AM
En Espagne , j’ai vu danser des Andalouses,
J’ai vu leurs seins brunis qui font tant de jalouses,
Et j’étais ébloui.
Tout cela , maintenant, Mauresques , Espagnoles,
Taille souple d’ aimée et regards de créoles,
Tout s’est évanoui !
Car j’ai tout oublié quand vous êtes venue,
Quand à mes yeux ravis vous êtes apparue Pour la première fois !
Depuis lors je vous vois à toute heure et sans cesse, Et je sens tressaillir ma pauvre âme en détresse Au son de votre voix.
Et quand vous soulevez votre blanche paupière,
Je donnerais le ciel, le jour et la lumière,
Le soleil radieux,
Les astres infinis, les étoiles sans nombre ,
Et les planètes d’or brillant dans la nuit sombre, Pour l’éclat de vos yeux !
Je donnerais mon sang pour un de vos sourires, La gloire, les grandeurs , les trônes, les empires, Pour être à vos genoux !
Pour y poser mon front qui frissonne et s’ enflamme , Et je donnerais tout, je donnerais mon âme,
Pour un baiser de vous !
FAURE. T. III
EN WAGON
Que faire dans un train , à moins que Von ne songe Dormir ! C'est impossible. — O nobles sleeping cars, Fauteuils et wagons-lits, que je ne vois qu'en songe, Et certes , ce sont là de bien calmes regards !
Vous n'êtes point, hélas ! cest ce que je regrette, Uniquement bâtis pour me faire plaisir,
Je suis bon philosophe, étant mauvais poète Et me passe de vous, n'ayant pas à choisir...
Donc, de toute la nuit je n'ai pas pu dormir.
Le repos en wagon ne fut jamais qu'un mythe.
Je n'ai pu fermer l'œil, et je m'en félicite.
Si je m'étais laissé pincer par le sommeil,
Je n'aurais pas pu voir l'aurore aux doigts de rose Non plus que contempler le lever du soleil.
C'est là, veuillez m'en croire, une admirable chose,
Et qu'on voit rarement sur les grands boulevards.
La nature est si belle alors que tout s'éveille !
Les fleurs dans la rosée et les oiseaux bavards Dont le premier babil arrive à notre oreille,
Et nous fait tressaillir ainsi qu'un chant d'amour.
EN WAGON
Tout s'éveille et sourit, hormis les pauvres diables Qui n ont pu, comme moi, fermer l'œil jusqu'au jour, Et, grognant dans leur coin, affamés , pitoyables, Crient après un buffet, pour s'attabler autour Devant un consommé, manière d'eau bouillante Qui vous brûle la langue et qu'on ne peut finir A moins de posséder un estomac de cuir.
Une sardine à l'huile, autrefois engageante,
Un soulier, décoré du saint nom de beef steak,
Un poulet, composé des pattes et du bec ,
Et du café, tisane amère et repoussante,
Où V on trouve de tout, excepté du café.
Du cognac, fils manqué de la pomme de terre,
Bon tout au plus à cuire en un auto-da-fé,
Le maître et les garçons avec la cuisinière.
Ah ! la vie en voyage est chose fort amère !
Je ne vous parle pas du soleil furieux Qui me rôtit vivant ! de l'horrible poussière Qui vient aimablement se coller dans mes yeux. Pour surcroît d' agrément, cette bonne machine,
Qui s' intéresse à moi, me couvre de charbon.
Elle est fort généreuse et pense, j'imagine,
En m arrangeant ainsi qu'il ne peut qu'être bon De me faire la tête aussi noire que l'âme.
Et le bruit ! Oh ! le bruit est une chose infâme !
Car, si nous possédons un malheureux tympan C'est pour le conserver. Or ces wagons du diable,
Plus ou moins bien graissés font un bruit effroyable , Ainsi qu'un escadron qui passe en galopant. Par-dessus le marché, voilà que les cigales Se mêlent à leur tour d'entrer dans le concert,
Ces bêtes de malheur, qui restent sans égales Pour agacer les gens, me servent de dessprt.
Et mes voisins ! Ce sont de fort beaux militaires , Espoir de la patrie et des bonnes d enfants.
Deux marchands de cochon , par bonheur solitaires , Ayant laissé leur monde et rentrant triomphants !
Et tout cela pérore , et tout cela jabote ;
En avant le gros sel et les stupidités !
Tout V esprit d'un dragon n emplirait pas sa botte , Mais son casque poli rayonne de clartés.
Sa pipe est colossale et fort peu parfumée.
Il la bourre et la brûle avec acharnement !
Il vient m'ensevelir dans des flots de fumée Et me fait étouffer très agréablement.
Alors je me renferme en moi-même , et je songe.
A quoi puis-je songer ? Ne le savez-vous pas P Quand au fond de mon cœur je descends et je plonge, Quelle image , quel nom, surgit devant mes pas P Je regrette Paris et ma tête s'incline Quand je songe à tous ceux que j'ai laissés là-bas.
Un calme et long soupir soulève ma poitrine ,
Mon front se couvre d'ombre et mon œil s'obscurcit.
Je regrette Paris. Mais n'allez pas me croire Par ma bêtise même à ce point endurci Que je sois par trop sot , et que dans cette histoire Ce soit la grande ville et son pavé de feu,
Et son ciel enfumé qu'à présent je regrette.
Oh ! non ! non ! loin de là ! J'aime mieux le ciel bleu ! J'aime mieux les buissons où chante la fauvette Que les arbres brûlés de nos grands boulevards ;
Et les vertes forêts que le bois de Boulogne !
Et les pics éternels où courent les izards
Que les Buttes-Chaumont ! J'aime mieux la Dordogne
EN WAGON
Que la Seine au flot noir , et les oiseaux plumés Qui font claquer leurs becs dans le Jardin des Plantes , U aile basse et traînante , ont V air d'être empaillés.
Je préfère la mer aux vagues écumantes A l'eau qu'on sent croupir dans le grand lac du bois ,
Et Gavarnie au Louvre avec sa colonnade.
J'aime mieux le gazon que le pavage en bois,
Et les torrents des monts que la Grande Cascade.
Je préfère un sauvage à vos guillotinés ,
Grelotteux , efflanqués, crevés , ou boudinés.
J'aime mieux le désert que la place du Trône,
Le grand Pic du Midi que le grand Panthéon,
La Bièvre, égout impur, ne vaut pas la Garonne,
- Et Marseille, après tout, vaut mieux que Charenton !
Pourquoi donc regretter une ville pareille ?
N' avez-vous pas en vous une voix qui le dit ?
Cette ville d'enfer possède une merveille,
Et cela lui suffit.
Entre Tours et à Bordeaux, 10 Juillet 1885.