Discours de réception à l'Académie Française
bien peu répandues et constituaient même, pour beaucoup d’hommes parfaitement sincères, une sorte de scandale : « La tendance de la physiologie moderne est donc bien caractérisée ; elle veut expliquer les phénomènes intellectuels au même titre que tous les autres phénomènes de la vie, et si elle reconnaît avec raison qu’il y a des lacunes plus considérables dans nos connaissances relativement aux mécanismes fonctionnels de l’intelligence, elle n’admet pas pour cela que ces phénomènes soient, par leur nature, ni plus ni moins inaccessibles à notre investigation que ceux de tous les autres actes vitaux...
« Les manifestations de l’intelligence ne constituent pas une exception aux autres fonctions de la vie ; il n’y a aucune contradiction entre les sciences physiologiques et métaphysiques, seulement elles abordent le même problème de l’homme intellectuel par des côtés opposés. Les sciences physiologiques rattachent l’étude des facultés intellectuelles aux conditions organiques et physiques qui les expriment, tandis que les sciences métaphysiques négligent ces relations pour ne considérer les manifestations de l’âme que dans la marche progressive de l’humanité, ou dans les aspirations éternelles de notre sentiment . . .
« Nous croyons donc pouvoir conclure qu’il n’y a réellement pas de ligne de séparation à établir entre la physiologie et la psychologie. »
Et plus loin, à propos du mérite littéraire de Flourens, ne prononce-t-il pas cette phrase qui s’applique merveilleusement à lui-même : « L’éloquence du savant, c’est la clarté ; la vérité scientifique, dans sa beauté nue, est toujours plus lumineuse que parée des ornements dont notre imagination tenterait de la revêtir. »
Claude Bernard, Flourens ! deux physiologistes, deux savants, deux écrivains ! Patin, directeur de l’Académie, qui recevait Claude Bernard, eut cette tâche singulière, dont il s’acquitta
CLAUDE BERNARD
merveilleusement de les louer tous deux. Après, avoir cité cette très belle page où Claude Bernard parle des joies que donnent au savant la poursuite et la conquête de la vérité : « Celui qui ne connaît pas les tourments de l’inconnu doit ignorer les joies de la découverte, qui sont certainement les plus vives que l’esprit de l’homme puisse jamais ressentir. » Après avoir loué comme il le mérite l’élévation de son style, il nous parle des écrits littéraires de Flourens et particulièrement de ses Eloges historiques , et nous apprend comment ce savant était, lui aussi, un écrivain qui ajoutait aux « mérites d’ordre, de clarté, de justesse, de précision qui rendent la science accessible, un peu de ce superflu , chose si nécessaire , qu’on appelle l’élégance ; car la science, en se proposant d’instruire les hommes, n’est pas et ne peut pas être complètement désintéressée du soin de leur plaire. »
Claude Bernard et Flourens, ces deux hommes que le hasard a confondus le même jour dans les mêmes éloges, à la fois comme savants et comme écrivains, constituent donc un double exemple de cette association entre l’esprit scientifique poussé parfois jusqu’au génie, et le talent littéraire. Et les exemples en sont communs, on pourrait presque dire qu’ils sont innombrables — si le nombre des savants n’était pas limité ! II en est d’éclatants et dont le nom soulève l’universelle admiration : Pascal, dont on ne saurait dire où il fut le plus grand, dans le génie mathématique ou les découvertes de la physique, dans le lyrisme des Pensées ou la terrible dialectique des Provinciales ; et Descartes et Buffon, et d’Alembert et Lamarck, et Laplace et Cuvier, et Arago — pour ne citer que les dominateurs, et tant d’autres, morts ou vivants !...
