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ALLOCUTIONS ET DISCOURS

SCIENCE ET CONSCIENCE EN CHIRURGIE

Discours prononcé à Bruxelles à V occasion des Journées Médicales, en présence de LL. MM. le Roi et la Reine des Belges,

le 28 juin 1930

Sire, Madame,

Qu’il me soit permis de vous réunir tous les deux dans l’hommage qui vous est dû.

Car, tous les deux, vous êtes le symbole vivant de ces grands souvenirs de douleur et de gloire qui ne s’effaceront jamais de l’histoire du peuple belge.

Vous, Sire, vous avez été l’Homme du Destin î Car c’est vous, c’est vous seul qui, dans l’instant sublime où vous avez tiré l’Épée de la Justice, avez changé le cours de l’Histoire ! Car c’est vous, c’est vous seul qui, en retardant de quelques jours l’invasion sacrilège, avez permis aux grands soldats de Joffre de se redresser sur la Marne et de gagner la bataille immortelle.

Et les fils de la France ne pourront jamais oublier que c’est à vous qu’ils doivent d’avoir encore une Patrie !

Et vous, Madame, à côté du Roi sans peur et sans reproche, vous avez su être la Reine ! Vous avez su, dans les moments les plus tragiques de l’Histoire, vous élever aussi haut par le courage que par le dévouement.

Après des épreuves sans nom, vous êtes rentrés tous les deux, parmi les drapeaux frémissants au souffle de la délivrance, dans

vos cités transfigurées par les couleurs de la Patrie, et tous les deux, unis dans la mémoire des hommes comme vous l’avez été dans la vie, vous demeurerez à jamais les Souverains de la Victoire !

Excellences, Mesdames, Messieurs.

Une des grandes émotions de ma vie, et peut-être le plus grand honneur, seront d’avoir été choisi deux fois pour prendre la parole dans des circonstances aussi solennelles : Il y a dix ans, à l’heure où naissaient ces Journées médicales, encore incertaines de l’avenir et qui devaient connaître une si haute fortune ; aujourd’hui, alors que dix années de succès ininterrompus sont venues leur donner l’universelle consécration des médecins du’ monde entier.

Dix années ont passé, repoussant peu à peu dans une ombre que traversent encore les douloureux éclairs du souvenir, tout ce qui, à cette époque où nous sortions à peine du plus grand drame de l’histoire, remuait nos cœurs angoissés.

Et nous voici de nouveau réunis, comme dans une sorte de renaissance spirituelle et de juvénile allégresse, dans le bonheur de voir, nous qui venons de France, la noble et fraternelle Belgique, celle qui fut avec nous dans le martyre et dans la gloire, fêter dans l’enthousiasme la jeunesse de ses Cent ans !

Nul n’a le droit de s’étonner qu’en un jour comme celui-ci, un Chirurgien trouve tout naturel de parler de la Chirurgie.

Depuis un demi-siècle, depuis qu’elle a perdu cette gravité qui l’environnait autrefois d’une atmosphère d’épouvante, elle est entrée dans notre vie. Il n’est pas de famille qui ne l’ait, quelque jour, vu pénétrer à son foyer et les hécatombes de la grande guerre ont travaillé pour la diffusion de ses bienfaits, plus que tout un siècle de paix.

Mais, s’il a été donné à des millions de soldats et à des milliers d’infirmières d’en reconnaître la puissance, bien rares sont encore

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ceux qui peuvent en saisir les impressions profondes et se pénétrer des disciplines morales qui font de cet art, tout à la fois magnifique et terrible, celui de tous qui soumet aux plus rudes épreuves le cœur des hommes qui lui consacrent leur vie.

Car c’est à chaque instant que se posent d’angoissants problèmes pour ceux d’entre nous que leur vocation, leur travail assidu, ou parfois les forces obscures maîtresses de nos destinées, ont appelés à la tâche redoutable de décider de la vie et de la mort de ceux que le hasard conduit entre leurs mains.

Sans doute il y a, dans l’âme de tous les hommes, une force de l’habitude, une puissance d’adaptation aux circonstances, quand celles-ci se renouvellent chaque jour, qui atténuent nos impressions et font que la plupart de nos résolutions quotidiennes ne nous émeuvent pas, comme elles le devraient, jusqu’aux fibres les plus profondes de notre cœur.

Lorsque nous passons lentement devant les lits de nos malades, suivis de nos élèves, nous semblons ne plus nous rendre compte de la puissance formidable que nous tenons entre nos mains et, quand nous prononçons, d’une voix qu’aucune émotion ne vient altérer, les quelques mots, tranchants comme le glaive, qui décident d’une opération, nous savons cependant que ces quelques mots, tombant dans le silence, comme la sentence d’un juge, peuvent précipiter un vivant dans la mort, et jeter sans retour une existence humaine dans la balance du destin !

Quelle puissance, en vérité ! Quelle toute-puissance ! Et qu’est, à côté de la nôtre, celle des jugements humains ? Sous les voûtes majestueuses des tribunaux et des prétoires, dans la pourpre des robes rouges et dans la blancheur des hermines, dans l’angoisse recueillie de la foule, passe la justice des hommes ! Dans les salles nues de nos hôpitaux, parmi les lits où sont couchées, silencieuses et résignées, tant de victimes des misères humaines, quelques mots tombant de nos lèvres vont décider de

leur destin, sans appel et sans rémission, comme la justice de Dieu !

Que la force de l’habitude ne nous aveugle donc pas sur la grandeur de notre rôle. Nous avons le devoir d’en mesurer l’importance et de réfléchir profondément sur les obligations que nous impose un pouvoir sans limites.

