‹ En marge de la chirurgieChapitre 19 sur 49 · PAROLES D’UN CHIRURGIEN · texte numérisé non relu

PAROLES D’UN CHIRURGIEN

Discours prononcé au Grand Amphithéâtre de la Sorbonne

Il manque une figure à la fresque sublime qui resplendit au mur de cet amphithéâtre !

Je voudrais voir, errant parmi les fleurs de la prairie, sous les arbres du Bois Sacré, au milieu de ces formes pures et de ces images sereines, — symboles émouvants des sciences éternelles qui nous dévoilent la nature, des lettres qui chantent sa gloire et des arts qui nous en consacrent la beauté, — je voudrais voir une blanche figure, entr’ouvrant ses bras fraternels !

Car l’image de la bonté, fleur divine de l’âme humaine, serait digne de prendre place dans le cortège magnifique où se déroulent sous nos yeux tous ces symboles immortels du génie de l’Humanité !

Nous sommes réunis, ce soir, pour exalter cette noble vertu. Nous sentons d’autant plus le besoin de la glorifier, que nous sortons à peine du plus terrible déchaînement de fureur et de barbarie qui ait jamais déshonoré l’Univers. Si nous avons pu voir l’énergie, le courage, l’abnégation, l’esprit de sacrifice, l’amour de la patrie, qui sont aussi parmi les plus hautes vertus, surgir de toutes parts dans le tumulte des batailles, l’Humanité, pendant ces

quatre années terribles, n’a pu faire autre chose que d’endurcir son âme et cuirasser son cœur.

Mais maintenant, l’heure est venue où nous pouvons, où nous devons réagir de toutes nos forces contre la loi d’airain qui a meurtri l’Humanité. Avons-nous le droit d’espérer que le monde ne reverra pas ce que nous avons vu ? C’est le secret de l’Avenir, et l’Avenir sera ce que nous le ferons, ce que notre énergie, ce que notre courage, ce que notre esprit d’ordre et de discipline, ce que notre volonté de regarder en face les réalités de demain nous commanderont d’entreprendre pour le salut de la Patrie et la tranquillité du Monde.

Mais, à cette heure où l’Humanité, fatiguée par l’ébranlement du grand cataclysme, commence à peine à se ressaisir, l’énergie, qui doit être la règle de notre conduite et le guide de notre action, ne doit pas nous faire oublier cette bienfaisante bonté, dont nous sentons tous le besoin ! Elle en est, au contraire, la condition nécessaire. Car la bonté sans l’énergie, n’est plus que la faiblesse, et quelquefois la défaillance. La bonté véritable ne doit pas être aveugle. Nous devons être bons pour ceux qui le méritent et pour ceux qui le sont eux-mêmes, ou qui peuvent le devenir. Car les méchants, car les âmes viles et basses, les cœurs mauvais ne le méritent pas. Pour ceux-là, il faut être justes. Il faut souvent être sévères. Il faut parfois être implacables.

Soyons bons pour les pauvres gens, pour les faibles et les malheureux, pour ceux qui souffrent et qui peinent, pour les enfants dont les premières impressions suffisent bien souvent à orienter toute la vie. Soyons bons pour les animaux, dirai-je enfin, après tant d’autres ! pour tous ces frères inférieurs dont la plupart ont une âme candide et ne connaissent pas le mal ! Mais n oublions jamais que les loups sont les loups !

Cultivons donc, en même temps que la bonté, l’énergie tutélaire. Cultivons surtout la justice, — et si nous pouvons bien souvent

SUR LA BONTÉ

comprendre l’amertume qui vient troubler l’âme des malheureux, des faibles et des impuissants, — il faut que la bonté soit la vertu des forts !

Voilà pourquoi nous, chirurgiens, qui, par notre existence même, sommes chaque jour entraînés aux résolutions viriles, aux responsabilités redoutables, nous qui sommes tenus d’entretenir vivante cette flamme de l’énergie indispensable aux grandes décisions, et d’affermir notre âme contre les émotions douloureuses et parfois tragiques qui nous assaillent chaque jour, — voilà pourquoi, nous qui vivons parmi les malheureux au cœur rempli d’angoisse que la fatalité conduit entre nos mains, nous sommes de ceux qui ont le droit de parler, parce qu’ils les connaissent, des bienfaits que peut apporter, dans l’âme de tous ceux qui souffrent et qui meurent, le miracle de la bonté.

Ah ! sans doute, beaucoup de ceux qui nous connaissent mal, s’imaginent que pour vivre de notre vie, de cette vie qui s’écoule dans le sang et dans la douleur, il faut avoir une poitrine où palpite un cœur insensible. C’est qu’ils ne savent pas que rien ne vaut le spectacle toujours renaissant de la maladie, de la souffrance et de la mort, pour éveiller en nous toutes les compassions et toutes les pitiés, et ces émotions intérieures qui savent inspirer à ceux qui les éprouvent, les paroles consolatrices, si douces à ceux qui sont plongés dans l’angoisse et dans la terreur.

Oui ! c’est précisément parce que nous vivons parmi les malheureux, c’est parce que, chaque jour, nous voyons de nos yeux toutes les misères physiques que viennent aggraver encore toutes les angoisse morales, que le premier de nos devoirs est de relever les courages au moment des grandes épreuves, et, même lorsque nous avons perdu toute espérance, de rendre l’espérance aux cœurs désespérés.

Et puis, nous avons vu, aux jours sinistres de la guerre, qui a mis sous nos yeux tant de visions tragiques, tant de morts

émouvantes, héroïques ou douloureuses, — nous avons vu, nous avons admiré tout ce que pouvait faire la puissance de la bonté !

