‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 6 sur 56 · Introduction^ p · texte numérisé non relu

Introduction^ p

et aux descriptions scientifiques une simplicité, une précision, une clarté qu’on n’exige pas toujours des œuvres qui appartiennent à la littérature imaginative, à la poésie ou à la spéculation philosophique. C’est pourquoi le savant sera presque toujours un écrivain lucide. Il est bien obligé d’être lucide, comme il est obligé d’être écrivain. Car enfin il faut bien qu’il écrive pour exprimer sa pensée, et qu’il écrive clairement pour la faire comprendre à tous. L’écrivain au contraire n’est nullement tenu d’être un savant, et lorsqu’il le devient, ce qui est exceptionnel, ce sera chez lui l’imagination, l’inspiration qui se manifestera, plutôt que l’observation patiente et prolongée : Ce sera Gœthe entrevoyant tout à coup, dans un éclair de son génie, la lumineuse théorie des vertèbres crâniennes !

Claude Bernard est un des hommes chez lesquels cette alliance du génie scientifique et de la pureté du langage écrit s’est manilestée avec le plus d’éclat. Car, ainsi qu’il arrive souvent, Claude Bernard ne parlait point comme il écrivait...

Le Philosophe

Je suis convaincu que Claude Bernard, s’il était encore parmi nous, n’écrirait plus aujourd’hui ce qu’il écrivait il y a un demisiècle ! Sans doute, il est dangereux, il est téméraire, il est peutêtre même impie, de vouloir se mettre à la place d’un esprit de cette envergure, et de prétendre connaître quelle eût été, s’il avait vécu jusqu’à nous, l’évolution de sa pensée. Mais ce n’est point pécher contre cette grande mémoire que de nous efforcer de nous rendre compte des convictions qu’auraient éveillées chez ce maître passionné de la méthode expérimentale, certains faits qu’il ne connaissait pas, qu’il ne pouvait pas

CLAUDE BERNARD

connaître, et que la méthode expérimentale nous a révélés depuis qu’il a disparu. Et je pense que s’il lui avait été donné de voir ce que nous avons vu et de connaître ce que nous connaissons, il aurait été plus loin qu’il n’a cru pouvoir le faire sur la grande voie de cette philosophie qui ne cherche pas à expliquer les phénomènes naturels autrement que par les lois de la nature, et qu’il ne se serait pas arrêté ou réfugié dans un « déterminisme » qui n’est qu’une étape incomplète sur la route magnifique qui conduit à la vérité.

Ici le maître a reculé, il a reculé pour obéir à sa conscience, à son culte pour la méthode expérimentale, à sa foi dans ce qu’il avait toujours dit : ne croire, n’affirmer, n’accepter comme véritable que ce qui a été démontré véritable par des observations ou des expériences contrôlées de façon certaine. Et cependant, lorsqu’il écrit que les phénomènes de synthèse organisatrice sont des phénomènes « vitaux » et n’appartiennent pas à l’ordre des phénomènes physico-chimiques, il ne voit pas qu’il s’inflige un démenti à lui -même et qu’il donne comme véritables des faits qui n’ont pas été démontrés par la méthode expérimentale, et qui en réalité n’ont échappé à toute analyse que parce que nous ne possédons pas, ou plutôt parce que nous ne possédions pas, de son temps, de procédés expérimentaux nous permettant d’étudier le mécanisme intime du développement cellulaire.

Ces procédés, nous les possédons aujourd’hui, et les merveilleuses expériences de S. Leduc nous ont à cet égard donné des certitudes.

Voici donc reproduits de la façon la plus claire et la plus élégante, par le simple jeu de poudres inorganiques flottant dans un liquide approprié, les figures cellulaires dessinées par la reproduction du protoplasma vivant. 11 est impossible de ne pas conclure de ces expériences vraiment admirables que si,

dans la cellule vivante en voie de développement, le protoplasma s’oriente suivant certaines lignes de force identiques à celle que l’on observe dans des gouttes d’encre de Chine, qui n’ont rien de vivant, c’est que la cellule vivante obéit, elle aussi, à certaines influences, à certaines forces d’ordre purement physico-chimique, ou même dans le cas particulier, purement physique, obéissant aux lois de la tension osmotique et de la diffusion et qu’il n’y a aucune raison pour faire dépendre le développement de la cellule vivante, et par conséquent la vie, de forces indépendantes des lois de la nature, ou pour employer le mot véritable et qui doit rester inconnu du physiologiste, de forces surnaturelles ou de puissances métaphysiques.

