NOTICES BIOGRAPHIQUES
JULES BŒCKEL
Malgré la tristesse et les amertumes de la vieillesse, c’est parfois un bonheur que de ne pas mourir trop jeune! Si Bœckel était parti quelques années plus tôt, il n’eût pas connu les grands jours qui ont transfiguré les dernières années de sa vie.
Pendant un demi-siècle, il a attendu l’heure de la délivrance, avec une patience, avec une énergie, avec un courage qui ne se sont jamais démentis, et quand elle est enfin venue, il a eu la joie sans pareille de voir autour de lui, dans Strasbourg reconquise, ses collègues, les Chirurgiens de France, unis dans un fervent hommage de respect et d’admiration pour sa fermeté d’âme et son haut caractère.
La guerre de 1870 l’avait trouvé faisant son devoir de soldat. Mais la lutte qu’il soutint alors, pendant ces quelques mois, ne fut rien auprès de celle qu’il entreprit ensuite, quand il résolut de rester dans sa patrie perdue, comme l’indomptable personnification de la Chirurgie Française.
Car c’est là ce qui fit sa véritable grandeur. Avec son oncle Ernest Bœckel, qui, fut, lui aussi, un chirurgien de haute valeur, qui, lui aussi, fut un jour président de notre Congrès, il livra le bon combat. Et puis, il y a déjà longtemps, il resta seul sur la brèche, à la tête du bataillon sacré qui vécut dans le culte de la chirurgie française et qui sut en maintenir l’esprit et la tradition.
11 venait souvent au milieu de nous. Il était de tous nos Congrès, et il n’est pas un d’entre nous qui n’éprouvât du respect et de l’affection pour cet homme dont la face amaigrie était en même temps si bienveillante et si mélancolique, et qui, dans un corps frêle, renfermait une âme héroïque.
Au premier souffle de l’orage, il reprit l’uniforme qu’il avait
conservé pendant cinquante années pour l’heure de la réparation.
Il vint modestement prendre sa place au chevet des blessés, dans un rang qui n’était digne ni de son âge, ni de son talent. Poursuivi, condamné par les autorités allemandes, qui tenaient encore la terre d’Alsace sans en posséder l’âme, il connut l’ivresse de la rentrée triomphale dans la ville régénérée, et comme il le disait à Tuf fier, en se jetant dans ses bras, il connut la fierté de montrer « son vieux pantalon rouge » à quelques-uns de ceux qui, pendant tant d’années, avaient insulté sa douleur.
Peut-être a-t-il, comme nous tous, songé avec quelque amertume à cet avenir incertain qui ne sera sans doute pas celui qu’avait droit d’espérer la France aux jours de la Victoire. Mais il est mort au bord du Rhin redevenu français. Jamais, sans doute, quand il était encore dans la force de l’âge, il n’a demandé au destin de plus haute faveur.
Et nous, chirurgiens français, à cette heure suprême, saluons avec respect ce chirurgien d’Alsace, qui a, pendant cinquante années d’épreuves, entretenu sur l’autel de notre art le feu sacré qui ne doit pas s’éteindre, et que nos pensées reconnaissantes accompagnent la mémoire de cet homme, qui mit au-dessus de tout l’amour persévérant de la patrie, perdue dans le désastre et retrouvée dans la victoire.
Presse Médicale (1), 30 avril 1927.
(1) Toutes ces notices ont paru dans la Presse Médicale.
EDOUARD KIRMISSON
Le dernier des quatre agrégés vient de s’en aller à son tour. Plus heureux que ses camarades, ou tout au moins que deux d’entre eux, il a rempli sa destinée, trop vite brisée par la mort,
chez Bouilly, qui se vit stoïquement tomber en pleine force, chez
Reclus, qui nous a quittés à l’heure même où s’embrasait le monde. Et voici dix ans que Peyrot a retrouvé ses deux amis.