Cette aptitude des savants à bien écrire n’a d’ailleurs rien qui puisse nous surprendre, et il est tout naturel de rencontrer chez l’homme de science cette facilité dans l’expression des idées qu’on constate chez l’écrivain, j’entends par là l’homme qui possède l’art de revêtir ses idées de ces formes limpides,
puissantes ou somptueuses qui trouvent le chemin de nos cœurs et se gravent dans notre mémoire. C’est que les qualités de l’esprit qui président à l’œuvre du savant, à son élaboration silencieuse ou à son jaillissement soudain sont précisément les même que celles qui suscitent dans la pensée de l’écrivain, les hautes conceptions de l’idée, la sobriété du style ou les magnificences de la forme.
La première de ces puissances de l’esprit nécessaires au vrai savant, à celui qui cherche, à celui qui crée, comme à l’écrivain digne de ce nom, et qui leur sont communes, c’est l’imagination. L’œuvre de Claude Bernard, l’œuvre de Pasteur surtout, qui domine toutes les œuvres humaines, est comme un poème sublime. Elle vivra tant que vivra celle d’Homère, aussi belle par ses proportions, plus grande incomparablement par son action sur les destins de l’Humanité.
Comme chez le poète, l’imagination peut, chez le savant, prendre la forme supérieure de l’inspiration. Elle peut s’élever plus haut encore et certaines découvertes scientifiques ne peuvent s’expliquer que par une divination profonde. Le système de Copernic, les lois de Kepler, la prodigieuse conception de Lamarck, certaines parties de l’œuvre de Pasteur, sont des idées fulgurantes qui ont sans doute illuminé tout à coup l’esprit de ces grands hommes ! Ils ont mis ensuite leur puissance de travail au service de leur génie et ont démontré par le calcul, l’observation ou l’expérience, la vérité de leur soudaine inspiration. Il en est évidemment ainsi pour beaucoup de découvertes de moindre envergure. L’idée précède la recherche, l’hypothèse provoque l’expérience et suscite la découverte.
Claude Bernard s’en est bien rendu compte. Il n’avait d’ailleurs, pour y parvenir, qu’à descendre dans sa propre conscience : « Il n’y a pas de règles à donner », dit-il, « pour faire naître dans le cerveau, à propos d’une observation donnée, une idée juste et féconde qui soit pour l’expérimentateur une sorte d’antici-
CLAUDE BERNARD
pation intuitive de l’esprit vers une recherche heureuse. Son apparition est toute spontanée et sa nature est toute individuelle. C’est un sentiment particulier, un quid proprium , qui constitue l’originalité, l’invention ou le génie de chacun... Il arrive qu‘un fait ou une observation reste très longtemps devant les yeux d’un savant sans lui rien inspirer ; puis tout à coup vient un trait de lumière... L’idée neuve apparaît alors avec la rapidité de l’éclair comme une sorte de révélation subite... 1 »
Mais le savant, comme l’écrivain, ne vit pas toujours dans les hautes sphères de l’inspiration. Il n’y a pas que la découverte, il n’y a pas que l’œuvre lyrique. Ces hautes manifestations de la pensée humaine sont exceptionnelles et l’œuvre du savant, comme celle de l’écrivain, se traduit plus souvent par le travail plus modeste de l’observation. Et c’est ici l’esprit d’observation qui intervient, esprit d’analyse, esprit de synthèse, qu’il s’exerce pour un Claude Bernard sur les réactions de ses animaux de laboratoire, ou pour un Balzac sur la vie des hommes qu’il coudoyait chaque jour.
En dehors de l’esprit d’invention, de l’imagination, de cette inspiration créatrice qui ne se manifeste que chez les grands, en dehors de l’esprit d’observation, la faculté maîtresse de l’écrivain, comme du savant, c’est la clarté, cette qualité souveraine de l’esprit latin, et que malheureusement trop d’hommes d’aujourd’hui, qui n’ont d’écrivains que le nom, semblent prendre à tâche de méconnaître, en employant leurs efforts à détruire la langue française, qui, nous avons le droit de l’espérer, sortira triomphante de cette épreuve passagère sans avoir été effleurée par cette folie criminelle.
La clarté de la pensée, la clarté de l’expression sont donc une des qualités premières du savant. Elles sont même plus communes chez lui que chez l’écrivain. On demande aux œuvres