Les recherches de S. Leduc sur la morphologie sont plus étonnantes encore, et cet expérimentateur merveilleux a montré par des expériences d’une saisissante clarté qu’il est possible de créer de toutes pièces, au sein de liquides tenant en dissolution certains sels, des édifices de constitution purement minérale, qui n’ont rien d’organique et moins encore d’organisé, et qui prennent les formes que nous retrouvons dans les êtres vivants, et même dans les êtres vivants d’un ordre relativement élevé...

Il y a donc en puissance, dans les actes purement physiques de la cristallisation, de la diffusion, de la précipitation des substances dissoutes, toute une création de formes analogues aux formes du monde végétal, et même du monde animal. Il n’est pas possible que les forces qui ont présidé à la morphogenèse de tout ce que nous voyons dans la nature vivante ne soient pas du même ordre que celles qui nous ont été révélées dans la nature minérale par les expériences dont je viens de parler.

Ces expériences de Leduc, dont on a voulu, pour des raisons difficiles à comprendre, mais auxquelles n’ont sans doute pas été étrangères d’implacables résistances philosophiques, diminuer la valeur, sont, je le répète, d’une importance capitale, et lorsqu’on les a vues, il est impossible de ne pas convenir

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qu’elles projettent une lumière éclatante sur ces questions obscures et passionnantes du développement cellulaire et de l’origine même de la vie.

Voici donc des matières inertes qui s’orientent et qui s’agglomèrent suivant des figures identiques à celles de la karyokinèse et de la segmentation cellulaire des êtres vivants ou qui prennent la forme de plantes organisées. Pourquoi des matières organiques ne s’orienteraient-elles pas de même, selon des affinités comme nous en voyons aujourd’hui dans les phénomènes de dissociation, de floculation des corps colloïdaux ? Est-il donc plus extraordinaire de voir des molécules organiques s’agglomérer suivant une disposition morphologique déterminée due à des phénomènes de tension osmotique et de diffusion, que de voir des corps inorganiques s’associer les uns aux autres pour construire des édifices moléculaires infiniment compliqués. Évidemment nous ne connaissons pas mieux le mécanisme intime de ces actions chimiques et la danse des atomes dans les combinaisons innombrables des corps les plus divers, que nous ne connaissons le mécanisme des actions moléculaires qui s’élaborent dans les corps doués de cette propriété que nous appelons la vie, encore que certains d’entre eux, comme ces corps colloïdaux, qui tiennent aujourd’hui une si grande place dans la biologie, soient sur cette frontière indécise qui sépare la matière inerte de la matière organisée. Nous ne les connaissons pas et notre connaissance s’arrêtera sans doute toujours quelque part sur les limites de plus en plus reculées des phénomènes qui sont à l’origine de ces actes mystérieux.

Le plus mystérieux de tous, celui qui constitue le problème que n’a pu résoudre encore aucune science, et moins encore aucune philosophie, c’est l’énigme toujours passionnante de l’origine de la vie. Il est cependant certain, il est même évident que la vie est apparue un jour, dans le lointain des âges révolus,

FAURE. T. III

quelque part sur la terre jadis incandescente, mais suffisamment refroidie pour que l’existence d’êtres organisés tels que ceux que nous connaissons fût devenue possible dans les eaux attiédies. Où donc la vie a-t-elle pris naissance ? Nul ne le sait encore. Mais ce que nous savons, c’est que la matière dissoute s’est quelque part agglomérée en quelque amorphe gelée colloïdale, pour s’organiser ensuite en protoplaî-ma élémentaire. Nous ne connaissons pas, nous ne connaîtrons jamais les circonstances dans lesquelles s’est produit cet événement formidable. Ce que nous savons, c’est que jamais nous n’avons pu le reproduire dans les laboratoires ! Les fameuses expériences de Pasteur sur la génération spontanée qui ont fait, et à juste titre, tant de bruit, nous démontrent avec évidence que les êtres élémentaires dont il devait nous apprendre l’histoire et nous montrer le rôle immense, ne naissent pas fortuitement, sans germes préalables, dans des ballons stérilisés, mais elles ne démontrent pas autre chose. Elles ne prouvent nullement que dans des circonstances inconnues qui ont pu, dans la suite des temps, se rencontrer dans la nature, des éléments épars n’aient pu se réunir en substance organisée capable de se dissocier, de se fragmenter, de se reproduire, et pour tout dire en un mot, de vivre ! Il suffit que ces circonstances se soient rencontrées une seule fois dans les siècles des siècles, pour que la vie ait apparu sur la terre déserte, et pour que, sortie du néant, elle ait continué sa lente et prodigieuse évolution.