Nous n’avons pas le droit d’aborder d’un cœur léger l’exercice de cette chirurgie bienfaisante et redoutable, si nous ne nous sentons pas la force de travailler à la bien connaître, avant de prendre la décision de ces actes irréparables que sont les opérations. Car il n’en est pas une qui ne porte avec elle la possibilité de la mort ! Et, celui qui met en nous sa confiance et s’abandonne entre nos mains, ressemble au voyageur perdu dans la tempête, sous le ciel embrasé d’éclairs, avec la foudre sur la tête.

La chirurgie est donc pleine de graves responsabilités, que nous ne pouvons affronter qu’en travaillant pour en avoir le droit.

Et ce sont de longues études ! L’anatomie d’abord. L’anatomie, que beaucoup semblent dédaigner, mais dont, seule, la pleine possession peut donner l’assurance indispensable au chirurgien digne de ce nom, qui sait ce qu’il fait, qui sait où il va, et qui travaille avec ce sentiment profond de sécurité issu de la connaissance impeccable de tous les secrets du corps humain.

Après l’anatomie, ce qu’il faut connaître surtout, c’est cette science du diagnostic, pour laquelle tout ce qui se lit dans les livres ne compte guère auprès de l’expérience, et où s’affirme avant tout cette inspiration personnelle et ces impressions instinctives qui procèdent d’un sentiment artistique beaucoup plus que des lois rigides d’une science déterminée.

Recherchons enfin, recherchons surtout, chez le chirurgien, cette qualité souveraine, la science opératoire. Car c’est à elle, c’est à son application, dans certaines heures angoissantes et parfois

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tragiques, que notre art difficile doit ses plus beaux triomphes. Tout converge, tout doit converger vers l’acte opératoire. Et que pèsent, en somme, les compilations dans les livres et les leçons dans les amphithéâtres, le jour où il faut prendre la responsabilité d’une opération difficile? C’est à la table d’opérations que s’apprend l’art d’opérer. C’est en travaillant auprès d’un maître, en l’assistant dans ses interventions, en participant avec lui aux manœuvres délicates que l’on ne voit bien que de près, en combinant ses gestes avec les siens, qu’il est possible de s’initier peu à peu aux difficultés toujours nouvelles d’une opération et de se sentir un jour le droit de l’entreprendre.

C’est là, c’est dans l’art des opérations, qu’interviennent avant tout les qualités personnelles du chirurgien. Car il ne suffit pas d’avoir aidé ses maîtres pendant plusieurs années ; il ne suffit pas d’avoir vu, d’avoir travaillé, d’avoir réfléchi ; il ne suffit pas enfin de savoir : il faut davantage, il faut acquérir, si la nature généreuse ne l’a pas spontanément accordé, cet ensemble de qualités qui constituent l’art opératoire, fait de méthode, de raison, de bon sens, plus encore que d’habileté. Ce sont ces qualités qui constituent la marque personnelle de chaque opérateur et qui font qu’entre deux chirurgiens guérissant également leurs malades, il peut y avoir autant de différence qu’entre un grand artiste inspiré, créateur d’œuvres immortelles, et celui dont le ciseau, cependant impeccable, ne saura jamais faire palpiter, dans la blancheur du marbre inanimé, les frémissements de la vie ! Et puis enfin, il y a celui qui les domine tous. Il y a celui qui, dans l’effort d’une inspiration magnifique, a fait jaillir de son esprit quelque nouveau moyen de dresser les puissances de la vie contre les puissances de la mort. Celui-là n’est pas seulement le bon ouvrier qui disparaît quand il a terminé son œuvre, ce n’est pas l’artiste parfait dont le geste s’évanouit pour ne laisser qu’un

souvenir : c’est le Maître dont l’œuvre durable bravera l’injure du temps.

Si les maîtres, aux noms connus dé tous, attirent dans les amphithéâtres et les salles d’opérations des élèves, des disciples, d’autres chirurgiens même, venus des pays les plus divers et quelquefois les plus lointains, pour entendre leurs leçons et pour voir travailler leurs mains, ils ne peuvent cependant tout faire. Il est fatal, il est nécessaire que les interventions innombrables qui se pratiquent chaque jour soient confiées à un nombre suffisant d’opérateurs. Mais il faut aussi que ces hommes soient capables de les entreprendre et répondent à la confiance que l’on est obligé de mettre en eux.

Et voici le grand problème, au temps où nous vivons. Auprès des maîtres, auprès des chirurgiens qualifiés par leurs travaux ou le choix de leurs pairs, au cours d’épreuves difficiles, où viennent parfois se briser des espérances légitimes, travaillent des élèves, des internes, des assistants, qui puisent auprès d’eux, après quelques années d’un travail assidu, les disciplines nécessaires.

Certes, je ne suis pas de ceux qui pensent qu’on ne saurait trouver d’hommes de valeur en dehors de ceux que des jugements ou des concours ont officiellement consacrés. Non ! Le talent est une fleur merveilleuse qui peut s’épanouir librement dans le désordre de la forêt, comme dans la sévère ordonnance d’un parc. Mais le talent est rare et l’exercice de la chirurgie réclame des bras innombrables, des hommes auxquels on ne peut demander ni le génie, ni le talent, qui sont le privilège de quelques-uns, mais dont on a le droit d’exiger une science approfondie, une expérience suffisante et cette probité de l’esprit nécessaire à l’exercice d’un art qui confère des droits surhumains.

