‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 4 sur 56 · L’Introduction à l’étude de la Médecine expérimentale · texte numérisé non relu

L’Introduction à l’étude de la Médecine expérimentale

CLAUDE BERNARD

l’erreur ; les développements sur l’intuition et la naissance des idées expérimentales ; sur ce « sentiment particulier, ce quid proprium qui constitue l’originalité, l’invention ou le génie de chacun » ; sur « l’idée neuve qui apparaît avec la rapidité de l’éclair, comme une sorte de révélation subite ».

Claude Bernard n’avait qu’à rentrer en lui-même pour cette analyse profonde. Il n’avait qu’à se souvenir des circonstances qui ont présidé à l’éclosion de ses propres idées, de celles surtout, des idées fécondes dont son génie expérimental lui a permis de reconnaître et de démontrer la valeur.

« Il ne faut pourtant point être sceptique ; il faut croire à la science, c’est-à-dire au déterminisme, au rapport absolu et nécessaire des choses, aussi bien dans les phénomènes propres aux êtres vivants que dans tous les autres... » Et qui donc mieux que lui pouvait affirmer cet acte de foi dans la science, lui qui avait le sentiment d’avoir, pendant toute sa vie, si magnifiquement travaillé pour elle !

Si j’ ai longuement insisté sur ce livre, c’est parce que, dans l’œuvre de Claude Bernard, c’est celui qui est accessible à tous et c’est en même temps celui qui représente le plus complètement et le plus clairement ses idées générales et sa philosophie. Il reste, en vérité, le guide sûr, le modèle puissant où nous trouvons les règles que devraient suivre ceux qui entreprennent la lourde tâche de s’attaquer aux durs problèmes de la biologie, et qui ne peuvent que s’égarer lorsqu’ils tentent de les résoudre par la toute-puissance de la raison.

Pour ne prendre qu’un exemple entre tant d’autres, ne fut-ce que pour rendre hommage au grand esprit qui l’a conçue, quelle différence entre ces pages de Claude Bernard, où transparaît à chaque ligne la discipline intellectuelle de l’expérimentateur, où tout est clarté, sagesse, simplicité, et les pages de cette « Evolution Créatrice », toutes pleines d’éclairs, dans lesquelles un homme comme H. Bergson déploie la merveilleuse fertilité

d’un esprit supérieur, inépuisable en ses inventions, ses comparaisons et les ressources prodigieuses d’une dialectique éblouissante, et qui n’arrive qu’à nous égarer dans les ténèbres incertaines de l’abstraction métaphysique ! C’est cependant un bien beau titre que celui d’ « Evolution Créatrice » et qui correspond sans doute à la vérité : et quel livre eût pu nous donner celui qui 1 a conçu, avec sa vaste connaissance de tout ce qui touche à cette question passionnante de l’origine et du développement de ce que nous nommons la vie, si ce puissant esprit eût pu se libérer des obsessions métaphysiques qui l’enchaînent encore ! Mais il est écrit que ceux qui ont grandi et vécu dans le domaine subjectif de la rêverie philosophique ne s’en affranchissent jamais complètement et que les certitudes objectives de la science et de l’expérimentation, si claires pour ceux qui veulent bien ne leur demander que ce qu’elles démontrent, ne suffisent pas à les ^convaincre et à les satisfaire. Ils veulent aller plus loin, et malgré l’étendue de leurs connaissances, malgré la puissance de leur esprit et peut-être même à cause d’elle, ils finissent par se noyer et par nous noyer avec eux — dans le bourbier marécageux de la vieille métaphysique. Qu’on en juge 1 :

« La philosophie nous introduit ainsi dans la vie spirituelle. Et elle nous montre en même temps la relation de la vie de l’esprit à celle du corps.

« Comme le plus petit grain de poussière est solidaire de notre système solaire tout entier, entraîné avec lui dans ce mouvement indivisé de descente qui est la matérialité même, ainsi tous les êtres organisés, du plus humble au plus élevé, depuis les premières origines de la vie jusqu’aux temps où nous sommes, et dans tous les lieux comme dans tous les temps, ne font que

1. H. Bergson, L’Evolution créatrice, 27e éd., Paris, Félix Alcan, 1913, p. 291.

CLAUDE BERNARD

rendre sensible aux yeux une impulsion unique, inverse du mouvement de la matière et en elle-même indivisible. Tous les vivants se tiennent tous et cèdent à la même formidable poussée. L’animal prend son point d’appui sur la plante, l’homme chevauche sur l’animalité, et l’humanité tout entière, dans l’espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrière de nous, dans une charge entraînante, capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles et même peut-être la mort. »

Quel roman merveilleux, quelle vision d’apocalypse que cette chevauchée fantastique à travers les temps et les âges, et les espaces sans limites ! Et voilà ce puissant esprit, ce cerveau tout inondé de clartés lointaines, repris du vertige métaphysique ! Entraîné dans le rêve par d’obscurs atavismes plus forts que son génie, il ne veut pas du sublime repos que nous donne la mort. Il lui faut une âme immortelle promenant à jamais son angoisse éternelle à travers l’infini des cieux !

Mais que nous voilà loin de la froide raison qui doute d’ellemême, qui n’accepte que ce qu’elle tient pour démontré par l’expérience ou par l’observation, et se tait sur ce qu’elle ignore ! Et comme nous revenons avec joie et avec une sorte de soulagement aux paroles simples et graves de Claude Bernard, à ce livre baigné de lumière et qui resplendit comme un phare sur cet océan de ténèbres où s’égare l’esprit humain !

Et quelle hardiesse intellectuelle dans ce discours *, prononcé il y a plus de cinquante ans, dans un milieu où les idées philosophiques actuelles, qui s’infiltrent invinciblement dans tous les esprits sous l’évidence des découvertes modernes, étaient encore

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