmi eux le vieux Maître Orrego Luco, dont la plupart des maîtres actuels de la médecine chilienne s’honorent d’avoir été les élèves. Je n’oublierai jamais les quelques heures passées avec cet homme de haute culture, d’esprit pénétrant et qui s’exprime en français avec une merveilleuse finesse et avec la plus souple

éloquence.

Nous n’avons pas eu le temps de visiter grand chose à Valparaiso et je ne puis rien dire des services hospitaliers. Mais cependant, entre une promenade dans la baie sur les eaux froides du Pacifique et une excursion à la charmante plage de Vina del Mar, avec son hippodrome rempli de fleurs et de verdure, nous avons eu le temps de voir une magnifique policlinique, due à la générosité d’un philanthrope bienfaisant, M. Van Buren. Tout est simple et parfait dans cette installation qui permet de donner des consultations sur toutes les parties de la médecine. Depuis deux ans qu’elle est fondée, elle n’en a pas donné moins de soixante mille. A cette policlinique est annexée une maison de santé où peuvent opérer tous les chirurgiens de la ville. Elle vient d être terminée et elle est tout simplement merveilleuse. Je ne crois pas avoir jamais vu tant de perfection unie à tant de simplicité. Et il est vraiment admirable qu’il faille aller «au bout du monde» pour avoir de telles surprises. Il est vrai que j’en ai éprouvé une autre en y recevant la visite d’une Française qui, en 1911, était infirmière dans mon service de Cochin !

Ce n’est pas sans quelque émotion que l’on rencontre ainsi, dans ces pays lointains, des femmes qui y sont conduites par les hasards de l’existence, comme cette ancienne infirmière et comme celles qui, dans la même clinique, s’occupent de la salle d’opérations et qui portent sur leurs poitrines les rubans de la Grande Guerre, gagnés dans les ambulances anglaises, au cours des ba

DANS l’aMÉRIQUE LATINE 115

tailles mémorables qui se livrèrent en 1916 sur le front de la Somme.

Il y a aussi d autres Françaises qu’on est heureux de rencontrer là-bas, disséminées un peu partout. Ce sont les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, tout émues de voir des Français et qui poursuivent si loin de leur pays leur œuvre de dévouement et de charité bienfaisante. Au moment de mon passage à Rio de Janeiro, la ville était pour ainsi dire en fête. L’ambassadeur de France venait de remettre solennellement la croix de la Légion d honneur à une vieille sœur de 84 ans, qui avait connu, elle, la ville de la fièvre jaune !

Telle est, brièvement résumée, malgré sa longueur excessive, l’histoire de ce beau voyage.

J’en rapporte des satisfactions profondes, parce que j’ai été véritablement ému de voir partout, dans toutes les grandes villes de l’Amérique du Sud, des hommes animés du même esprit que nous, dont la plupart parlent admirablement le français, qui le comprennent tous, qui sont pénétrés de notre culture, souvent de notre littérature, qui ont entre les mains nos livres médicaux, dont un grand nombre ont fait leurs études dans nos écoles, dont quelques-uns sont d’anciens internes de nos hôpitaux, qui presque tous sont venus nous voir dans nos services, et qui, d’après ce que j’ai vu, ont pour la plupart adopté nos méthodes opératoires et opèrent à la française, car je ne connais pas de mot meilleur pour qualifier les opérations faites avec simplicité, élégance et rapidité !

Ces hommes, jeunes et vieux, parmi lesquels j’ai rencontré, avec une joie véritable, beaucoup d’amis d’autrefois, beaucoup d’élèves anciens et nouveaux, répandent autour d’eux nos méthodes et nos idées.

Mais il ne faut pas nous endormir sur nos gloires passées, malgré notre gloire présente. Nous ne sommes pas seuls en ce monde,

et ceux qui nous ont attaqués sur les champs de bataille, qui nous ont trouvés debout et qui se sont brisés contre nos poitrines, continuent, avec la persévérance qui est une de leurs qualités, avec le travail obstiné qui est une de leurs vertus, avec cet esprit de suite dans la conquête économique et scientifique qui est une de leurs forces, à travailler pour imposer leurs méthodes chirurgicales — qui ne valent pas les nôtres — je le dis, non par vain esprit de dénigrement, mais comme quelqu’un qui a vu — parce que cela est — à ces peuples latins qui ont l’esprit fait comme nous, avec nos qualités et avec nos défauts, et non comme les peuples germaniques, avec leurs défauts et leurs qualités. Et ils envoient là-bas des travailleurs, des chirurgiens, je dirai même des ambassadeurs chirurgicaux. Il y en avait un, quand j’étais là-bas, qui porte un grand nom de la chirurgie allemande. Je ne me permettrai de juger ni de son action ni de l’influence qu’il a pu avoir. Mais il était là depuis longtemps, depuis trop longtemps peut-être au gré des chirurgiens, et il se disposait, lorsque je venais de traverser les Andes, à les traverser à son tour pour continuer dans les républiques latines du Pacifique et jusqu’au Mexique, en même temps que son apostolat scientifique, la série sans doute plus substantielle de ses opérations privées.

