PRÉFACE
A une nouvelle édition de V Introduction à V Etude de la Médecine
expérimentale
Par Claude Bernard 1
Soixante ans ont passé depuis que Claude Bernard a publié son livre et nous pourrions nous étonner de l’impression que fit alors cet ouvrage dans les milieux scientifiques, si nous ne tenions pas compte du mouvement prodigieux qui, depuis cette époque, s’est fait dans les esprits et auquel il a d’ailleurs si largement contribué.
A la suite d’une maladie grave, Claude Bernard avait été chercher le repos dans la vieille maison paternelle, sur ces coteaux du Beaujolais, couverts de « vignes verdoyantes, et d’où, par les temps clairs, on aperçoit à l’horizon les neiges lointaines des Alpes ».
Mais un esprit comme le sien ne connaissait pas le repos, et cet homme qui avait, mieux que qui que ce soit, pénétré les secrets de la vie et réfléchi sur le mécanisme admirable des fonctions les plus obscures de nos organes, se prit à méditer longuement sur ses études, sur l’enchaînement de ses recherches
1. Les Arts et le Livrex (Collection « l’Intelligence »), 1927.
et sur les méthodes de travail et de pensée qui l’avaient peu à peu conduit à des découvertes qui faisaient 1 admiration des hommes capables de comprendre ces questions difficiles.
A vrai dire, il ne fit qu’approfondir, que compléter et que coordonner les idées éparses un peu partout dans son œuvre ; car il fut, toute sa vie, singulièrement préoccupé, et pour ainsi dire hanté par les problèmes philosophiques que soulève à chaque pas l’étude des phénomènes de la vie et par les conséquences qu’un libre esprit comme le sien était nécessairement conduit à en tirer.
Il revient souvent, dans ses livres, et parfois à de longues années de distance, sur l’analyse intime des fonctions organiques, sur ce milieu intérieur qui présidé aux échanges cellulaires et dont l’état d’équilibre permet les manifestations de la vie.
L’étude approfondie de certains phénomènes que nul ne connaissait avant lui, et en particulier de la fonction glycogénique du foie, qui appartient au domaine de la chimie pure, lui ouvrait les yeux sur la nature intime des combinaisons organiques. De même, l’étude du système nerveux et de la chaleur animale lui montrait que les phénomènes purement physiques ont aussi leur grande part dans le fonctionnement de la matière
animée.
Si bien qu’il trouvait toujours et partout, dans la vie qui nous pénètre comme dans la vie qui nous enveloppe, aussi bien dans celle des organes végétatifs que dans celle des éléments plus élevés, et dans les manifestations prodigieuses et véritablement sublimes de l’activité des centres nerveux, il trouvait toujours et partout des phénomènes d’ordre physicochimique qui l’éloignaient de plus en plus des conceptions philosophiques qui, à cette époque, ne rencontraient guère de contradicteurs.
Il n’est pas jusqu’à son discours de réception à l’Académie française dans lequel il parle, dans un langage magnifique,
PRÉFACE A L’iNTRODUCTION
de la nature physico-chimique de tous les actes de la vie. Et il n’est pas douteux que cette affirmation d’une idée qui nous paraît aujourd’hui bien simple, mais qui, à cette époque et dans un milieu comme celui dans lequel il ne craignait pas de l’émettre, passait pour terriblement subversive, est un témoignage éclatant de son courage intellectuel.
Voilà ce qui donne tant de force à cette Introduction à l'étude de la médecine expérimentale . Voilà ce qui fait de ce livre un ouvrage capital, qui marque une époque dans l’histoire de l’esprit humain. Ce qui est nouveau, ce qu’on n’avait peut-être encore jamais vu, ce qui, en tout cas, n’avait jamais été dit avec autant de force et une plus solide argumentation, c’est que les conclusions philosophiques auxquelles arrive Claude Bernard, ce déterminisme scientifique sur lequel il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire, et même à critiquer, comme je l’ai fait autre part x, n’est pas un système philosophique créé de toutes pièces, d’après les données subjectives de la conscience, comme nous en avons tant vus, qui ont conduit les philosophes de tous les temps à des conclusions opposées, depuis les conceptions les plus droites, jusqu’aux conceptions les plus délirantes. Et ces dernières ne sont pas, bien entendu, celles qui ont rencontré la moindre faveur dans l’âme inconsciente des foules, parce qu’elles procèdent en général du sentiment au lieu de procéder de la raison.
Claude Bernard est venu. Il s’est obstinément renfermé dans l’expérimentation, à laquelle il a élevé un monument magnifique. Expérimentateur merveilleux, si l’on s’en rapporte à ses découvertes et si l’on en croit ses élèves, ceux qui participaient à ses travaux, à ses expériences et qui sont bons juges en la matière, il reprenait ses expériences, les contrôlait de mille manières et n’avançait un fait que lorsqu’il était certain de sa réalité. C’est ainsi qu’il put démontrer que les mêmes causes
1. Voir J.-L. Faure ; Claude Bernard , Ed. G. Grès et Cle, Paris 1925.
produisaient toujours les mêmes effets. Il ne faudrait pas croire que cette vérité, qui nous paraît aujourd’hui si évidente, fût considérée comme telle à l’époque lointaine où il faisait ses premières expériences. Si l’on était convaincu de l’inflexible rigueur des lois mathématiques, nul ne pensait qu’il y eût, dans les phénomènes qui caractérisent les manifestations de la vie, des lois également rigoureuses. Bichat, Magendie, qui ont fait dans l’ordre des sciences biologiques des découvertes admirables, vivaient dans l’atmosphère scientifique de leur époque, et ne pouvaient pas croire que les lois qui régissent les organismes vivants fussent les mêmes que celles qui président aux combinaisons admirables de la Chimie ou aux phénomènes non moins admirables de la Physique. Magendie lui-même, Magendie, le maître de Claude Bernard, qui fût un grand phisiologiste, sinon un grand esprit, était si bien convaincu qu’il n’y avait pas de lois physiologiques, qu’il se refusait à les recher- - cher et s’obstinait à s’en tenir aux faits, sans s’efforcer de les lier entre eux et sans consentir à étudier les règles qui les déterminent.
Les phénomènes de la vie apparaissaient à tous comme étant d’une essence particulière et leur extraordinaire complexité, qui n’avait pas permis d’y reconnaître des lois analogues à celles de la physique et de la chimie, entretenait cette idée, partagée par tous, qu’ils échappaient à l’empire des lois qui régissent les métamorphoses de la matière !
C’est ce qu’il importe de bien savoir, si l’on veut comprendre la grandeur de l’œuvre de Claude Bernard. Car il est le premier à s’être aperçu et à avoir eu le courage d’affirmer que les phénomènes de la vie rentraient dans la loi commune et obéissaient, comme tout ce qui est dans la nature, à des règles universelles.
Qu’on se rende compte de l’importance de cette affirmation, à l’époque où elle a été formulée, au moment même où ses collègues de l’Académie des Sciences, où des hommes éminents