EN MÉMOIRE DE P. LECÈNE
A V Hôpital Saint-Louis -
Les amis de P. Lecène ont voulu conserver par un monument durable la mémoire de cet homme, si brutalement enlevé à leur affection, à la chirurgie, à la science. Le vide laissé par sa mort a paru si grand, l’émotion provoquée par cette catastrophe soudaine a été si profonde, que deux ans à peine après sa mort, nous étions là, dans l’hôpital où il a vécu, réunis autour de l’image indestructible de cette force disparue.
Car Lecène était une force. Il suffit de contempler le haut-relief qui rappelle sa mémoire sur les lieux mêmes où il a donné sa mesure, pour voir éclater cette puissance dans ce masque grave et solide, dans ce visage de penseur et d’athlète, avec son front bossué, avec son cou vigoureux, avec cette force paisible, sous la lumière du soleil.
En quelques mots, H. Hartmann a remis à l’Assistance Publique ce médaillon, qui doit pérenniser sous une forme durable, comme un souvenir et comme un exemple, les trais énergiques de celui que nous avons connu.
Au nom de l’Assistance, M. Chenevier a reçu ce dépôt sacré, en termes d’une grande élévation, et qui montrent que l’administration se rend un compte exact de la perte qu’elle a faite dans la disparition de ce collaborateur à l’œuvre commune, où s’associent
à Paris, pour le bien de tous, le corps médical et toute une phalange d’administrateurs qui marchent avec leur temps.
Ch. Lenormant, qui fut peut-être le plus cher ami de Lecène, est alors venu, dans un beau discours, inspiré par l’affection la plus profonde, retracer l’œuvre de l’homme qui eut cette qualité rare d’associer avec une égale maîtrise le travail du savant, qui va chercher dans l’étude intime des organes et des tissus le secret mystérieux des maladies humaines, à celui du chirurgien qui entreprend de les combattre et de les vaincre par le fer et le feu. Bien des fois, dans le silence qui planait sur la foule, la voix altérée de cet ami parlant de son ami fit passer dans l’âme de tous l’émotion qui l’étreignait lui-même, et, dès la fin de cette belle évocation, nous demeurions tous recueillis dans une communion secrète de sentiments et de pensées.
Et puis ce fut Mondor ! Dans un discours de la plus noble inspiration, où l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer de la
magie du verbe, de la vigueur de la pensée, de la profondeur de
l’analyse, de l’inconcevable richesse de l’expression, ainsi qu’un poète inspiré du souffle divin, il a fait vibrer dans nos cœurs et dans nos esprits toutes les harmonies de la forme, toutes les images du rêve, et quand, à la fin de cette harangue splendide, il nous a décrit, en termes d’une simplicité poignante, la fin de
celui sur lequel il a vu lentement descendre les ombres de la
mort, nous avons senti passer sur nos têtes le frisson des choses sublimes. Et cette résurrection magnifique s’est achevée pieusement dans le silence et dans les larmes.
Et moi qui regardais, sous le soleil de ce beau jour d’automne, tomber les feuilles mortes, jonchant déjà le sol de ce coin d’hôpital, témoin d’une si noble carrière, je songeais qu’à mesure que s’éteignent et disparaissent des lumières vivantes, d’autres flambeaux s’allument, qui rayonneront à leur tour pour la gloire de l’Esprit humain. Presse Médicale, 17 octobre 1931.