Or, le prestige de la science allemande est toujours grand, et sous certains rapports, à juste titre, car nous avons le devoir d’être justes, même envers ceux qui, avant le crime inexpiable, n’étaient pas justes envers nous. Et les hommes qui la représentent ne peuvent pas ne pas avoir quelque influence lorsqu’ils vont ainsi porter au loin leur parole, leurs idées et leur exemple. Et nous ne pourrons lutter contre cette influence qu’en allant les combattre sur le même terrain et en portant là-bas, chez nos amis, chez nos frères par l’esprit et par la race, notre parole qui est plus claire, nos idées qui sont plus simples et notre exemple qui est meilleur.

DANS L’AMÉRIQUE LATINE

Car notre prestige est toujours grand, plus grand sans doute même que nous ne le supposons, depuis la victoire, depuis que le monde a vu ce dont étaient capables ces fils de la France que l’on disait dégénérés ! Nous nous en sommes aperçus lorsque sur la demande d’un ami qui voulut bien s’adresser au gouverneur de l’Etat d’Espiritu Santo, M. Nestor Gomez, pour nous faciliter un voyage dans la forêt vierge, celui-ci, déclarant qu’on ne saurait trop faire pour des savants français, nous a organisé, aux frais de son Etat, un voyage sur le Rio Doce, avec train spécial, bateaux automobiles, pirogues transportées à travers la forêt, et campement de chasse pendant trois jours sur les bords d’un lac admirable perdu dans la forêt î Ce sont là de beaux souvenirs, et qui ne nous quitteront plus. Mais c’est avant tout le symbole de ce prestige que nous avons toujours — et que nous conserverons si nous faisons ce qu’il faut pour le conserver.

Le premier devoir incombe à l’Etat qui, dans un budget formidable où les millions s’engouffrent par centaines et par milliers, sans nécessité toujours bien démontrée, doit trouver les misérables sommes nécessaires à l’organisation de cette propagande par les chirurgiens, les médecins, les littérateurs, les artistes, les professeurs du haut enseignement, car on ne peut pas demander à ces hommes de faire les sacrifices relativement considérables qu’imposent ces voyages. L’Etat doit les faire pour eux. Mais si l’Etat fait son devoir, c’est à nous de faire le nôtre.

Quant à nous, chirurgiens, il ne faut pas nous faire d’illusions. La chirurgie est aujourd’hui une science qui, dans presque toutes ses parties, et en tout cas pour ce qui touche à la technique, est devenue définitive. Elle ne changera pour ainsi dire plus, si ce n’est sans doute pour voir diminuer son empire. Ses principes fondamentaux, l’asepsie, la stérilisa-

tion, ne changeront pas davantage. L’architecture des salles d’opérations est universellement connue. Elle non plus ne changera pas, si ce n’est peut-être pour être simplifiée, car l’adoption d’un système d’éclairage comme celui que donne la lampe scyalitique, par exemple, peut, ainsi que je l’ai dit plus haut, modifier du tout au tout la conception actuelle des salles d’opérations, qui n’ont plus besoin de la grande lumière du jour. Mais ces quelques détails mis à part, les conditions pratiques et techniques de l’art chirurgical sont actuellement au point, comme celles des arts industriels. Et elles sont appliquées partout. Les hôpitaux, les salles d’opérations qui se construisent dans le Nouveau Monde, au sud comme au nord, ne diffèrent en rien de ce qui se fait dans la vieille Europe. Et les derniers construits sont les meilleurs. Et la vieille Europe mettra sans doute plus longtemps à arriver à la perfection parce qu’elle sera longtemps encore dans l’obligation de liquider ses vieux hôpitaux — et ceux qui ont été construits il y a cinquante ans, suivant les conceptions d’alors, en matériaux indestructibles, sont aujourd’hui de vieux hôpitaux.