Il est certain, il est évident, que cette génération spontanée s’est manifestée au moins une fois sur la terre, puisque la vie existe. Mais il est infiniment probable que les phénomènes qui l’ont rendue possible se sont renouvelés et qu’il y a eu, en différents points de la terre, et à des époques diverses, des combinaisons analogues. Et qui sait si elles ne se produisent pas encore aujourd’hui, sans cesse et sans repos, sinon sous nos yeux, puisque nous ne les avons jamais vues, ni même sans doute jamais cher-

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chées, mais tout autour de nous ! Lamarck considérait comme certaine cette perpétuelle apparition de la vie par génération spontanée, et Leduc, impressionné, à juste titre, par ses expériences sur la morphogenèse, se demande si cette génération spontanée ne peut pas se manifester chez des êtres apparaissant avec une forme déjà relativement avancée.

Qui donc sait si chaque jour, à chaque minute, dans ces marécages des tropiques, qu’il suffît d’avoir traversés pour se rendre compte de l’extraordinaire intensité de la vie végétale qui se manifeste partout, qui sait si dans certaines conditions de température, d’humidité, de tension osmotique, de chloruration, d’aération, que sais-je encore ! il ne se produit pas des masses colloïdales, des agglomérations protoplasmiques vivantes, capables, elles aussi, d’évoluer comme ont évolué celles qui ont apparu sur la terre, dès que sa température est devenue compatible avec la vie, très rapidement même, puisque nous en trouvons déjà des traces dans les terrains infiniment anciens déposés par l’action des eaux au contact même de cette écorce de granit, qui n’est que l’écume refroidie des silicates cristallisés flottant sur la terre en fusion.

Qui le sait ? La chose est en tout cas possible, car ce qui s’est fait autrefois, sous l’influence de certaines conditions, peut se reproduire aujourd’hui, si ces conditions se retrouvent — et rien ne nous démontre qu’elles ne se retrouvent pas souvent, peut-être même à chaque instant. Et savons-nous ce qui se passe dans l’abîme des océans ?

Les expériences de Leduc sont, je le répète, de nature à frapper singulièrement l’esprit de ceux qui les ont vues, et qui les voient chaque jour, si le prodigieux expérimentateur qui les a conçues et exécutées, écœuré par les polémiques et les critiques féroces auxquelles elles ont donné lieu, n’a pas renoncé à les reproduire.

Claude Bernard est mort trop tôt pour avoir pu y assister.

S’il les avait connues, s’il les avait vues, nous avons le droit de penser — et j’ai personnellement la conviction, qu’il n’aurait jamais écrit que les phénomènes d’organisation des êtres vivants échappent aux lois d’ordre physico-chimique. Rien de ce qui évolue dans la nature ne peut échapper, ni n’échappe à ces lois. Ce sont ces lois qui nous échappent. Mais nous ne les connaissons pas toutes et le jour où nous les connaîtrons toutes ne luira sans doute jamais !

Claude Bernard était de ces hommes qui se refusent à affirmer ce qui ne leur est pas démontré ; à croire, avec toute la sincérité mais aussi tout l’aveuglement de la foi, ce qui est en perpétuelle contradiction avec ce que les lois de la nature montrent de plus certain à ceux qui se sont donné la noble tâche de les découvrir. Mais il voulait sa liberté ! 11 réclamait son indépendance : « Il faut, disait-il, briser les entraves des systèmes philosophiques comme on briserait les chaînes d’un esclavage intellectuel. » S’il s’est loyalement soumis à la règle formelle qu’il conseillait aux autres, au point de repousser le système philosophique vers lequel l’entraînaient invinciblement ses travaux et ses découvertes, c’est sans aucun doute, je l’ai dit et je le répète, parce qu’il vivait dans un temps où il était beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui, même aux esprits les plus fermes et les plus indépendants, de se délivrer de l’ambiance des idées régnantes et de briser les chaînes du passé.