C’est là une question grave et qui préoccupe beaucoup d’entre nous, L’innocuité relative de la chirurgie, et aussi l’implacable

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nécessité de sa diffusion pendant la guerre, l’ont mise dans les mains d’un grand nombre et aujourd’hui, tout médecin, muni de son diplôme, qui l’investit de tous les droits, peut, sans avoir jamais tenu un bistouri, ouvrir une clinique et s’improviser chirurgien.

Si je le dis ici, c’est parce que cette question ne se pose pas seulement en France, et qu’il faut que ces choses-là soient connues et connues de tous, puisque tous peuvent un jour ou l’autre avoir besoin de cette chirurgie, utile ou nuisible, funeste ou bienfaisante, selon les hommes qui l’exercent. Un certain nombre de chirurgiens, inquiets de cette situation, ont cru devoir l’évoquer devant l’Académie de Médecine et demander que la pratique habituelle de la Chirurgie ne fût autorisée qu’autant qu’à côté du diplôme actuel, le futur chirurgien posséderait un certificat de compétence chirurgicale, délivré, par exemple, à tous ceux qui, en dehors des concours supérieurs, justifieraient de trois années d’internat dans un service de chirurgie.

Des préoccupations du même ordre se sont d’ailleurs, si je ne me trompe, manifestées à l’Académie Royale de Belgique.

Cette demande, raisonnable et modérée, a été rejetée par l’Académie de Médecine, qui s’est contentée d’accepter un certificat facultatif, ne changeant rien à l’état actuel des choses. L’Académie, je ne crains pas de le dire, a donné, dans ces circonstances, une bien pauvre idée de son sens des réalités. Elle n’a pas voulu diminuer la valeur d’un diplôme, créé il y a plus d’un siècle, à une époque où la chirurgie, ou du moins la chirurgie telle que nous l’entendons aujourd’hui, n’existait pour ainsi dire pas et se réduisait à quelques interventions d’urgence, qui ne comptent plus maintenant, où c’est par milliers et par milliers et par dizaines de milliers que, dans un seul pays comme la France, d’innombrables malades viennent passer chaque année sous le couteau du chirurgien. Combien, dans cette foule immense, sont-ils conduits par les

hasards de l’aveugle destin, aux mains d’un homme d’une haute expérience, ou dans celles d’un débutant qui sait peu, ou qui ne sait rien ?

Car le diplôme auquel on veut faire confiance n’apprend rien de la chirurgie. Il vaut tout juste ce que vaut celui qui le possède, et personne n’ignore que, par la force des choses, tout étudiant l’obtient, soit d’un heureux hasard, soit, plus souvent encore de la lassitude des juges et d’une indulgence excessive.

Sans doute, il est facile de dire, comme certains l’ont fait à l’Académie, qu’on n’a pas le droit d’enlever à un médecin, muni de son diplôme, le pouvoir d’exercer la chirurgie, alors qu’un si grand nombre en font un usage admirable. Il est facile de montrer que les cas sont fréquents dans lesquels ils en ont, non seulement le droit, mais encore le devoir, et qu’il n’est pas un médecin, perdu dans la campagne, qui n’ait précisément l’obligation morale de porter secours de son mieux, fut-ce par des moyens de fortune, au blessé qu’il trouve saignant sur le bord de la route, ce qui n’est pas rare aujourd’hui, où la folie de la vitesse précipite à la mort tant de victimes volontaires. Et combien d’autres cas urgents: une hémorragie foudroyante, une hernie étranglée, une fracture grave. Certes, nous ne dirons jamais assez de bien de ces médecins de campagne, qui sont l’honneur de notre profession, qui peinent de jour et de nuit, au soleil brûlant de l’été ou dans les neiges de l’hiver, qui sont parfois la sauvegarde de toute une contrée, qui soignent enfants et vieillards, et les femmes en couches et tous les blessés de la vie ! et qui, à la fin d’une longue carrière de fatigues et de dévouement, succombent dans la pauvreté, ne laissant à leur fils que l’honneur de leur nom et la grandeur de leur exemple, quand le cabaretier du coin, derrière son comptoir, gagne de quoi doter ses filles et vivre de ses rentes, en empoisonnant ses concitoyens !

Il n’en est pas moins certain qu’aujourd’hui, où la chirurgie,

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pour être bien faite, doit s’exercer dans un milieu spécialement organisé, où les facilités de transport, avec l’automobile, avec les cliniques, qui se multiplient partout et sont presques toujours dirigées par des hommes de valeur et d’expérience, comme les anciens internes des hôpitaux, — il n’en est pas moins certain, dis-je, que c’est sur eux, c’est sur ces cliniques qu’il faut canaliser l’immense majorité des malades justiciables de la chirurgie, ne laissant aux médecins de campagne, quelles que soient leur science et leur connaissance, souvent très sérieuses, de toutes les branches de la médecine, que les malades intransportables et les cas d’extrême urgence qui ne sauraient attendre l’arrivée du chirurgien.

Ces quelques réserves faites, il est permis de trouver déplorable, pour ne pas dire insensé, que la vie des citoyens soit confiée, de par la loi ,en vertu des droits souverains donnés par son diplôme, à un jeune homme qui, tout frais émoulu de sa thèse et sans avoir jamais ouvert un panaris, fera, sur ses concitoyens, et à leurs risques et périls, l’apprentissage de la chirurgie ! Qui pourrait s’étonner que, dans ces conditions, l’on puisse parfois constater certaines défaillances, qui ne tarderaient pas à disparaître, si l’exercice courant de la chirurgie n’était confiée qu’à des hommes capables de la pratiquer avec toute leur science et toute leur conscience ?

Car la science ne suffit pas. Elle n’est qu’une arme puissante, mais qui peut devenir funeste, si elle n’est pas dirigée par une force plus profonde et plus puissante encore, qui monte du fond de notre âme et qui s’appelle la conscience !