Il faut aussi que nos fabricants fassent un grand effort de publicité. Celle-ci a une influence énorme dans l’Amérique, au Nord comme au Sud. Sans doute on trouve partout les instruments de Collin, comme c’est justice, et de quelques autres maisons de Paris, et on en trouve aussi d’allemands, qui sont horribles. Mais n’est-il pas lamentable de voir, qu’alors que nous avons chez nous tant de bonnes tables d’opérations, l’Amérique du Sud entière soit envahie par la table de Quervain, fabriquée par la maison Scherer, de Berne. J’en ai vu partout, et jusqu’à trois dans la même salle d’opérations. Sans doute elle est excellente, mais elle est inutilement compliquée, et qui plus est, coûte fort cher, beaucoup plus cher que les nôtres, surtout avec le change, si les chiffres qu’on m’a donnés sont exacts ! Nos constructenrs se

DANS l’aMÉRIQUE LATINE

sont laissés devancer, et ils n’ont pas de temps à perdre s’ils veulent réparer leur erreur. Mais je crains bien qu’elle ne soit irréparable. Et puis, des fabricants commencent à s’installer là-bas, dans ces pays des initiatives hardies, mais il est bien probable que d’ici longtemps ils n’auront pas formé les ouvriers d’élite qui font la gloire de nos maisons françaises.

Mais pour ce qui est des hôpitaux eux-mêmes, nous n’apprendrons plus rien à nos collègues d’Amérique et nous pourrions peut-être aller chez eux chercher des exemples et des leçons.

Nous avons, en revanche, une supériorité qu’ils n’ont pas : en dehors de notre auréole et de notre prestige, nous avons notre tradition, notre formation intellectuelle plus mûrie, plus solide, plus profonde, et qui donne à nos actes et à notre pensée une autorité que ne peuvent encore avoir, même dans l’élite, ces peuples jeunes, mais qui marchent à pas de géants.

Entretenons donc, nous, Français, ce feu sacré qui brûle sur l’autel de notre patrie ! Et que ceux d’entre nous qui peuvent penser à autre chose qu’aux misérables nécessités de l’heure présente, se donnent pour tâche et prennent pour devoir d’aller en apporter quelques étincelles parmi ces peuples jeunes qui naissent à peine à la vie, mais qui vivront, — chez ces frères latins, dont l’amour et la reconnaissance nous rendront au centuple, en joies de toutes sortes, ce que nous leur aurons donné !

Presse Médicale. 1922.

Nos confrères marocains ont gagné la partie qu’ils avaient jouée. Ils avaient vu depuis quelques années, en regardant simplement autour d’eux, en regardant surtout en haut, ce que peuvent l’énergie, l’esprit d’entreprise, le courage ! Ils ont si bien appliqué à la réussite de leur projet ces hautes qualités, qu’ils nous ont donné le miracle des Journées médicales marocaines,’ qui ont enchanté tous ceux qui ont eu la bonne fortune d’y assister. Ah ! sans doute, pour y assister, il faut quitter le coin de son feu, et n’avoir pas peur du chemin de fer, ou de la mer trop souvent inclémente. Est-il donc si difficile de laisser les brouillards du Nord, et la pluie, et la boue gluante de nos villes pour s’en aller vers le soleil, vers les grands horizons, vers les émerveillements d’un monde nouveau ? Il le faut bien puisque, parmi ceux qui le peuvent, ceux qui se décident à savourer ces joies, qui ne donnent jamais de regrets, sont en réalité si rares ! Il y avait là de vieux routiers du Maroc, comme Fiessinger, comme Roux-Berger, qui connut un jour l’inoubliable émotion de passer en avion par-dessus les blanches cimes de l’Atlas pour aller porter secours au général Poymireau, blessé dans les territoires du Sud. Il y avait Chiray, toujours prêt aux courses lointaines, et Garin, de Lyon, et Bégouin, de Bordeaux, qui est de ceux qui n’hésitent jamais à aller au delà des frontières porter

au loin la parole française. Il y avait Devé, de Rouen, et notre confrère Danjou, cordial représentant de la Presse scientifique. II y avait des collègues de l’Afrique du Nord, Ardin-Delteil, Raynaud et Tournade d’Alger, et plusieurs confrères d’Oran, dont mon vieil ami Abadie, toujours, lui aussi, sur la brèche. Ils me pardonneront de ne pas les nommer tous. Tunis nous avait envoyé notre éminent collègue Nicolle et son collaborateur Burnet, dont la parole ardente et magnifique reste gravée dans nos mémoires. Il y avait enfin, venus de Belgique, le Dr Delanne, et Beckers, le grand initiateur des Journées médicales de Bruxelles, dont la séduisante originalité est en train de conquérir une partie du monde et qui a servi de modèle aux Journées de Toulouse et de Casablanca.

