MAURICE DE FLEURY
A l’heure où paraîtront ces lignes, il reposera pour toujours dans le petit cimetière de campagne où il voulait aller dormir auprès des siens. Quelques cyprès aigus montrent de loin, au haut d’une verte colline, ce coin de terre humble et silencieux où j’irai quelque jour m’incliner sur sa tombe.
En face est le donjon du vieux château de La Valette, toujours debout sur ses hautes murailles, où il aimait voir s’écouler, devant un immense horizon, ses vacances laborieuses.
C’est là que, chaque année, j’allais passer auprès de lui quelques heures charmantes, qui ne reviendront plus. J’enviais son cabinet, aux murs épais de plus d’un mètre, où le silence, et quelquefois aussi le murmure du vent qui passait sur les plaines, invitaient au travail et au recueillement.
Que de pages émues sur la douleur humaine sont sorties dans ces murs de son cœur et de son cerveau !
Car ce grand travailleur, que sa bonté naturelle et sa pitié pour toutes les souffrances, et pour celles surtout qui s’attaquent aux sources de la vie intellectuelle et morale, avaient depuis longtemps porté vers cette « Médecine de V esprit », pour laquelle il avait écrit une « Introduction » pleines de vues profondes, — ce grand travailleur ne connaissait pas le repos.
Son œuvre est considérable : L’âme du criminel ; L’âme et le corps de l’enfant; La paresse ; L’art de vivre vieux; Le médecin; et ses derniers livres surtout : Les fous , les pauvres fous et la sagesse qu’ils enseignent ; L’angoisse humaine; livres débordant de bonté généreuse, d’indulgente pitié pour ceux qui la méritent, mais aussi de juste fermeté pour ceux qui ne la méritent pas.
Il n’y a pas, dans ces ouvrages, que des études de psychiatrie. Il y a toute une psychologie, toute une philosophie profonde. Il y a aussi, dans ces pages sincères, une émotion qui palpite partout. Il y a, enfin, l’œuvre d’un écrivain. Et c’est ainsi que certains de ses livres, comme « L’introduction à la Médecine de l’Esprit », comme « Les pauvrës fous », comme « L’angoisse humaine » ont pu pénétrer parmi l’élite de ceux qui s’intéressent aux choses de la pensée, et ces hautes qualités, qui lui avaient depuis longtemps ouvert les portes de l’Académie de Médecine, lui eussent peut-être quelque jour, si le destin l’avait voulu, permis de s’élever plus haut.
Mais il y avait chez cet homme quelque chose de plus rare que le savant et de plus beau que l’écrivain. Il y avait l’Ami. Celui-ci était incomparable, et j’ai pu bien souvent mettre à l’épreuve l’efficacité de cette amitié, active et désintéressée, qui le rapprochait tout naturellement de bien des hommes qui, dans la vie fiévreuse de Paris, comptent parmi les plus illustres et même parmi les plus grands.
Sa mort va laisser un grand vide. Pour moi, qui connaissais depuis quarante années cet ami fidèle, pour moi qui, dans ces derniers temps, l’avais vu supporter d’un cœur ferme et d’un esprit tranquille des épreuves cruelles et toujours angoissantes, c’est avec une tristesse profonde que je viens ici dire tout mon chagrin de cette mort inattendue, aussi douce pour lui que cruelle pour ceux qui l’aimaient.
25 avril 1931.
HENRY DELAGENIERE
Au moment même où s’ouvrait le Congrès de Chirurgie, nous apprenions sa mort ! Cette nouvelle a jeté comme un voile de deuil sur tous ceux qui l’avaient connu. Il est parti simplement, comme il avait vécu ; et si ceux qui avaient pour lui l’affection qu’il inspirait à tous avaient pu suivre son cercueil, c’est une foule émue qui l’eût conduit, dans le silence et le recueillement, au coin de terre où il repose.
Les jeunes le connaissaient peu. Mais nous, les vieux amis de sa jeunesse, nous avions pour lui, non seulement cette affection que méritaient son caractère, sa droiture, sa bonté, sa simplicité, mais cette sorte d’admiration secrète qui va spontanément à ceux qui en sont dignes.
