EDOUARD QUENU
Ce n’est pas sans line profonde émotion que je vois disparaître le dernier de ceux qui, à côté de Terrier, comme les Paladins autour de Charlemagne, combattirent le bon combat, et jetèrent les bases définitives de la chirurgie contemporaine.
Voilà son vrai titre de gloire. Il faut que les jeunes le sachent. Il faut que ceux qui n’ont pas vécu les temps héroïques de la chirurgie moderne et qui n’ont pas vu ce que nous avons vu, apprennent à connaître ces grands événements. Car l’histoire devient obscure, quand les témoins ne sont plus là !
A côté de Terrier, à côté du Maître, c’est Quénu qui a joué le plus grand rôle dans la création et dans la diffusion de la méthode aseptique. Et qui saura jamais quelle fut sa part exacte dans cette grande œuvre, dans cette révolution magnifique ? Et comment établir, dans la lente élaboration de ses idées, pendant les douze ou quinze années qui furent consacrées par Terrier à la création continue de l’asepsie chirurgicale, comment établir la part de ceux de ses élèves qui par leurs observations, leurs remarques, leurs suggestions et quelquefois par leurs critiques, ont peut-être fait naître au fond de la pensée du Maître l’idée dominatrice ou la vision féconde, mère de la doctrine définitive ?
ÉDOUARD QUÉNU
Quénu fut sans aucun doute, à cette époque d’élaboration silencieuse, celui de tous qui fut le plus intimement mêlé aux idées, aux inspirations de Terrier, et qui a le plus de titres à rester associé à la gloire impérissable du créateur de cette asepsie chirurgicale, qui a conquis la terre entière et qui est et qui restera comme un des plus grands bienfaits qu’un homme ait jamais apportés à l’humanité !
Même s’il n’avait pas cette page de gloire, Quénu aurait tenu une grande place parmi les chirurgiens de notre temps. Il la devrait, avant tout, à sa puissance de travail. Car il fut, pendant toute sa vie, le laboureur penché sur son sillon et qui ne trouve de délassement que dans le renouvellement même de sa tâche.
C’est pendant la guerre qu’il en a donné l’exemple le plus éclatant.
Comme quelques-uns d’entre nous, il allait aux armées voir de ses yeux ce qui se passait aux ambulances et dans les hôpitaux du front, afin d’en tirer, pour le bien de tous, les enseignements nécessaires. Nous faisions tous de notre mieux. Mais Quénu a fait davantage. Et c’est lui qui a eu, à la Société de Chirurgie, l’action la plus profonde et la plus décisive sur l’évolution des idées dans la thérapeutique des plaies de guerre, et en particulier sur la conduite à tenir dans les blessures de l’abdomen.
Il a écrit, dans ces jours douloureux et grandioses, quelques rapports qui sont des monuments de lumineuse analyse. J’étais, à cette époque, secrétaire de la Société. J’ai eu entre les mains ces rapports extraordinaires, critique serrée, pendant des centaines de pages, d’observations innombrables. « Comment pouvez-vous », lui dis-je un jour, « comment pouvez-vous arriver à écrire de tels rapports ? » « C’est bien simple » me répondit-il, « dès cinq heures du matin, je travaille ! » Oui, il travaillait !
Mais il mettait au service de son travail un esprit jeune et clair, une lucidité magnifique. Et c’est ainsi qu’il a démontré la nécessité d’intervenir le plus tôt possible dans toutes les plaies perforantes.
Il a donné d’autres preuves de son labeur clairvoyant, en montrant que, chez les grands blessés de guerre, le shock n’était pas dû, comme on le croyait généralement, au seul ébranlement nerveux, associé très souvent à l’hémorragie, mais surtout à l’intoxication par résorption des produits de désintégration presque immédiate des masses musculaires broyées par les traumatismes effroyables que nous avons connus.
Pendant la guerre, Quénu a rendu d’inappréciables services aux soldats de la France. C’est un titre qui en vaut bien d’autres !