C’est pourquoi il s’est réfugié dans son déterminisme. Il affirmait ainsi la réalité de ces lois que ses magnifiques travaux ont démontrées jusqu’à l’évidence, de ces lois immuables qui régissent la poussière humaine, et qui font de cette poussière, au moins pour tout ce qui touche aux propriétés du cerveau, à ces propriétés merveilleuses — je dirais presque surnaturelles, si ce n’était faire injure à la puissance infinie de la Nature,

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le prodige le plus grandiose qui sans doute ait jamais paru sur la surface de la terre et dans les mondes rayonnants qui roulent dans T Immensité !

La Fin

Ainsi se développa dans sa magnifique unité cette noble existence. Dans ses dernières années, sa passion pour cette physiologie qui avait été sa vie ne s’était point affaiblie. Mais elle s’était pour ainsi dire transfigurée. Il revenait sur ses découvertes anciennes pour les compléter, pour les condenser, pour les élever de plus en plus des faits particuliers qu’il avait découverts en si grand nombre aux lois générales qui régissent la matière vivante, et c’est ainsi qu’il entra peu à peu dans le domaine philosophique. On trouve partout, dans les œuvres et Jes publications de ses dernières années, des traces de ses préoccupations doctrinales. Il vivait à une époque où de grandes métamorphoses s’opéraient dans l’esprit des hommes de science, et où sous l’influence des découvertes modernes et des progrès des doctrines évolutionnistes, les idées qui régissaient l’esprit humain depuis des siècles innombrables, depuis les temps abolis où l’humanité a pris conscience d’elle-même, avaient à subir de terribles assauts. Claude Bernard, que la nature de ses travaux mettait précisément au rang de ceux qui ont le droit de dire leur mot dans ces questions si troublantes, puisqu’il était celui qui avait pénétré le plus profondément dans le mécanisme de la vie, et en particulier de cette vie du système nerveux, autour de laquelle se livre le grand combat entre les sciences positives et les spéculations dogmatiques, entre la foi et la raison, Claude Bernard se sentait instinctivement épié, surveillé, convoité par les partis opposés, dont chacun voulait accaparer pour lui seul un homme de cette envergure et de cette autorité.

Comme je l’ai déjà dit, il évita de s’engager sur ce terrain redoutable, il voulut garder son indépendance, il refusa de s’inféoder à aucun système philosophique, il se réfugia dans ce déterminisme, qui ne fait que proclamer des vérités évidentes pour nous, mais qui ne l’étaient pas pour les hommes d’il y a soixante ans, et qui d’ailleurs ne sont évidentes pour nous que parce qu’il a, en grande partie, contribué à démontrer leur évidence — dans ce déterminisme qui n’a qu’un tort, celui de vouloir se tenir en équilibre, en dehors des deux systèmes philosophiques qui se partagent le monde et entre lesquels, cependant, il faut choisir.

Son déterminisme lui a, malgré tout, inspiré un mot sublime : « Il ne nous rend pas compte de la nature, il nous en rend maîtres. » C’est vrai, car « il fixe les conditions des phénomènes et permet, en conséquence, d’en presser l’apparition et de les provoquer ». « Que si », ajoute-t-il, « que si, après cela, nous laissons notre esprit se bercer au vent de l’inconnu et dans les sublimités de l’ignorance, nous aurons su, du moins, faire la part de ce qui est la science et de ce qui ne l’est pas. » Mais Claude Bernard s’est arrêté au bord de l’abîme... ! Il avait cependant pénétré dans la science assez profondément pour que son esprit ne fut plus « bercé au vent de l’inconnu ». Car il savait ce qu’est la vie. Il nous l’a démontré par mille expériences. « 11 avait fait la part de ce qui est la science ». Il avait eu cette gloire ! Il s’est arrêté au bord de l’abîme, de cet abîme qu’il faut franchir, quand on est un homme, et qu’on pense ! Et il était de taille à le franchir. Il était même peut-être le premier de ceux qui en avaient la force et qui en avaient le droit. Au bord de l’abîme, il a reculé. S’il était né trente ans plus tard, il aurait ajouté à sa gloire celle de nous montrer la route !