Et Delagenière en était digne. Car, il était de ceux qui, il y a quarante ans, n’hésitèrent pas à partir pour leur ville natale, afin d’apporter en province les bienfaits de cette chirurgie nouvelle, qui commençait à transformer les conditions de la vie. Ils étaient ainsi quelques-uns, qui eurent ce courage : Monprofit, le vaillant Monprofit, aussi tumultueux que Delagenière était réservé, aussi magnifiquement éloquent que Delagenière était silencieux, — et qui est parti le premier ! Et puis Témoin qui, lui, est toujours là,
pour de longues années, je l’espère, et dont l’activité prodigieuse a fait peut-être, de nous tous, le premier par le talent, comme par l’expérience.
Ils partirent ainsi, comme des preux du Moyen-Age, à la conquête de tout ce qui fait la joie et l’honneur de la vie. Ils allèrent montrer en province ce que valait cette science nouvelle qui apportait le salut et qui ressuscitait, jusqu’au fond des campagnes, ceux qui, avant l’arrivée de ces jeunes paladins de notre art, n’avaient qu’à attendre la mort.
C’est au Mans que Delagenière vint apporter les bienfaits sans mesure de sa science et de son talent. Et, pendant quarante ans, il resta là, toujours le même, bon, généreux, humain, s’attaquant simplement, dans le calme et dans le silence, aux plus hautes entreprises de la grande chirurgie, — plein de science, plein de bon sens, plein d’enthousiasme pour son art !
Il venait souvent à Paris, à la Société de Chirurgie, à l’Académie, où l’avait conduit sa valeur reconnue, et où sa modestie même et son effacement étaient considérés comme un titre de plus à l’estime de tous !
Tout naturellement, il fut un jour, il y a quelque dix ans, président de ce Congrès de Chirurgie, où mon ami Auvray vient de saluer pieusement sa mémoire, et cet honneur insigne, s’il lui donna peut-être cette légitime fierté d’être reconnu par ses pairs, ne changea pas la noble simplicité de son âme.
Delagenière eut toutes les qualités du vrai chirurgien. Il eut quelque chose de plus rare et de plus beau. Il en eut toutes les vertus !
Aux jours où nous vivons, saluons la mémoire d’un homme comme lui.
18 octobre 1930.
P. DALCHÉ
C’est une grande perte que celle de cet homme doux et charmant, que je connaissais bien, et que j’aimais beaucoup, depuis que le hasard nous avait placés côte à côte dans un jury de l’Internat.
Nous étions presque compatriotes, car il n’y a pas bien loin des rivages du Lot à ceux de la Dordogne, et le léger accent, qu’il avait conservé de sa terre natale, me rapprochait encore de cet homme au visage souriant et qui s’était justement refusé à sacrifier au dieu de la mode sa barbe fine et sa longue moustache.
L’évolution de sa belle carrière l’avait conduit à l’Hôtel-Dieu où, pendant de longues années, il a enseigné cette gynécologie médicale que ne doivent pas faire oublier les triomphes de la chirurgie, qui rend aux malades les plus grands services et dont notre vieux collègue Siredey est aujourd’hui le plus ancien, le plus parfait et le plus illustre représentant.
Elève et ami d’Albert Robin, Dalché avait écrit avec lui un grand ouvrage de Gynécologie médicale, qui porte à chaque page la marque de sa grande expérience, de son esprit de mesure et de son jugement.
Evidemment, aux jours où nous vivons, les livres de cette nature ne peuvent que vieillir. Mais il est quelque chose qui ne vieillit pas. C’est le souvenir des hommes qui ont passé dans la vie en faisant le bien, et en donnant à tous l’exemple du dévouement, du désintéressement, de la loyauté professionnelle, et Dalché était de
ceux-là. 3 juin 1931.
CHARLES DUJARIER
Nous ne le verrons plus à la Société de Chirurgie dont il ne manquait jamais une séance. Nous ne le verrons plus avec son allure si jeune, avec sa vivacité, son ardeur et cette magnifique franchise qui faisait sans cesser monter à ses lèvres ce qu’il avait dans l’esprit, comme ce qu’il avait dans le cœur. Car il disait toujours ce qu’il pensait, mais avec une telle loyauté, avec un tel accent de bonne foi, que nous l’écoutions avec le respect que l’on doit aux convictions sincères, et qu’il était impossible à ceux dont il combattait les idées de garder de ses interventions d’autre souvenir que celui d’une probité scientifique absolue, traduite avec une fougue toujours nouvelle.