C’est en effet notre conscience seule qui doit nous inspirer, dans l’instant fugitif où nous prenons la résolution sans appel de jouer la partie suprême dont dépend une vie humaine. C’est encore notre conscience seule qui peut nous retenir dans le vertige de l’action, qui parfois nous saisit et nous élève au-dessus de nous-

mêmes dans l’exaltation magnifique de certaines opérations, au cours desquelles, comme l’aigle des hautes cimes, nous nous sentons monter vers les sommets de l’art !

Il ne faut pas que l’habitude de jouer chaque jour avec la vie des hommes, nous fasse perdre de vue le pouvoir formidable dont nous sommes armés et qui n’a d’égal, en ce monde, que celui du chef militaire, envoyant par un mot, dans le drame de la bataille, des milliers de soldats vers la mort, — ou vers la victoire! Nous avons, nous aussi, des responsabilités non moins étendues, et plus grandes peut-être encore, lorsque, du haut de quelque tribune retentissante, nous donnons, par exemple, sur quelque doctrine d’application universelle, des conseils que notre expérience nous a démontré fondés sur la vérité, mais qui n’en sont pas moins combattus par des hommes sincères, heurtés dans leurs convictions ou dans leurs habitudes. Les journaux scientifiques transportent nos discussions dans le monde entier, où ces idées contradictoires sont suivies ou sont combattues par tous ceux qui nous font confiance. En sorte qu’une parole prononcée ici même fait vivre ou fait mourir, à des milliers de lieues, des êtres innombrables qui ne sauront jamais qu’ils nous doivent la vie, ou que c’est nous qui sommes la cause de leur mort.

Ah ! ne parlons jamais à la légère dans ces grandes questions, comme j’en ai vu soulever, et dont la solution peut sauver, chaque année, des vies humaines par milliers !

Et quel mal auraient fait à l’humanité les contradicteurs de Pasteur, ce grand victorieux de la plus grande bataille de touâ les temps passés et de tous les temps à venir, contre la maladie et contre la mort, si leurs attaques passionnées avaient, comme ils voulaient le faire, arraché au grand homme la confiance que lui donnait son génie dans la vérité de sa cause.

Paix à la mémoire de ces aveugles qui, s’ils avaient vaincu, auraient mérité les malédictions de l’humanité !

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« J’ordonne ou je me tais », disait Napoléon !

Prenons exemple sur ce grand esprit !

Affirmons seulement ce dont nous sommes sûrs, ou taisons-nous !

Mais, toujours, faisons appel à quelque chose de plus haut que notre science, que notre art, que notre expérience. Et, quand un doute vient effleurer notre esprit, invoquons ce que nous sentons en nous-mêmes de plus pur, de plus profond, de plus inflexible et de plus sacré : invoquons notre conscience !

Celle-ci n’est pas seulement un grand mot, un de ces mots puissants et dominateurs qui, lorsqu’on vient à les prononcer, évoquent dans notre âme tout un monde de sentiments et remuent ce qu’il y a de plus noble dans le coeur de l’homme: c’est une réalité vivante pour ceux qui, comme nous, se trouvent, à chaque instant, face à face avec les problèmes les plus angoissants du devoir.

Car, nous ne sommes que des hommes, faillibles comme tous les hommes, sujets à l’incertitude, exposés à l’erreur, perdus parfois dans les ténèbres et qui, cependant, chaque jour, devant les routes incertaines de la vie et de la mort, avons le devoir de choisir !

Ah ! sans doute, notre devoir est éclatant. Ecoutons la règle sublime: Fais à autrui ce que tu voudrais qu'il te fût fait à toimême! et prenons, partout et toujours, les décisions les plus conformes à l’intérêt de ceux qui s’adressent à nous. Mais, ce n’est là qu’une parole vaine, un de ces mots sonores et qui se perdent dans la nuit. Car le problème est précisément de savoir quelle est la décision la plus conforme à cet intérêt bien compris. A côté de la guérison rapide, à côté de la vie, l’échec possible est toujours là ! Et discuterions-nous, si l’ombre de la mort ne planait pas sur tous nos actes ?

Voilà le grand problème, et qui se pose chaque jour ! Et c’est pourquoi, au moment de prendre, devant celui qui vient à nous et dont le regard inquiet cherche à lire dans notre pensée, la

résolution nécessaire, nous sentons obscurément se heurter dans notre âme les puissantes raisons d’agir et celles qui, non moins puissantes quelquefois, nous disent de nous abstenir. Et cependant, il faut choisir. Il faut choisir ! en ayant la pleine conscience qu’à cette décision est suspendue la vie d’un homme, d’un enfant, d’une jeune femme, faite encore pour donner la vie, et que l’irréparable est là, caché dans les ténèbres, — mais qui sortira nécessairement de notre arrêt, — et que nous connaîtrons demain!

Le devoir ! Le devoir ! mot puissant, mot sublime, et qui suffit, nous l’avons vu pendant les jours tragiques, à transporter les hommes jusqu’à l’exaltation du sacrifice. C’est au devoir qu’il faut demander de nous conduire et de nous inspirer.

Il est plus facile, sans doute, de se dérober et de s’enterrer devant le canon que de s’élancer à l’assaut ! Mais nous savons aussi qu’il est parfois grave de ne rien faire et qu’une abstention trop commode est bien souvent plus dangereuse que ce que les faibles et les impuissants nomment témérité!

C’est pourquoi nous, chirurgiens, nous qui connaissons les magnifiques ressources de notre art, nous devons lui faire confiance. Ayons le culte de l’action ! C’est par l’action que 1 on triomphe et qu’on est plus fort que la mort !