Que dire de toutes ces femmes au cœur généreux et passionné, qui ont assisté comme nous, et même de plus près que nous, à ces souffrances, à ces agonies et à ces morts ? Ce sont elles, ce sont ces infirmières bienfaisantes qui partout, depuis les ambulances du front de nos armées, que visitaient parfois les obus égarés ou les bombes criminelles lancées du haut des airs, jusqu’aux hôpitaux éloignés répandus dans toute la France, ce sont elles qui apportaient aux blessés innombrables, avec la délicatesse de leurs soins et la douceur de leur sourire, le soulagement à leurs souffrances et la consolation à leurs misères ; qui faisaient plus encore, qui les veillaient pendant des nuits entières, qui soutenaient pendant des jours et des semaines, leur esperance fatiguée et leur courage défaillant ; qui bien souvent, pendant les heures graves de la lutte et de l’agonie, gardaient dans leur main secourable la pauvre main tremblante qu’envahit le froid de la mort ; qui, lorsque tout était fini, fermaient les yeux de ceux qui ne devaient plus voir la lumière du jour ; qui ensevelissaient pieusement la dépouille des pauvres morts, et qui marchaient derrière leur cercueil.

Nous sommes aujourd’hui descendus des hauteurs où nous avait conduits l’exaltation du sacrifice et cette sorte d’atmosphère héroïque qui soulevait l’Humanité et l’emportait aussi haut dans l’abnégation qu’elle était tombée bas dans la brutalité. Nous ne sommes plus des héros, nous ne sommes plus des barbares. Nous sommes redevenus tout simplement des hommes dont le cœur a repris son rythme accoutumé.

Quel est donc, maintenant, quel est donc celui d’entre nous qui ne se sentirait profondément touché par l’injuste souffrance de tous ceux qui viennent à nous, de ces hommes jeunes et forts, faits pour la joie et pour la vie, et dont la mort nous confond

SUR LA BONTÉ

aujourd’hui, alors qu’aux jours des sanglantes batailles, où la mort les fauchait comme les épis mûrs, la mort ne comptait plus ?

Et que dire de ces pauvres femmes, de ces jeunes femmes surtout, si souvent et si gravement blessées par cette maternité douloureuse, qui est la plus haute des fonctions humaines, et qui devrait être la plus douce et la moins cruelle, parce que l’action merveilleuse de donner la vie ne devrait pas pouvoir apporter la mort avec elle.

Quel est donc celui d’entre nous qui ne se sentirait pas remué jusqu’au fond du cœur à la vue des enfants malades, de ces pauvres petits, sans révolte et sans volonté, qui ne connaissent de la vie que les douleurs qui viennent avec elle ? Qui donc pourrait rester sans émotion et sans pitié devant ces jeunes têtes blondes, aux grands yeux remplis d’innocence, dont nous tenons la vie et la mort dans nos mains, et qui ne savent pas ce que c’est que la vie, et moins encore ce que c’est que la mort ? Nous n’avons devant eux qu’à faire appel aux sentiments qui sont au cœur de tous les hommes, pour nous pencher avec bonté et souvent même avec tendresse sur ces petits lits blancs où sont couchés dans la souffrance ces pauvres enfants sans défense et qui quelquefois vont mourir...

Le contact incessant avec toutes les misères et le droit que nous avons d’essayer de les soulager, nous imposent de grands devoirs. A côté des devoirs d’ordre scientifique, qui seuls peuvent nous permettre d’exercer notre art difficile, et nous conférer cette puissance souveraine qui fait de nous les dispensateurs sans appel de la vie et de la mort, nous avons des devoirs moraux, plus grands peut-être encore : devoirs de conscience, devoirs de droiture et de sincérité, et ceux qui sont de tous les plus nobles et les plus sacrés, devoirs envers nos malades, envers ceux qui nous font confiance, envers cette humanité douloureuse qui nous tend ses bras défaillants ! Oui, nous nous devons tout entiers à tous ceux qui viennent à nous, pleins de crainte et pleins d’espérance, avec

cet esprit d’abandon et cette foi profonde qui pousse la foule inconsciente des déshérités de ce monde vers la source miraculeuse qui coule au pied de la verte colline, comme vers ce Sinaï légendaire qui se dresse au fond du désert, et dont la cime, environnée d’éclairs et de tonnerres, semble encore évoquer la voix inspirée du Prophète annonçant aux échos des foules prosternées que l’heure va sonner de la Mort ou de la Résurrection !

C’est notre honneur suprême et c’est notre fierté que d’avoir à remplir, au-dessus de tous les devoirs, ce magnifique devoir de bonté. Car la bonté, la pure et sereine bonté, est la plus haute de toutes les vertus qui s’épanouissent au cœur des hommes, parce qu’elle va porter vers le malheureux qui l’implore la parole qui rend le courage et qui berce la douce espérance, comme l’eau d’une source claire qui va répandre sa fraîcheur dans le sol desséché par le grand soleil de l’été. — Et notre science secourable, qui bien souvent donne la vie, peut quelquefois donner la mort. Mais la rayonnante bonté n’apporte jamais avec elle que le soulagement des misères humaines et ne peut faire que du bien !...

Travaillons donc, travaillons de toutes nos forces à en exalter la grandeur, car elle est, — avec la justice, — la lumière la plus éclatante qui resplendisse dans la nuit sur cette route ténébreuse où chemine l’humanité.

Page 1