Il en manquait un cependant, présent dans le cœur de tous, — on l’a bien vu à ce qu’on a dit de lui dans la séance d’ouverture — Bergonié, qui devait venir, et qui achevait, en ce moment même, dans la pure et glorieuse sérénité du sacrifice, une noble existence dont la fin l’égale aux héros !

Qu’on n’attende pas de moi le détail des travaux scientifiques de ces Journées si bien remplies. On s’est occupé du cancer et des maladies du Maroc, du paludisme, de l’amibiase et de la fièvre méditerranéenne. Je laisse à des comptes rendus plus complets, comme celui que nous donneront le Maroc Médical * et La Presse Médicale elle-même, le soin de publier des documents précis pour ceux qui voudront les consulter. Ils nous parleront aussi de l’exposition de produits pharmaceutiques pour laquelle quelques grandes maisons avaient fait des efforts louables et qui a obtenu un succès mérité.

Je voudrais simplement donner ici mon impression d’ensemble sur ces quelques Journées, si pleines sous tous les rapports, et sur les souvenirs qu’elles nous ont laissés.

Rien n’est plus facile aujourd’hui qu’un voyage au Maroc, même pour ceux qui ne se soucient pas d’affronter la Méditer-

ranée traîtresse ou les fureurs intermittentes du golfe de Gascogne, et qui peuvent, bercés dans des trains confortables, traverser le jardin français, les âpres plateaux de l’Espagne et les montagnes andalouses. Au Maroc même, des routes admirables, goudronnées sur de longs espaces, qui ne le cèdent en rien aux meilleures routes de France, et qui sont faites à la fois pour les touristes, les commerçants et les foudroyants transports militaires, permettent, grâce à des services automobiles parfaitement organisés, d’aller en quelques heures d’un bout à l’autre du pays.

Casablanca, que j’avais déjà vue, il y a trois ans, se transforme et s’embellit chaque jour, mais ses maisons à sept étages la dénaturent quelque peu. Nous y avons visité bien des choses et, sous la conduite du vétérinaire-major Eyraud, jusqu’à ses abattoirs magnifiques, que leur véritable élégance n’empêche pas d’être pourvus de tous les perfectionnements les plus modernes, et qui sont tels qu’il n’y en a pas de semblables en France — ni peut-être même dans le monde entier — et j’en puis parler, ayant vu ceux de Chicago et les grands frigorifiques de l’Amérique du Sud.

Je ne suis pas près d’oublier la promenade que nous avons faite avec le Maréchal, nous montrant avec une ardeur juvénile les magnifiques travaux du port, les constructions qui s’élèvent de toutes parts dans ce style néo-marocain, plein d’élégance et plein de charme et qui fait de la Poste, par exemple, un monument délicieux comme il n’en existe que là. C’est avec une émotion véritable que nous avons vu, avec lui, le coin de terre qu’il a fait conserver intact, où le général Drude avait planté sa tente et son fanion aux jours héroïques du débarquement. Et cet admirable quartier du premier régiment de zouaves, avec ses salles de jeux et sa bibliothèque où les hommes disposent de plusieurs milliers de volumes. Ah ! que nous sommes loin des casernes de notre jeunesse ! Dans la salle d’honneur, ce n’est

pas sans une émotion profonde que nous avons salué, au milieu de mille reliques, l’aigle d'or surmontant la hampe dépouillée et l’étoffe noircie du vieux drapeau de Malakoff ! Le colonel Pompey peut être fier de cette œuvre et de cet exemple.

En quelques heures, un très confortable autocar nous amenait, dans la splendeur d’un magnifique soleil couchant, à Marrakech, capitale du Sud, cachée dans ses palmiers au pied du grand Atlas, de cette montagne sublime, plus haute que les grandes Alpes, qui borne l’horizon du Sud et que les Anciens jugeaient digne de supporter le poids du monde ! Et Marrakech est là, grouillante et pittoresque, sordide et merveilleuse, avec sa foule où s’accumulent toutes les tares et toutes les misères, toutes les pouilleries et toutes les guenilles* où la dégradation humaine s’étale avec une sorte de splendeur et qui, fermée dans ses murailles rouges auxquelles leur délabrement même donne quelque chose d’auguste, laisse au visiteur, étonné d’y trouver un hôtel splendide, qui ne le cède en rien aux plus confortables du monde, un souvenir que rien ne saurait effacer.