Il n’avait pas cette timidité de la tribune qui paralyse beaucoup d’entre nous. Il prenait souvent la parole avec une autorité légitime, surtout dans cette chirurgie osseuse qui demande une longue expérience, et qui a le don de passionner d’une façon singulière tous ceux qui lui consacrent leur temps, et aussi leur talent, car c’est une chirurgie difficile. Il s’y était adonné depuis longtemps et, lorsqu’il en parlait, il était de ceux qu’on écoute parce qu’on savait qu’il n’hésitait jamais à dire ce qu’il croyait vrai, et à revenir sur ses affirmations les plus nettes, lorsqu’une
CHARLES DUJARIER
plus longue pratique lui avait montré qu’elles devaient être modifiées.
C’était un chirurgien habile et précis, parce qu’il était en même temps un anatomiste de haute valeur, et les travaux d’anatomie topographique qu’il a mis au point lui donnaient une grande autorité dans cette situation de Directeur de l’Amphithéâtre d’anatomie des Hôpitaux, où il avait été appelé il y a plusieurs années, et où il est si doux de travailler dans le calme et dans le silence.
Sa conscience était, comme sa parole, droite et sans détour. C’est ce qui, dans ces derniers temps, lui a permis de supporter avec courage les injustices d’un procès, dont nous connaissons tous les péripéties, et qui a donné lieu à l’un des arrêts les plus absurdes qui aient jamais été rendus. Mais il en avait été attristé, et qui sait si les soucis qu’il en avait éprouvés n’ont pas été pour quelque chose dans la fin que nous déplorons, en émoussant quelque peu cette belle énergie que nous admirions tous en lui ? Car il faut une grande force morale au chirurgien, qui connaît toutes les possibilités d’une opération sérieuse, pour aller, d’un cœur intrépide, affronter la grande partie.
Mais il semble qu’une sorte de fatalité vienne s’abattre sur ceux d’entre nous qui se confient à l’art qu’ils ont cultivé pendant toute leur vie. Alors qu’il se croyait guéri, la mort est venue, soudaine, et elle a vaincu celui qui, si souvent, l’avait vaincue !
25 juillet 1931.
A.-L. RICARD
Voici près de cinquante années qui remontent à ma mémoire, à cette heure où j’apprends, avec une tristesse profonde, que la mort, qui n’oublie personne, vient d’emporter à son tour cet homme que ne connaissaient pas les jeunes d’aujourd’hui, mais qui fut, à son heure, celui de tous, peut-être, qui sut le mieux montrer aux jeunes d’autrefois l’image rayonnante de cette chirurgie nouvelle que nous ne faisions qu’entrevoir.
J’étais interne chez Verneuil, esprit aux vues profondes, chirurgien courageux, et qui, s’il reculait devant les interventions abdominales, trop récentes pour lui, n’hésitait pas à pratiquer sur la face et le cou ces opérations terribles qui faisaient reculer tant d’autres. Il était de son temps, et, comme la plupart des hommes de son âge, il n’avait pas pu s’adapter aux méthodes nouvelles, dont il proclamait les principes sans en appliquer correctement la technique. Mais il avait le feu sacré et l’énergie morale de ces hommes qui n’avaient connu de la chirurgie que ce qu’elle a d’effrayant, sans ressentir les joies qu’elle procure à ceux qui la servent aujourd’hui. Et si je prononce ici, avant tout, le nom de Verneuil, c’est parce que je sais le culte que Ricard avait gardé pour celui qu’un jour nous vîmes tous les deux, avec des larmes dans les yeux, pâle et glacé sur son lit de mort. C’est parce que je
A.-L. RICARD
sais qu’à l’heure où il vient de le rejoindre parmi les ombres de ceux qui sont entrés dans l’histoire éternelle qui nous jugera tous, il eût été heureux de voir son nom associé à celui du vieux Maître qu’il avait tant aimé.