C’est la collaboration de Kirmisson au Manuel des quatre agrégés, dont s’est nourrie toute une génération d’étudiants, qui avait, lorsqu’il était jeune encore, répandu dans le monde entier, parmi ceux qui viennent chercher dans la clarté des livres français la substance de leur savoir, le nom qui s’éteint aujourd’hui.
Il s’était retiré dans un coin perdu de Bretagne. Mais il revenait quelquefois, et nous l’avions revu à l’inauguration du monument de Farabeuf, fidèle au souvenir du maître disparu. Et aussi, il y a quelques mois, quand il était venu chercher des soins qui n’ont pu changer le destin.
Kirmisson avait beaucoup d’affection pour moi, et je la lui rendais de tout cœur. Je n’avais jamais été son élève. Mais les heureux hasards du Congrès de Madrid, en 1903, nous avaient rapprochés. Il nous avaient conduits tous les deux à Séville, dans les jardins de l’Alcazar, où je le vois encore, levant les bras au
ciel, quand nous nous rencontrâmes au détour d’une allée. Et puis nous avions tous les deux, de la rive opposée du Tage, contemplé l’âpre, majestueuse et terrible Tolède, sur son roc de granit, brûlé par le soleil ou glacé par les vents d’hiver ! C’est là que je l’ai bien connu, et c’est là que je l’ai aimé. Il avait une âme ingénue et des admirations d’enfant, un bon rire éclatant, un cœur généreux et sincère. C’est ainsi que me fut révélé un Kirmisson tout à fait ignoré de ceux qui ne savaient de lui que ses emportements subits et ses colères passagères. Et ceux qui n’avaient vu que ses coups de boutoir et n’avaient entendu que ses imprécations ne pouvaient soupçonner tout ce qu’il y avait de simple et même de candide dans cette âme passionnée, de discret et de délicat dans cette enveloppe un peu rude.
Il s’était consacré de bonne heure à la chirurgie des enfants. Sa grande puissance de travail, sa haute culture scientifique lui avaient permis de connaître ce qui s’élaborait dans ce vaste domaine, au moment même où les méthodes modernes commençaient à le transformer. Si bien que, lorsqu’il fut question de créer à Paris une chaire de Clinique chirurgicale infantile, c’est à lui qu’elle échut tout naturellement. Lannelongue portait un nom éblouissant, mais il n’était pas homme à reprendre un service actif, et ce fut son honneur de s’effacer devant un chirurgien plus jeune, et qui, s’il ne possédait pas ses titres souverains, était en tout cas plus capable d’assurer la charge difficile de moderniser un enseignement qui en avait besoin.
C’est la tâche que Kirmisson s’imposa pendant de longues années. Mais il eut toujours une prédilection évidente pour l’orthopédie. Son impatience naturelle et son caractère bouillant s’accommodaient mal de la plupart des interventions délicates qui sont la substance quotidienne de la chirurgie des enfants. En revanche il possédait à un haut degré le don de l’enseignement.
EDOUARD KIRMISSON
Sa parole était claire, et il savait exprimer avec une merveilleuse précision une pensée nourrie d’une longue expérience.
Son autorité s’était étendue, et le respect qu’inspiraient à tous la droiture de son caractère et sa haute probité morale l’avait conduit, avant la guerre, à la présidence du Congrès de Chirurgie, honneur dont il était digne, et qui, je le sais, avait profondément touché son cœur.
Et puis, la guerre vint. Comme tous ceux que leur âge éloignait des champs de bataille, il fit de son mieux pour travailler à l’œuvre commune d’où sortit la Victoire.
Il connut ces grands jours que nous ne verrons plus ! Mais l’heure de la retraite avait déjà sonné. C’est alors qu’il pensa qu’aux jours du crépuscule, il est doux d’aller retrouver les lieux où l’on a vu le jour. Il retourna dans sa Bretagne bien-aimée, au pays des landes sauvages et de la mer aux flots mouvants. Et c’est là qu’il vient de s’éteindre et qu’il repose pour toujours dans la paix qui nous attend tous et que rien ne troublera plus.
27 octobre 1927.