Quand la chirurgie a donné ce qu’elle a donné, quand elle a rendu, depuis cinquante années, les services qu’elle a rendus, quand elle a fourni, par d’incalculables bienfaits, la preuve éclatante de sa valeur, — nous qui savons, nous qui pouvons, élevons nos âmes au-dessus des médisances, toujours faciles, au-dessus des calomnies, au-dessus des accusations trop communes des incompétents ou des jaloux, au-dessus de la douleur légitime que peuvent provoquer des malheurs immérités, — puisque nous avons avec nous l’impénétrable sanctuaire de notre conscience ! Et, par ces temps où nous sommes exposés à la malfaisance de certaines lois, et à l’ignorance ou à l’hostilité de ceux qui les appliquent, c’est

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quelque chose que de pouvoir trouver en nous-mêmes ce refuge inviolable qui est au-dessus de la justice des hommes et dont l’iniquité de certaines sentences ne saurait altérer la sérénité.

Car, ce n’est pas dans les codes et dans les prétoires, car ce n’esî pas dans les jugements hasardeux de magistrats soumis aux préventions humaines, que nous trouverons les sanctions de tous les actes de notre vie : c’est dans les joies profondes, toujours renouvelées, que peut nous procurer le bien que nous faisons, et c’est aussi, hélas ! dans l’amertume des heures douloureuses qui nous brisent le cœur au chevet des mourants, que nous n’avons pas pu sauver, et que, quelquefois même, nous avons conscience d’avoir entraînés dans la mort !

Et puis, où donc est-il, celui qui, d’un cœur loyal, osera s’ériger en juge ? En dehors de quelques règles précises que leur certitude absolue transforme en lois imprescriptibles, comme celles de l’asepsie, dont la négligence volontaire pourrait être assimilée à un véritable crime, en dehors de quelques règles qui tombent sous le contrôle du simple bon sens, où donc est-il, je le répète, celui qui osera s’ériger en juge ? Qui donc se lèvera pour dire à l’un de nous : « Vous êtes coupable parce que vous n’avez pas fait preuve « d’une habileté supérieure, d’une inébranlable présence d’esprit, « d’une invincible résistance à la fatigue, qui ne sont données qu’à « bien peu ! Vous êtes coupable pour n’avoir pas été l’impeccable « ouvrier de votre œuvre, pour n’avoir pas senti que de votre geste « précis, que de votre action parfois instantanée, dépendait, pour « votre opéré, la santé ou la maladie, le bonheur ou le malheur, la « vie ou la mort! Vous êtes coupable pour n’avoir pas été l’homme « parfait, quand la perfection n’est pas de ce monde ! » Comprendra-t-on, enfin, qu’il ne saurait y avoir, pour le chirurgien absorbé par les difficultés de sa tâche, ni règles absolues, ni lois inflexibles, ni même mesure commune ?

Car, il n’y a pas de mesure commune entre le technicien sans

défaut, entre l’opérateur, comme on en rencontre en grand nombre dans les pays de haute éducation chirurgicale, mais qui reste incapable de s’élever au-dessus de ce qu’il a fidèlement appris, et de sentir jamais jaillir l’étincelle divine, — et l’homme qui entend bouillonner dans son âme et rayonner dans son cœur les hautes inspirations et les clartés soudaines !

Car, si vous refusez à cet homme, qui porte en lui la puissance du Maître, le droit de suivre son inspiration et parfois même son génie, qui donc alors, qui donc tirera de l’ornière le grand art que nous servons tous, et le lancera dans les voies nouvelles où depuis cinquante ans, il nous a permis de marcher, en reculant au delà même des limites que nos maîtres n’eussent pas osé rêver, les miracles de la chirurgie contemporaine ?

Voilà bientôt un demi-siècle que je vis dans les hôpitaux. Voilà quarante années que je respire chaque jour dans une sorte de communion spirituelle avec les malades et les opérés, avec ceux qui souffrent pour vivre, et ceux qui souffrent pour mourir !

Quand je les vois se dresser devant moi, dans la nuit de mes souvenirs, c’est un peuple en rumeur qui se lève dans ma mémoire et dont l’évocation me remplit à la fois d’orgueil et de mélancolie.

Pauvres enfants perdus, sans défense et sans volonté! Vieillards qu’étreint déjà la mort inexorable ! Jeunes femmes, sacrées par l’injuste blessure de la maternité ! Et vous surtout, vous qui pendant quatre ans avez été l’obsession douloureuse de nos journées et de nos nuits, jeunes soldats, jeunes hommes sublimes que les fatalités de l’Histoire ont jetés par millions dans le tumulte des batailles ! Vous les héros, vous les martyrs de l’immense hécatombe, vous que j’ai vu couchés, innombrables, dans tous ces hôpitaux du front de nos armées, où l’on sentait obscurément planer les ailes de la mort, mais où tant d’entre vous ont retrouvé

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la vie ! Que de douleurs, que de misères, que d’injustes souffrances, que de victimes innocentes de l’impitoyable destin !

Nous voici maintenant aux jours où nous voyons venir les dernières années, où nous sentons s’approcher l’heure de déposer, à notre tour, les armes dont nous nous sommes si longtemps servis pour faire reculer la mort !

Jetons un regard en arrière, et, dans les brumes du passé, que l’œuvre de notre existence se déroule devant nos yeux. Que de morts ! que de morts ! dont l’image incertaine, hélas ! et quelquefois précise, se dresse devant nous, et dont beaucoup seraient peut-être encore sur cette terre des vivants, si notre volonté» au lieu de se laisser guider par l’espérance, les avait abandonnés à leur sort, en refusant de les conduire vers la table sanglante, qui fut pour eux l’autel du sacrifice, alors que, pour tant d’autres, elle est le seuil de la résurrection !