Il faut deux heures à peine de Casablanca à Rabat, capitale charmante de cet « Empire chérifien » qui se fond chaque jour dans <' la plus grande France ». Rabat, avec sa ville ancienne, ceinte de murailles dorées, et sa ville nouvelle dont les blanches maisons s’étagent parmi les arbres verts jusqu’à la Résidence, demeure magnifique, digne du représentant de la France, et d’où la vue s’étend au loin sur la tour de Hassan, et Rabat, et Salé, villes médiévales, blanches cités silencieuses que séparent les eaux du fleuve et qui reposent au soleil, au bruit de la mer sans repos.

Quelques heures encore sur la route rapide, à travers le bled monotone, et c’est Meknès avec sa porte bleue, la plus belle entre les plus belles, et Fez ! Fez la mystérieuse d’il y a vingt ans à peine et qui se dévoile aujourd’hui, avec le silence troublant de ses mosquées hostiles, avec ses rues vertigineuses, où mur-

murent des eaux courantes et où s'ouvrent, au fond de passages obscurs, des palais magnifiques pareils à ceux que nous voyons aux livres enchantés des Mille et une nuits , avec leurs cours pavées de faïences exquises et leurs jardins charmants où les eaux jaillissantes coulent parmi les orangers.

C’est dans ce cadre merveilleux que nous avons vécu ces quelques jours. Que dire de l’accueil de nos confrères marocains, de Speder et de Lépinay, les organisateurs infatigables de ces belles journées, du médecin inspecteur Oberlé, que j’ai retrouvé tel que je l’avais vu, il y a sept ans déjà, sur le front sanglant de la Somme, et qui a tenu sa place de premier représentant de cette médecine militaire, qui joue un si grand rôle au Maroc, avec bonne humeur, avec cordialité, avec la simplicité la plus élégante, de Colombani, avec lequel j’avais déjà, il y a trois ans, couru les routes du pays et qui dirige le service d’hygiène avec une activité, avec un enthousiasme, avec une foi qui font de lui le merveilleux exécuteur de cette pensée directrice qui anime tout au Maroc.

Il y a là-bas, disons-le bien haut, une œuvre médicale véritablement grande. Tous, militaires et civils, mettent leurs efforts en commun pour le bien général, tous se sentent les coudes et travaillent à faire aimer et comprendre la France par l’accumulation des bienfaits que l’hygiène et la médecine permettent de répandre sur une population en proie à toutes les misères physiques. Il y a mieux encore et il est vraiment admirable, et je dirai presque touchant, de voir avec quelle fraternelle ardeur médecins et vétérinaires, militaires et civils, s’associent pour le succès de la grande œuvre, de cette grande œuvre qu’est là-bas, pour tous, la prospérité du Maroc. Il y a à Casablanca, sous le nom trop modeste de Centre d’élevage, un magnifique Institut bactériologique où, sous la haute direction du vétérinaire principal Monod, des hommes comme le vétérinaire-major Velu font œuvre de véritables savants, étudient les maladies nouvelles,

préparent vaccins et sérums et portent la médecine vétérinaire à la même hauteur que la médecine humaine.

Cette association des efforts de tous, je le répète, est touchante et est admirable. Elle est due au dévouement, à l’union, à l’esprit de progrès des hommes qui travaillent là-bas. Mais elle n’existerait sans doute pas, il faut bien le dire, s’il n’y avait au Maroc le grand animateur, celui pour lequel tout le monde professe admiration, respect, affection, celui qui a fait du Maroc ce qu’il est, celui qui l’a sorti de la barbarie pour l’élever en quelques années à la hauteur où nous le voyons aujourd’hui, celui qui est en même temps le pacificateur, l’organisateur, l’esprit et l’âme et le cœur du Maroc, le chef f

