‹ En marge de la chirurgie (volume 2)Chapitre 8 sur 56 · PRÉFACE A ^INTRODUCTION · texte numérisé non relu

PRÉFACE A ^INTRODUCTION

par leurs découvertes et leur largeur d’esprit, refusaient de de croire à l’authenticité de la mâchoire humaine découverte par Boucher de Perthes dans des terrains relativement anciens, parce que cette circonstance heurtait de front leurs idées ou plutôt leurs sentiments sur l’origine de l’homme, sentiments qui demeuraient encore conformes à la tradition biblique.

C’était une révolution dans les principes directeurs de la pensée humaine, analogue à celle que dut produire chez les hommes éclairés de leur époque les révélations prodigieuses de Copernic, de Kepler, de Newton qui bouleversaient le système du monde. C’était même une révélation plus profonde, parce qu’elle touchait, non pas aux idées que l’on pouvait avoir sur les lois qui régissent la marche éternelle des astres dans les cieux, mais aux idées et aux convictions plus intimes et plus angoissantes qui touchent à la personnalité humaine ! Et quelle inquiétude soudaine chez cette foule inconsciente, avide d’immortalité, entendant tout à coup retentir de nouveau la parole de l’Écriture : « Humanité qui vis absorbée dans l’orgueil de ton âme immortelle, sache que tu n’es que poussière et que tu retourneras en poussière ! »

Voilà la grande parole de Claude Bernard, bien qu’il ne l’ait pas prononcée ! Voilà l’invincible conclusion de ses recherches magnifiques, dégagées des hésitations et des contradictions qui le conduisirent à cette philosophie du déterminisme qui est bien l’affirmation catégorique de l’existence des lois de la nature vivante, mais qui s’arrête au milieu du chemin, mais qui ne va pas jusqu’au bout et qui n’est, en réalité, qu’une concession de son génie scientifique aux sentiments profonds qui l’étreignaient encore et que, dans ce milieu où il se sentait comme une sorte d’otage que se disputaient les philosophies rivales, il n’avait pas la force d’arracher de son cœur.

Nous n’avons pas le droit de lui en tenir rigueur, car il s’est avancé très loin sur la route de la vérité et, à l’époque où il a

conçu ce qu’il a conçu et écrit ce qu’il a écrit, pas un seul d’entre nous, peut-être, n’eût été aussi loin que lui !

Les découvertes innombrables qui démontrent jusqu’à l’évidence la vérité de la théorie de l’Évolution lamarckienne n’avaient point encore eu lieu ! Bien que formulée depuis soixante ans, elle était encore, au moment où Claude Bernard s’absorbait dans ses pensées, absolument inconnue de tous et de Claude Bernard lui-même ! Après avoir momentanément séduit quelques grands esprits, comme Geoffroy Saint-Hilaire, elle avait succombé sous les coups de Cuvier et avait été oubliée pour n’être retrouvée qu’en 1868 par Hœckel, alors que Y Introduction était déjà publiée. Aujourd’hui, à part quelques aveugles qui ne veulent pas voir, à part quelques hommes sincères mais qui n’ont pu vaincre l’étreinte de leur éducation ou de leur hérédité, tous ceux qui savent, tous ceux qui se sont donné la peine de réfléchir à ce problème passionnant, tous les hommes de notre temps se meuvent aisément dans ces questions qui heurtaient profondément les sentiments de la génération qui nous a précédés. Mais quand a paru Y Introduction, il n’en était point ainsi, et ce livre est venu à un moment décisif dans l’histoire de l’esprit humain, apporter sa contribution fondamentale à ce grand mouvement de libération des idées . que le développement de l’esprit d’examen, de la méthode critique et les découvertes qui, dans les sciences de la nature, ébranlaient de toutes parts les convictions séculaires, entraînaient avec une rapidité toujours plus grande vers l’affranchissement total.

Car c’est précisément ver^> l’époque où Claude Bernard accomplissait ses découvertes capitales, qu’à la suite des hésitations du xvme siècle, à la suite de l’ébranlement colossal produit par les enthousiasmes de la jeune Révolution et les fureurs sanguinaires de cette période où elle s’est effondrée dans les manifestations d’une démence collective, entrecoupée d’éclairs — à La suite des éblouissements et des catastrophes de l’épopée

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