Que notre âme reste sereine et que notre cœur reste ferme devant l’image de ces morts ! car notre âme était pure et notre cœur sincère, quand nous avons porté sur eux la main prédestinée qui cherchait le salut et n’a rencontré que la mort !

Victimes innocentes de la Fatalité qui plane sur le monde, ces morts, ces pauvres morts, ne sont pas morts en vain ! Ainsi que les soldats tombés dans les batailles, ils ont été les artisans obscurs de la victoire, et leur sacrifice ignoré trouve sa récompense dans la joie et dans l’allégresse de la foule des ressuscités !

Que de morts ! que de morts ! que de vivants aussi ! ! ! C’est tout un peuple qui se lève ! C’est tout un monde de vivants, et de vivants qui donnent et donneront la vie !

Et, quelle joie plus forte et plus intime, et plus profonde encore, pour ceux qui, dans les méditations de leurs nuits, ou dans l’inspiration fiévreuse de quelque minute émouvante, ont forgé, contre la souffrance et contre la mort, quelque arme nouvelle et décisive, qui décuplera leur puissance et prolongera, dans l’avenir,

leur activité bienfaisante, en perpétuant l’œuvre de leur esprit, alors que leur souvenir aura disparu et que leur nom même sera rayé de la mémoire des hommes !

Accourez donc ! accourez tous ! fantômes disparus, vivants de l’heure où nous vivons, enfants de l’avenir, qui peuplez notre esprit de vos ombres et de vos images ! Vous êtes les compagnons fidèles de notre souvenir et de nos rêveries ; vous êtes notre désespoir, notre orgueil et notre espérance !

Pardonnez-nous, morts du passé, tombés au champ d’honneur ! Vous avez succombé dans la dure bataille que nous avons livrée pour vous rendre la vie ! Consolez-nous, foule innombrable des vivants, multitude de ceux que nous avons sauvés, qui bien souvent, ne nous connaissez plus ! Et vous qui viendrez après nous, parce que nous avons rendu la vie à ceux qui vous la donneront, et qui ne nous connaîtrez pas ! Accourez tous, morts et vivants! Que vos images se dressent devant nous ! Et, devant la foule muette de tous ceux qui nous doivent et nous devront la vie, comme de ceux que nous avons entraînés dans la mort, que la voix de notre conscience monte dans le silence et vienne murmurer aux échos de notre âme que le travail de notre vie n’aura pas été vain, et que nous aurons passé sur la terre comme le laboureur qui féconde la plaine en dispersant à tous les vents du ciel le germe des moissons futures.

Bruxelles, 18 juin 1930.

ELOGE DE VELPEAU

prononcé à l'occasion de la pose d'une plaque commémorative

sur sa maison natale , à Breches.

Nous voici réunis devant l’humble maison où naquit, à l’une des heures les plus tragiques de notre histoire, — au moment même où, non loin d’ici, la lueur des incendies éclairait ces horizons aujourd’hui si paisibles, — ce fils de forgeron qui, poussé par la force secrète d’une invincible vocation, quitta l’enclume paternelle pour forger de ses propres mains l’une des plus hautes fortunes qui aient jamais couronné le front d’un chirurgien.

C’est pourquoi nous venons encore, soixante années après sa mort, exalter sa grande mémoire dans le hameau qui l’a vu naître et qui ne l’a pas oublié. Car, dans le dur labeur des premières années, Velpeau fut un magnifique exemple de volonté tenace, de constante énergie, de courage que rien n’ébranle, dans la lutte de tous les instants, pour le pain d’abord ; pour une plus haute instruction générale, qu’il ne commença qu’à vingt ans ; pour les recherches originales et pour les travaux personnels, dans lesquels il fit preuve d’une extraordinaire précocité ; enfin pour les dures batailles des concours, qui firent de lui un agrégé à 29 ans, un chirurgien des hôpitaux à 33, un académicien à 37, un professeur à 39, et, à 44 ans, un membre de l’Institut ! Car, le 3 avril 1843, « l’Académie des Sciences », comme le dit Guyon, « ouvrait « ses portes au petit officier de santé qui, sans autre soutien que

« son énergique volonté, sans autres ressources que son ardeur « au travail, s'était mis en route pour Paris le 1er avril 1820... ».

Je ne suis pas ici pour retracer cette noble existence, mais pour essayer de vous dire l’enseignement qui se dégage de la vie de ce héros du travail et de la volonté, de cet homme qui, parti de rien, s’endormit dans le rayonnement d’une universelle renommée.

Cependant, il vécut dans une époque difficile. L’esprit des hommes de ce temps avait été profondément secoué par les événements prodigieux qui avaient ébranlé l’Univers, et qui nous subjuguent encore aujourd’hui, bien que nous ayions été, nous aussi, les témoins de la fin d’un monde et les acteurs d’une Histoire terrible que les siècles n’effaceront pas ! Velpeau avait 20 ans quand s’acheva, aux champs de Waterloo, le drame de la Révolution. L’esprit des temps nouveaux soufflait de tous côtés sur le monde, et la passion de la recherche et de la découverte qui, au cours du xvme siècle, avait animé tant de maîtres de la pensée, — tant de rêveurs aussi ! inaugurait le siècle naissant par les travaux magnifiques de Bichat, et par les révélations prophétiques de Lamarck. Le monde était trop jeune encore pour comprendre toute la grandeur des conceptions de Lamarck. Mais les idées de Bichat, qui projetaient sur les études anatomiques une lumière nouvelle, furent sans aucun doute une des causes profondes de l’ardeur qui s’empara de tant de savants pour les recherches précises d’anatomie pathologique. Et c’est ainsi qu’à côté de Laennec, le plus grand de tous, des hommes comme Dupuytren, et plus tard comme Cruveilhier, se passionnèrent pour cette science encore presque nouvelle. Mais cette .ardeur pour ces études, qui conduisait les chirurgiens dans les salles d’autopsie, ne fut pas sans influence sur cette terrible régression de la chirurgie, qui devait, pendant un demi-siècle, et précisément à l’époque où Velpeau était à l’apogée de sa gloire et de son talent, la rendre si meurtrière et si décourageante.