Le maréchal Lyautey s’est dépensé sans compter pour encourager ce grand effort des médecins. Il était là, à la séance d’ouverture, où il a prononcé des paroles toutes vibrantes d’émotion, toutes pleines de cet esprit large, humain, tolérant, de cet esprit d’apostolat, comme il nous l’a dit lui-même, qui est le grand principe de son action. Il sait, il proclame, que les médecins sont les meilleurs agents de cette pénétration pacifique, de cette infiltration morale, qui ne peut évidemment s’exercer que sous le couvert de l’infiltration militaire, mais qu’il développe de toutes ses forces, de manière à gagner la confiance et l’affection des populations par les innombrables bienfaits que répandent partout, dans les grandes villes et jusque dans les villages perdus des tribus dissidentes, les dispensaires, les consultations et ces groupes sanitaires mobiles, conduits par de jeunes médecins aussi dévoués que courageux, qui vont planter leur tente dans les coins les plus reculés du pays et jusque dans les zones dangereuses, pour y lutter contre la variole, contre le paludisme, contre la syphilis. Et les résultats obtenus, qui éclatent aux yeux des plus hostiles et des plus arriérés, environnent, dans bien des endroits, le « toubib » français d’une sorte de respect sacré, qui prend quelquefois les allures d’une vénération passionnée, comme pour

ce Christiani qui, depuis vingt ans, respecté par les émeutes et les révolutions, soigne avec un dévouement sans bornes la population de Fez, et sur le passage duquel j’ai vu, dans les rues de la ville, les femmes s’agenouiller pour lui baiser les mains !

Voilà ce que sait le Maréchal ! Un bon médecin, dit-il, vaut un bataillon. Il sait aussi qu’il faut s’attirer l’affection de tous, à commencer par celle des fils des hautes classes, qui doivent devenir nos associés de demain. Il a fondé une École des hautes études marocaines, et j’ai causé moi-même avec des jeunes gens invités aux soirées qui nous ont été données, jeunes gens qui parlent merveilleusement le français, ont une haute culture littéraire et seront capables de comprendre un jour, il faut l’espérer, le bien que peuvent faire les méthodes françaises adaptées à l’esprit des hautes classes de l’Islam.

Voilà donc ce que sait le maréchal Lyautey ! Il sait aussi que la bonté, que la bienveillance et que la justice pour tous sont des forces morales qui valent autant que les forces matérielles. Il proclame que l’assistance médicale sous toutes ses formes vaut mieux que des régiments, et cette cohésion des médecins civils et des médecins militaires, des médecins des villes et des médecins du bled, qui est une des forces du corps médical marocain, et qui est admirable, — car il est admirable de voir tous ces hommes travailler d’un même cœur, — est en grande partie son œuvre.

Il nous l’a redit encore avec la même vigueur, avec la même foi, avec la même éloquence, au cours du dîner magnifique qui termina, dans l’éclat d’une fête splendide, ces belles Journées médicales ! La maréchale Lyautey, elle aussi, s’est dépensée sans compter, comme elle se dépense toujours lorsqu’il s’agit de faire le bien, et de travailler au développement des œuvres médicales. Ce qu’elle a fait là-bas pour le bien du peuple marocain est purement splendide. Ses œuvres d’assistance, sa merveilleuse Maternité de Rabat, ses Gouttes de lait surtout, répan-

dues dans tout le pays, l’exemple qu’elle donne et la vertu d’éducation qu’elle répand autour d’elle, ont sans doute déjà sauvé dix fois plus de vies humaines que n’en a coûté la conquête.

Elle était là pour l’ouverture des Journées médicales, elle était là pour le banquet traditionnel, elle était là surtout pour la réception somptueuse qu’elle présidait à la Résidence avec une bonne grâce parfaite. Et ce fut une fin plus belle encore que nous n’eussions pu la rêver que cette fête qui nous fut offerte, le dernier soir, dans un cadre splendide, avec une simplicité, une cordialité, une chaleur d’accueil qui ont été au cœur de tous.

Au cours de cette soirée, qui restera dans nos souvenirs comme une des plus belles manifestations de l’hospitalité française auxquelles il soit possible d’assister, le Maréchal a solennellement remis quelques décorations à plusieurs de nos confrères du Maroc, ainsi qu’à notre ami Beckers, délégué du gouvernement belge, et ce fut un spectacle profondément émouvant, même pour ceux qui, comme nous, en ont tant vu depuis dix ans, que celui du maréchal Lyautey, debout, dans la position militaire, nous dominant tous de sa haute taille, impassible et grave, écoutant immobile la Brabançonne et la Marseillaise , hymnes sacrés des deux patries lointaines, sur le sol généreux de cette nouvelle patrie, qui lui doit la paix bienfaisante et qui lui devra sa grandeur !

Presse Médicale, janvier 1925.

Page 1