Claude Bernard était encore relativement jeune lorsque la mort vint le briser en pleine maturité, en pleine puissance de

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travail. Il était grand, avec un large front, avec de longs cheveux dont les boucles grisonnantes descendaient jusque sur le cou. D’épais sourcils projetaient leur ombre sur de beaux yeux songeurs, qui parfois lançaient des éclairs. Sa physionomie était empreinte d’un calme profond. Renan, son collègue au Collège de France, son ami de toujours, nous dit : « Sa tête magistrale, toujours méditative, était devenue extrêmement belle à 60 ans î » Mais sous cette apparence vigoureuse, il cachait une santé délicate. Déjà, à l’époque où il écrivit son Introduction , il avait été gravement atteint. Le repos aux champs paternels paraissait l’avoir rétabli. Mais il gardait une blessure que le travail incessant dans son laboratoire misérable n’était pas fait pour cicatriser !

Le 31 décembre 1877, alors qu’il se trouvait précisément dans son laboratoire, il sentit le froid le saisir. La fièvre survint avec des frissons et des signes particuliers qui ne pouvaient lui laisser aucune illusion sur la gravité de son mal. Il ne craignait pas la mort. Il n’avait pas la peur de l’inconnu. Il était de ceux qui considèrent la mort comme le grand repos. Mais il regrettait de n’avoir pu terminer des travaux auxquels il attribuait une grande importance. C’étaient précisément ces recherches sur les fermentations auxquelles il avait travaillé pendant les vacances précédentes et dont la publication, faite quelque temps après sa mort, détermina chez Pasteur une si profonde émotion. Nous avons vu qu’il se faisait illusion sur la véritable valeur de ces expériences, qui ne résistent pas à l’ardente critique qu’en a faite Pasteur. Pendant sa maladie, il avait autour de lui sa famille intellectuelle, ses élèves, ses disciples, les fils vivants de son esprit ! Quatre jours avant sa mort, il leur disait encore : « C’est dommage, c’eût été bien finir ! »

Il a bien fini tout de même, malgré cette ombre de tristesse qui est venue voiler la sérénité de sa mort. Il a bien fini et si, dans ces éclairs de lucidité qui viennent quelquefois illuminer l’esprit de ceux qui vont mourir, il a revu sa vie d’honneur,

de travail et de gloire, il a pu s’endormir dans le calme de sa conscience et dans la paix définitive de ceux qui ont bien accompli leur tâche !

Il a bien accompli sa tâche ! Quand la mort est venue le prendre, il avait bien droit au repos, au grand repos sans terme et sans réveil et que ne viennent plus troubler les agitations de la vie.

Il est couché là-bas, sur cette colline sacrée, où la piété des hommes a taillé dans la pierre un symbole sublime : ce « Monument aux Morts » où l’Humanité douloureuse s’achemine éternellement dans la souffrance et dans les larmes, jusqu’à la porte obscure ouverte dans la nuit, par où la foule immense des vivants s’écoule incessamment vers la souveraine tranquillité de la mort î

C’est près de là qu’il faut chercher sa tombe dans le recueillement silencieux de l’un des paysages funèbres les plus profondément émouvants que l’on puisse rêver, parmi des tombes innombrables où reposent dans l’égalité du néant des hommes qui portaient jadis les noms les plus obscurs ou les plus glorieux !

De tous côtés des ifs mélancoliques dressent leurs masses sombres parmi les arbres dépouillés sous le souffle du vent d’automne et dont les feuilles desséchées tombent comme des larmes dans le silence où sont couchés les morts.

Ici repose Claude Bernard. Déjà son nom commence à s’effacer sur la pierre ignorée du passant solitaire. Mais si sa poussière oubliée reste à jamais perdue dans l’ombre glacée du tombeau, sa mémoire planera vivante, dans la lumière et dans la gloire, parce que celui-là vivra, malgré la mort, qui a consacré son génie au culte de la vérité.

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