ÉLOGE DE VELPEAU

En réalité, la difficulté des temps fut pour Velpeau une sorte d’aiguillon. Il était resté quatre ans à Tours, où il n’avait d’autre ambition, tout en étudiant les humanités, que celle d’obtenir le modeste diplôme d’officier de santé.

Mais son séjour lui avait suffi pour y connaître Bretonneau, pour s’imprégner de l’esprit de ce médecin de génie, et pour se convaincre qu’il n’y a pas de meilleure façon de s’instruire, que d’observer directement ce que la nature nous met sous les yeux.

A Paris, la protection de Bretonneau, qui s’était intéressé à ce jeune étudiant, tout brûlant d’une singulière ardeur, lui fit trouver quelques leçons, qui assurèrent sa vie matérielle et lui permirent de donner libre cours à sa passion pour le travail. Il travailla donc avec acharnement, et débuta par un coup de maître. Son premier ouvrage fut une Anatomie Chirurgicale, dans laquelle il étudiait les régions et les organes dans leurs rapports avec les opérations. On sait la haute fortune qu’ont connue, depuis cette époque, les travaux de cette nature. Mais les deux volumes de Velpeau qui parurent, avec leur atlas, en 1825 et 1826, furent les premiers de ce genre. Et cela suffit à faire comprendre comment l’originalité d’un pareil travail fit une place à part, dans l’esprit de tous, à ce jeune homme de trente ans.

Et les événements suivirent leur cours. Entre 1825 et 1833, en huit années, Velpeau ne publia pas moins de quatre grands ouvrages : Traité Embryologique et Ovologie humaine ; Traité de l’Art des Accouchements ; Eléments de Médecine opératoire, qui le conduisirent au premier rang.

C’est alors, dans son service d’hôpital, qu’il put laisser libre cours à ses hautes facultés de grand clinicien, et que débarrassé de sa vie de travail presque forcé, il donna toute sa mesure.

Car c’est par là que Velpeau fut un homme supérieur. Ceux d’entre nous qui, comme moi, sont à l’âge où l’on voit venir, sans émotion comme sans regret, le jour où il leur faudra prendre, à

leur tour, le repos qu'ils ont mérité, ceux-là ont pu comprendre, par les hommes qui ont connu Velpeau, et qui furent leurs maîtres, la grande place qu'il tenait parmi les chirurgiens de son temps.

Il ne fut pas, comme Maisonneuve, enfant, comme lui, de la noble vallée où coule la Loire indolente, il ne fut pas un opérateur éblouissant ; il ne fut pas, comme Péan, né, lui aussi, sur la terre voisine, et dont il lui fut donné de connaître, non sans quelque stupeur, les premiers triomphes, une sorte de puissant génie, qui s'ignorait lui-même. Il fut, après Dupuytren, auquel il succéda dans l'esprit public, le représentant le plus éclatant de la Clinique chirurgicale française.

11 savait voir, il savait observer, il avait le bon sens, et l’esprit solide. Ah ! sans doute, il a eu le tort, vers la fin de sa vie, de ne pas prévoir l’avenir, et de ne pas comprendre, à une époque où quelques rares esprits entrevoyaient l'aurore des temps nouveaux, qu'un jour allait venir où cette chirurgie qu'il avait tant aimée, mais qui donnait alors, à ceux qui y consacraient leur vie, de si cruelles déceptions, allait bientôt connaître une fortune merveilleuse, et marcher en triomphatrice sur la route de l'avenir. Il fut de ceux qui, précisément parce qu'ils ne croyaient qu'à ce qu'ils voyaient de leurs veux, s'opposèrent avec le plus de véhémence à cette chirurgie des kystes de l'ovaire, qui donnait en Amérique et en Angleterre de si magnifiques résultats, mais qui, en 185(1, lorsque Velpeau n'hésitait pas à dire que l'ovariotomie est un crime, n’était pas encore possible, il faut le reconnaître, dans ce milieu d'infection et de mort qu’étaient, à cette époque, les hôpitaux de Paris.

Velpeau n'eut pas dans cette circonstance la claire vision de l'avenir. Mais il connaissait le présent, et souvent il avait vu juste. Tout jeune encore, il n'avait pas craint de s'élever contre les thèses toutes puissantes de ce doctrinaire violent, de cette sorte

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d’illuminé qu’était Broussais, qui voyait partout l’inflammation, la gastro-entérite, dont le service ruisselait du sang des malades innombrables qu’il saignait à blanc, et dont l’influence incompréhensible a été particulièrement néfaste.

Il avait vu, auprès de Bretonneau, l’admirable Bretonneau, qui fut peut-être un des plus grands médecins de tous les temps, que la fièvre typhoïde, que la diphtérie sont des maladies spécifiques, qu’il y a autre chose que l’inflammation, et il avait fait preuve de courage quand, à peine arrivé à Paris, il n’hésita pas à prendre parti contre le despote scientifique, qui n’a fait que du mal et dont il ne reste rien qu’un nom, qui tombe justement dans l’oubli.

