‹ En marge de la chirurgieChapitre 16 sur 49 · SUR LA TOMBE DE MON AMI LOUIS FOURNIER · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE DE MON AMI LOUIS FOURNIER

Je n’ai d’autre titre à venir apporter le dernier adieu à celui que nous pleurons tous, que l’amitié profonde qui m’attachait à lui depuis bientôt un demi-siècle, et qui n’avait fait que s’accroître, à mesure que nous avancions tous les deux sur le grand chemin de la vie. Chaque année qui passait, me faisait l’aimer davantage, parce qu’elle me donnait l’occasion de découvrir encore en lui quelque vertu nouvelle, qu’une invincible modestie, qu’une sorte de pudeur secrète, le poussait à cacher à tous, pour la renfermer dans son cœur.

Je connaissais chez lui, depuis toujours, la bonté, la générosité, une bonté sans bornes, une générosité sans limites, et toutes les vertus qui peuvent se confondre en une floraison magnifique, dans une âme sans tache, qui ne connaît que le devoir.

Il m’a été donné, comme à tous ceux qui l’ont approché, dans les jours si cruels que nous venons de vivre, de voir à quel degré de fermeté, à quelle hauteur de stoïcisme peut s’élever l’âme d’un juste.

Quand il a vu, quand il a su la gravité du mal qui venait de se révéler à ses yeux avec une évidence que la sollicitude de ses amis, plus émus peut-être que lui, ne pouvait lui dissimuler, il a discuté le parti qu’il fallait prendre avec une simplicité de

paroles, avec une sérénité d’esprit, avec un courage tranquille que je n’avais encore jamais vu, — que je ne reverrai jamais.

Pas un pli sur son front paisible, pas une ombre dans ses yeux splendides, pas un tressaillement dans sa voix.

Et j’ai vu ce cœur héroïque plus ému devant le berceau d’un pauvre enfant malade, que devant l’image prochaine de la mort qu’il voyait venir.

Et maintenant la mort a fait son œuvre. Elle a brisé ce pauvre corps qu’animait une flamme ardente. Ceux qui ne l’ont pas vu, couché parmi les fleurs, ne savent pas tout ce qu’il peut y avoir de noblesse et de majesté dans la sérénité de la mort !

Mais ceux qui l’ont connu savent, eux, parce qu’il le leur a montré, tout ce qu’il peut y avoir de véritable grandeur dans la simplicité d’une vie comme celle qu’il a vécue. Comme les ascètes du Moyen Age, perdus dans leur rêve mystique et dont il rappelait le masque légendaire, il vivait, lui, dans son rêve d’action bienfaisante. Il passait dans son laboratoire le meilleur de sa vie, et ceux qui l’ont vu travailler dans les misérables locaux du vieux service de Cochin, qu’il aimait cependant, peut-être même à cause de leur pauvreté, se demandent comment il a pu, avec d’aussi faibles moyens, accomplir son œuvre admirable.

C’est qu’il était poussé par l’invincible espoir, c’est qu’il avait la foi, c’est qu’il avait l’ardeur qui permet les prodiges, et c’est aussi, sans doute, parce qu’il était de ces hommes, de ces savants qu’éclaire une flamme sacrée et qui perçoivent, par delà l’horizon, la vérité qui nous échappe.

Comme les alchimistes des temps révolus, vivant parmi leurs fourneaux et leurs cornues, il vivait là, au milieu de ses étuves, de ses éprouvettes et de ses ballons. Presque chaque jour, après le travail du matin, il revenait à l’hôpital. Il y revenait le soir, il y revenait le Dimanche. Il était là dans son élément, il travaillait sans trêve et sans repos, et ce n’est que dans ces

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