Car les autres, il les avait tous : les Hôpitaux, la Faculté, l’Académie, l’Institut, dont il était digne !
En dehors de la grande part qu’il a prise, à côté de Terrier, à l’évolution générale de la chirurgie, son œuvre personnelle est considérable. Dans la chirurgie des voies biliaires, dans la chirurgie utérine, dans la chirurgie du rectum surtout, où il a eu pour collaborateur Hartmann, dans presque tous les domaines de la chirurgie générale, il a été parmi les initiateurs et les maîtres.
C’était un chirurgien de haute valeur et qu’aucune entreprise opératoire n’effrayait. Ce n’était point, à vrai dire, un opérateur brillant, rapide, un de ces hommes qui semblent tenir, dans leurs mains impeccables, la baguette des fées. Mais c’était un chirurgien précis, un homme sûr et qui conduisait jusqu’au bout les interventions les plus difficiles et parfois les plus émouvantes.
Parmi ses contemporains immédiats, les Bouilly, les Reclus, les Pozzi, les Berger, les Segond, les Richelot, d’autres encore, que nous avons connus et qui nous ont quittés, il était l’égal des meilleurs.
Ah ! ne parlons qu’avec respect des hommes de cette génération.
ÉDOUARD QUÉNU
Car ce sont eux qui nous ont faits et nous leur devons tout ! Qui le sait aujourd’hui, parmi les jeunes qui nous suivent ? Et c’est pour eux que je le dis, car il est des choses que l’on ne sait bien que lorsqu’on les a vécues. Oui, ce sont eux, ce sont ces hommes dont quelques-uns sont toujours là : Pierre Bazy, Routier et Walther et Hartmann, un peu plus jeunes, mais dignes de figurer à côté d’eux. Ce sont ces hommes qui, parmi les tâtonnements du début, ont mis sur pied, en France, la chirurgie moderne. Morts et vivants, honneur à eux !
Quénu était aussi un anatomiste. Pendant de longues années, il a dirigé, après Tillaux, l’Amphithéâtre d’anatomie des Hôpitaux, où j’ai travaillé sous ses ordres et où j’appris à le connaître.
Car c’est là que j’ai vu son esprit de justice et aussi sa rude franchise. Il n’était pas de ceux qui ne savent pas dissimuler sous des dehors trompeurs leurs sentiments intimes. Comme Terrier, son maître, il était quelquefois brutal. Mais comme lui, il était bon. Ceux qui l’ont approché le savent. Et je le sais moi-même. J’en ai eu des preuves certaines.
Je ne fus jamais son élève. Mais j’avais pour lui l’affection que mérite un homme sincère et droit. Il avait été juste quand je concourais à Clamart. Je ne l’ai jamais oublié, et je viens ici, à l’heure où il entre dans l’éternité, lui rendre cette justice, qu’il a servie et qu’il mérite.
Et puis je lui ai une autre dette de reconnaissance. C’est lui qui, il y a quatorze ans, sur un mot de moi, ouvrit à la Société de Chirurgie, avec une vivacité qui ne fut pas sans me surprendre, cette discussion sur le drainage du péritoine infecté, qui a fait qu’aujourd’hui, dans le monde entier, il y a chaque jour peut-être des centaines d’opérés — et des femmes surtout — , qui vivent au lieu de mourir.
Dans cette discussion, qui vient à peine de finir, et qu’il avait ouverte, il n’a pas repris la parole !
Voilà donc terminée cette noble carrière. Il laisse un nom que son fils honore après lui. Il laisse mieux encore, il laisse une œuvre fondée sur le granit. Il a eu, dans sa longue épreuve, le temps de méditer sur elle. Il a pu, dans la paix de sa conscience, se dire que la doctrine de l’asepsie est d’essence éternelle. Il en a été le bon ouvrier, le meilleur à côté du Maître.
Gela suffit à sa mémoire !
5 août 1933.