SUR LA TOMBE DE MON AMI LOUIS FOURNIER
dernières années, que j’ai pu le convaincre de la nécessité de quitter aux vacances cette atmosphère empoisonnée, pour aller respirer l’air salubre des vastes campagnes, et la brise des océans !
Mais si son travail ne connaissait ni lassitude ni repos, il se préoccupait fort peu d’en faire connaître les résultats. Et ses publications ne représentent presque rien auprès de ses recherches et de ses découvertes. Il avait une sereine indifférence pour les sociétés savantes, où se disent, il est vrai, bien des paroles inutiles, mais qui sont, cependant, le milieu le plus favorable à la diffusion des idées. Aussi la plupart de ses travaux, de ses recherches, une grande partie des études qu’il a entreprises pour lutter contre les fléaux les plus redoutables, sont-ils demeurés inconnus, ignorés, disparus. Il en parlait à ses élèves, il m’en parlait quelquefois, bien que je ne fusse pas, bien souvent, de taille à les comprendre. Combien de fois m’a-t-il demandé de lui apporter des tumeurs cancéreuses, grâce auxquelles il espérait trouver le secret de leur guérison ? Que reste-t-il de tout cela ? Nul ne le sait sans doute ! Mais son bagage est assez beau pour qu’il ait pu s’endormir dans la mort avec la tranquillité de ceux qui savent que leur passage sur la terre n’aura pas été inutile et que leur nom ne périra pas.
D’autres diront ailleurs ce qu’il a fait de grand, d’utile et de durable. Je suis ici, parmi les morts qui nous entourent, parmi les amis qui le pleurent, pour dire ce qu’il fut, — et non ce qu’il a fait.
Notre ami n’était pas seulement un homme de laboratoire, un chercheur, un savant perdu dans ses pensées. Il fallait le voir autrefois, sous les combles en ruines du vieux service de Ricord, dans ce service indigne d’un homme comme lui, et où cependant il a fait de si belles choses. Il fallait le voir, au milieu de ses élèves, de ses enfants, comme il les appelait familièrement, qu’il tutoyait pour la plupart, qui tous sont restés ses amis, et quelques-uns, jusqu’à la mort, comme ceux qui n’ont pas quitté son
chevet pendant les heures douloureuses. Il fallait le voir dans tout l’éclat de son talent de clinicien. C’était un de ces hommes qui allient aux plus hautes conceptions de l’esprit scientifique, le clair bon sens et le jugement droit qui font le bon médecin, celui qui guérit quelquefois, soulage souvent, console toujours. Car c’est là, c’est au chevet du malade, du malade pauvre surtout, qu’il laissait éclater son cœur.
Je l’ai vu quelquefois rude et sévère à ceux qui portaient trop haut à son gré la vanité de leur nom ou de leur fortune. Je l’ai vu toujours pitoyable aux humbles, aux déshérités, aux malheureux, d’une douceur infinie pour les petits enfants, d’un désintéressement qu’il poussait jusqu’à l’ignorance de ce qui lui était légitimement dû, jusqu’à l’indifférence pour les nécessités de sa propre vie, d’une générosité sans mesure et de cette bonté toujours agissante, qui fait qu’à la nouvelle de sa mort une sorte de stupeur muette a consterné tous ses amis et que tant de larmes sincères coulent de toutes parts autour de son cercueil.
Et maintenant, le voilà couché pour toujours sous les arbres de ce cimetière, dans cette magnifique cité des morts, qui survivra sans doute aux révolutions de la ville immense, et où beaucoup d’entre nous ne peuvent pénétrer sans une émotion recueillie, parce qu’ils savent que peu d’années s’écouleront avant qu’ils y viennent dormir à leur tour, auprès de ceux qui leur sont chers et qu’ils ont aimés dans la vie.
Et notre ami restera là, toujours, sous le ciel étoilé des nuits silencieuses. Ceux qui l’auront connu viendront, pendant longtemps encore, se recueillir auprès de sa tombe fleurie. Mais ceux qui passeront, plus tard, indifférents au nom gravé sur la dalle funèbre, ne sauront pas qu’il fut celui d’un homme qui fit honneur à l’Humanité, qui travailla comme un créateur inspiré, qui vécut comme un juste et qui mourut comme un héros.
Cimetière du Père-Lachaise, 29 janvier 1931.