Mais c’est dans certaines questions moins dogmatiques et plus positives que sa haute valeur de grand clinicien se montra dans tout son éclat. Et rien n’est plus instructif, sous ce rapport, que la discussion qui eut lieu en 1854, à l’Académie de Médecine, sur la curabilité du cancer, que je viens de lire d’un bout à l’autre avec le plus grand intérêt, et dans laquelle Velpeau a donné la mesure de la force de son esprit. C’était l’époque où une pléiade de jeunes hommes, comme Lebert, comme Bobin, comme Follin, comme Verneuil, — qui fut mon maître, que j’aimais, parce qu’il méritait d’être aimé, et que j’admirais comme un grand esprit, — c’était l’époque, dis-je, où quelques jeunes hommes se passionnaient pour les études microscopiques, alors toutes nouvelles, et prétendaient qu’il n’était pas possible d’affirmer la curabilité du cancer, si le microscope n’avait pas démontré, au préalable, que la tumeur considérée était bien réellement un cancer. Leur argumentation portait surtout sur les tumeurs du sein, que Velpeau connaissait bien, pour avoir écrit sur elles un livre dont il avait puisé tous les éléments dans sa pratique personnelle, et qui reste encore un monument remarquable de ce que pouvait, à cette

époque, donner l’observation clinique la plus attentive et la plus rigoureuse.

Velpeau, quoiqu’on en ait dit, marchait avec son temps. Il n’était nullement opposé à l’observation histologique ; il accusait seulement le microscope « de fournir des données incertaines que des « esprits trop ardents et trop enclins aux conclusions prématurées « acceptent tout de suite comme des vérités ».

Au moment où il parlait, il avait raison. Car les histologistes d’alors, dont les procédés techniques étaient imparfaits, et qui croyaient encore à l’élément spécifique, à la cellule cancéreuse, étaient très loin d’approcher de la précision actuelle et se trompaient assez souvent.

Or, dans cette discussion sur la curabilité du cancer, où la plupart acceptaient comme un article de foi sa nature incurable, Velpeau, fort de son expérience, fut un des seuls à soutenir que des cancers authentiques avaient parfaitement guéri, qu’il en connaissait un certain nombre, et il proclamait avec véhémence qu’il n’avait pas besoin d’un examen microscopique incertain pour affirmer la nature maligne de la tumeur qu’il avait opérée et qu’il avait guérie.

Il avait donc, dans cette discussion mémorable, parfaitement raison. Il avait raison contre ceux qui prétendaient que le cancer est incurable, précisément parce qu’il est un cancer, et il est véritablement impressionnant, tant il est difficile de déraciner les idées fausses de l’esprit des hommes, de voir, comme je l’ai vu un demi-siècle plus tard, les mêmes discussions se reproduire à propos du cancer de l’utérus.

Oui, Velpeau avait raison, à cette époque lointaine, de défendre les droits de la clinique contre les droits du laboratoire, dont les indications étaient encore incertaines, et, sans vouloir me lancer dans une discussion dangereuse, je me demande si, dans certains cas, nous ne ferions pas bien, aujourd’hui, d’imiter Velpeau. Car

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tout en reconnaissant les services infinis que le laboratoire rend à la Clinique, je me demande si on n’en abuse pas quelque peu, et si, sur beaucoup de nos malades, avant et après les opérations, on ne fait pas trop d’injections intraveineuses, trop de prises de sang, trop de transfusions, trop de piqûres rachidiennes, trop de vaccins et de sérums divers, et même trop de recherches du métabolisme basal. Sans doute, je veux bien que, de temps en temps, ces examens multipliés nous incitent à la prudence, et nous détournent d’une opération qui peut-être eût été fatale, ou qui permettent à un malade de l’aborder dans des conditions plus favorables, mais je crains bien aussi que, plus souvent encore, ils n’empêchent une intervention qui aurait sauvé un malade que, de par le veto du laboratoire, nous laissons mourir de sa belle mort.

Ah ! Sans doute, il y a un juste milieu. La science moderne des laboratoires a accompli des miracles. Mais par ces temps où des milliers et des milliers de chercheurs travaillent dans le monde entier, où chaque jour nous apporte quelque découverte nouvelle, ne nous lançons pas les yeux fermés dans ces sentiers obscurs dont beaucoup vont se perdre dans les ténèbres de la forêt. La vieille observation clinique a fait ses preuves. Elle a été la gloire de la médecine française. Et nous, chirurgiens, qui n’avons d’autre but que de rendre à ceux qui nous sont confiés la santé et la vie, inspirons-nous, dans nos décisions, qui portent avec elles la vie ou la mort, inspirons-nous avant tout de cet esprit ferme, de ce jugement droit, de cette conscience inflexible, qui sont en même temps notre honneur, notre force, et notre sauvegarde, et dont Velpeau nous a donné le plus magnifique exemple !

S’il ne fut pas un de ces hommes qu’emportent aux sommets les ailes du Génie, et qui laissent après eux quelque œuvre éblouissante qui ne doit pas périr, il a passé sur cette terre en faisant

honneur à l’intelligence humaine, et en donnant toutes ses forces à la gloire de la Chirurgie.

Voilà pourquoi nous venons aujourd’hui, sur cette terre maternelle, graver au mur de la maison du forgeron, son pere, ce nom qui restera comme la pure gloire de sa petite patrie, et qui vivra parmi les noms illustres des hommes qui ont bien travaillé pour la grande Patrie commune, pour la France.

Gaz. Méd. de France , 1er décembre 1931.

SUR LA BONTE

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