J’étais donc chez Yerneuil, lorsque j’eus, pour la première fois, peut-être, la révélation de notre art. C’est en voyant opérer ce jeune chirurgien, qui portait en lui-même, dans sa taille élancée et ses larges épaules, avec ses grands yeux clairs et ses dents éblouissantes, toutes les grâces souriantes et toutes les forces viriles. C’est en le voyant opérer, avec cette simplicité, avec cette rapidité qui tiennent l’une et l’autre au sens de la mesure, à la clarté d’esprit, au jugement droit, avec cette patience, avec ce calme qui ne l’abandonnait jamais et qu’il communiquait à ses aides, que je me suis rendu compte, pour la première fois, de ce qu’était et de ce que devait être un vrai chirurgien. Il m’a beaucoup appris, et c’est avec une émotion profonde, au jour où il disparaît, que je songe qu’il fut pour moi ce premier animateur, ce premier maître, qui laisse dans l’esprit de ceux qui l’ont vu de leurs yeux, qui l’ont assisté de leurs mains, quelque chose de son âme, quelque chose de cette flamme spirituelle qui ne disparaît pas avec nous, mais qui se transmet de génération en génération, et qui constitue notre véritable immortalité, cette immortalité qui n’est ni celle du nom, ni celle des œuvres, mais celle de l’action bienfaisante et que le temps ne détruit pas !
Voilà ce qu’a fait Ricard. Qu’importe, après cela, qu’il ait noirci peu de papier ! Son œuvre est là : c’est son action sur ses élèves. Beaucoup de ce qu’ils peuvent avoir de bon vient de lui, et cela doit suffire à l’honneur de sa mémoire.
Il a pu s’en aller dans la paix de sa conscience et se rendre compte que ce qui fit sa grandeur, ce n’est pas d’avoir laissé son nom à une opération sur le pied, c’est d’avoir donné son exemple. Il a eu le temps de méditer sur son œuvre. Car Ricard fut un sage.
Il avait failli mourir d’une appendicite, dont son vieil ami Walther, son camarade de Clamart, où tous deux furent prosecteurs, eut le bonheur de le sauver. Et puis un jour, nous apprîmes qu’il abandonnait cette chirurgie où il était monté si haut. En pleine jeunesse, en pleine force, en plein succès, au moment où s’annonçait pour lui une des plus belles carrières que puisse rêver un homme, il partit. Il déposa le bistouri dont il avait fait un si magnifique usage. Passionné par la vie du pêcheur balancé sur les vagues, — soit qu’il sentît « monter les voix desespérées » des flots de l’Océan, soit qu’il fût attiré par les eaux lumineuses où resplendit le plus beau ciel du monde, — il allait en été vers la mer de Bretagne, en hiver, sur la côte enchantée de la mer de Provence.
C’est là que je l’ai vu pour la dernière fois ! Toujours le même, malgré ses 72 ans, avec sa haute taille, son élégance naturelle, ses beaux yeux toujours clairs, et le sourire merveilleux qui découvrait ses dents toujours éblouissantes.
Il était là, et nous évoquions le passé, avec un autre ami, qui fut un grand chirurgien comme lui, mais qui est, jusqu’au bout, resté sur la brèche et qui a bien le droit, — après la magnifique carrière qu’il a fournie, et qui pourrait à tous servir d’exemple, — d’aller de temps en temps, lui aussi, méditer au soleil sur les grands événements auxquels nous a mêlés la destinée ! Que mon vieil ami Témoin me pardonne de dire ici tout haut ce que ceux qui le connaissent pensent tout bas. J’en ai bien le droit, puisqu’il le mérite !
Voilà ce que fut Ricard. Voilà ce que fut cet homme, qui parlait comme il opérait, et qui, s’il l’avait désiré, pouvait d’un pas égal gravir tous les sommets. Il a voulu rester dans l’ombre. Il a préféré aux honneurs et à la fortune les nobles joies que donne la communion quotidienne avec les splendeurs de la nature.
Il y a quelques années, il avait abandonné la Bretagne et la
A.-L. RICARD
grande voix de l’Océan, pour aller, dans un coin du Morvan, près des cieux qui l’avaient vu naître, goûter la poésie profonde des bois et des forêts. C’est là qu’il va dormir, bercé dans les nuits solitaires par le souffle éternel des vents murmurant dans les branches.
Mais, certain d’être l’interprète de ceux de ses élèves qui survivent à celui qui fut leur jeune maître, et de tous ceux qui l’ont aimé, je n’ai pas voulu le laisser partir, sans dire ce que fut ce chirurgien de grande race à ceux qui ne l’ont pas connu, à tous les jeunes d’aujourd’hui, qui, sans doute, ignorent son nom.
20 avril 1932.