‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 27 sur 56 · L’ORGUE · texte numérisé non relu

L’ORGUE

Orgue au souffle puissant , qui rugis et qui grondes ; Ouragan mugissant sous la voûte profonde;

Tonnerre harmonieux qui roules dans la nuit !

Que dis-tu P Que dis-tu P Ce souffle qui s'enfuit De tes flancs frémissants pour éclater dans l'ombre , Est-ce la voix d'airain de quelque archange sombre Qui , descendu du ciel, se dresse devant nous ,

Formidable , et nous crie : « A genoux , à genoux , Courbez , courbez le front jusque dans la poussière ,

Priez ! ceux qui sont morts veulent une prière » P Est-ce la voix des morts , Ze chant des bienheureux , L'hosannah des élus , /e crZ malheureux Damnés et foudroyés se tordant dans le gouffre P Est-ce une âme qui pleure , un esprit qui souffre P

Est-ce un chant d' allégresse, un hymne au Dieu vainqueur Non ! C'est pour étouffer au fond de notre cœur La terreur du néant , de l'ombre et des ténèbres ,

l'orgue en deuil gémit sous les voûtes funèbres.

Église de Bellevue, 20 Octobre 1885.

Quand sur le Golgotha la grande pécheresse Laissait tomber ses pleurs , ainsi quune caresse ,

Sur les pieds du Seigneur ,

Sous ses grands cheveux d’or qui la voilaient à peine , Blonds comme les blés mûrs que couche dans la plaine ? La faux du moissonneur !

Triste , elle contemplait sa poitrine superbe ,

Et ses deux seins bronzés qui s’ écrasaient sur l’herbe , Au pied de cette croix ,

Ses bras que le soleil mordait de son empreinte ,

Son beau corps frémissant quune amoureuse étreinte Fit plier tant de fois !

Tremblante elle songeait aux minutes d’ivresse , Aux heures de bonheur qui renaissaient sans cesse , Envolées sans retour ,

A ses grands yeux remplis de lueurs éclatantes ,

Aux baisers enflammés de ses lèvres brûlantes Pendant ses nuits d’amour !

Alors un feu passa dans sa noire prunelle ,

Car elle se disait qu'elle était la plus belle ,

Que , sous ce ciel d'azur ,

Sous ce ciel de Judée , aux profondeurs limpides , Nul n'avait jamais vu charmes aussi splendides Et jamais front plus pur.

Puis elle se frappa le front dans la poussière ,

Et des larmes d'argent voilaient sous sa paupière Son regard ébloui.

Et, tendant au Seigneur ses deux mains repentantes, La Sainte à deux genoux , de ses lèvres tremblantes, Lui demanda l'oubli.

Elle ne savait pas qu'une autre Madeleine Devait paraître un jour, plus belle et plus sereine Sur l'horizon vermeil,

Et qu'on verrait pâlir , devant son front sans voile,

La belle pécheresse , ainsi qu'on voit l'étoile Fuir devant le soleil.

Et ne me dites pas: « Nous voulons la connaître; Où donc faut-il aller pour la voir apparaître P » Car elle est parmi nous,

Car nous avons tous vu cette beauté suprême,

Et vous la connaissez mieux encor que moi-même, Dites ! puisque c'est vous .

Si toutes les beautés des temps passés, Hélène, Et Vénus Astarté, et sainte Madeleine, Déesses de V Amour,

Et tant d'autres , Phryné , Salammbô , Cléopâtre , Aspasie à l'œil noir , Laïs au sein d'albâtre , Revenaient pour un jour !

Et si vous étiez là, et quon me dît: « Jeune homme, Va, regarde et choisis à qui lancer la pomme, »

Je me déciderais,

Et, sans que leur regard ou leur voix me retienne, Bien vite c'est à vous , à la Parisienne,

Que je la lancerais !

Oui, je vous choisirais entre toutes les belles,

Car vous les méritez, ces palmes éternelles Qu'on donne à la beauté,

Et quand vous rayonnez, splendide, en quelque fête, Pour vous laisser passer , toutes, baissant la tête,

Se rangent par côté.

Oh ! je vous vois encor dans votre robe rose, Souriante, l'œil clair, la bouche demi-close,

Le corsage entrouvert ;

J'ai toujours sous les yeux votre taille divine, Et le marbre vivant qui, dans votre poitrine, Palpite à ciel ouvert.

Je suis bien jeune encor, mais j'ai vu bien des choses ! J'ai vu des cheveux d'or, j'ai vu des lèvres roses,

Et quelquefois le soir,

Au pays du soleil, des Mauresques sans voile,

Avec leur œil profond brillant comme une étoile Au fond du grand ciel noir!

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