LA MUSE DE LANTERNE
Qui voit des malheureux la misère infinie ,
Et qui vient se pencher , pendant leur agonie ,
Sur le front des mourants !
Bien souvent dans la nuit glacée Je vais apaiser la douleur ,
Calmer la poitrine oppressée ,
Sécher les larmes et les pleurs !
Je vais vers celui qui tressaille Sous la souffrance qui tenaille Et je viens , pendant la bataille ,
Soulager son affliction !
Et quand fai perdu V espérance.
Quand la mort lentement s'avance ,
Je viens endormir la souffrance Sous la divine illusion !
Au bord de la couche sanglante Où va surgir le nouveau-né ,
J'aide la nature impuissante Dans son travail prédestiné.
Lorsque , dans les douleurs , la mère Se lamente et se désespère,
C'est moi qui viens lui dire : « Espère, Espère en ta maternité !
Celui qui naît de ta souffrance,
Et dont tu berceras l'enfance,
Sera la sublime semence De la future Humanité ! »
Et quand le mal stupide a choisi sa victime,
Et vient, comme un bandit qui savoure son crime, S'installer en triomphateur,
Je suis le justicier qui vient pour le combattre ,
Et mon bras souverain se lève pour lyabattre ,
Sous le couteau libérateur !
Mais je vis chaque jour dans V attente angoissée ! Une âpre inquiétude opprime ma pensée D'un poids toujours présent ,
Et mon âme s'attriste en ces luttes ardentes ,
Lorsque je plonge au sein des entrailles vivantes Mes bras rouges de sang !
Et quand la mort , que rien n'arrête , Voyageuse au rictus béant ,
A fini sa tâche muette Et fait son œuvre de néant !
Lorsque le cadavre livide ,
Décharné par la mort avide ,
Le front glacé , l'orbite vide ,
Dans son linceul enseveli ,
Attend abandonné dans l'ombre,
Etendu sur la dalle sombre,
Et laisse voir dans la pénombre Ses yeux ouverts sur l'infini!...
Je suis celui qui viens , dans le froid de la tombe, Chercher aux flancs des morts, sur qui la nuit retombe, Le secret de nos maux !
Et les jours les plus beaux de mes jeunes années, S' effeuillent tristement, comme des fleurs fanées,
Sur le bord des tombeaux !