DISCOURS PRONONCE AU BANQUET DE L’INTERNAT
Mesdames,
Mes Chers Camarades,
J’ai présidé bien des banquets, bien des congrès, bien des cérémonies, amicales ou solennelles ! Mais rien n’a remué mon coeur aussi profondément que ce Banquet de l’Internat, qui évoque devant mes yeux tout un monde de souvenirs, et qui ramène ma pensée à cinquante années en arrière, presque à l’heure même où naissait cette association fraternelle dont nous fêtons ce soir le demi-siècle d’existence.
Que de changements depuis lors ! Sans doute, c’est l’évolution nécessaire, qui distingue le mouvement de la vie de l’immobilité de la mort. Mais s’il se produit dans la marche des institutions, comme dans celle de l’Humanité, de longues périodes de sommeil, on y rencontre aussi des heures décisives. Et ce sont celles-ci que nous avons vécues, nous les anciens de 1880 à 1890. Années fatidiques, qui doivent sembler bien lointaines aux derniers venus d’entre vous, mais qui ont vu s’accomplir une sorte de révolution dont l’influence a été capitale.
C’est alors, en effet, que se sont manifestées les premières conséquences de ce prodige, annonciateur des temps nouveaux, que fût la révélation pastorienne.
La médecine déchirait ses voiles, et l’on voyait progresser chaque
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jour en audace et en sécurité cette chirurgie nouvelle, qui devait bientôt conquérir le monde. Elle avait trouvé, parmi les chirurgiens, alors dans la force de l’âge et la plénitude du talent, les hommes qui devaient la conduire aux sommets éclatants qu’elle occupe aujourd’hui.
La médecine traditionnelle était ébranlée dans ses fondements, et les jeunes internes, qui naissaient à la vie scientifique, dans cette atmosphère de lumière et de vérité que Pasteur venait de répandre sur le monde, se lancèrent avec l’invincible enthousiasme que donne la foi, dans ces recherches nouvelles qui, nous le sentions tous, voyaient se déployer devant elles des perspectives infinies.
Le plus grand nombre se consacrèrent à la médecine et se passionnèrent pour les travaux de laboratoire, — de ces pauvres laboratoires, d’où sont sorties, cependant, de si grandes choses.
Et c’est ainsi, pour ne parler que de ceux qui nous ont quittés, qu’en 1890, dans cette Salle de Garde de Necker, qui retentissait de nos discussions quotidiennes, j’ai vu s’éveiller chez Widal, la noble flamme du génie, qui devait conduire si haut la juste gloire de son nom.
C’est là qu’était aussi, dans ce même hôpital, en cette même année, déjà dans tout l’éclat de sa jeune renommée, ce fils du soleil des tropiques, cet inoubliable Albarran, avec ses yeux de feu et son profil de l’aigle des montagnes, qui sentait, lui aussi, de soudaines clartés s’allumer dans son âme, et qui devait connaître, dans sa trop courte vie, toutes les félicités du triomphe et toutes les amertumes des catastrophes.
Et combien d’autres, mes vieux amis, mes camarades, dont cetains sont ici ce soir, qui ont jeté tant d’éclat sur la médecine française et répandu jusqu’aux extrémités de la terre, le rayonnement spirituel et la gloire de la Patrie !
C’est donc à cette époque que s’est accompli, je le répète, une
véritable révolution. Vous permettrez à un vieux chirurgien de rappeler ici ce grand événement, parce qu’il a eu la plus forte et la plus heureuse influence, à la fois sur la destinée des chirurgiens et sur la protection des populations françaises contre la maladie et contre la mort.
Quelques-uns d’entre nous, qui s’étaient consacrés à la chirurgie et qui, par leur séjour auprès des maîtres qu’ils assistaient dans leurs opérations quotidiennes, avaient acquis une grande expérience, prirent conscience de leur valeur, du droit qu’ils avaient conquis d’exercer cette chirurgie de jour en jour plus puissante, et de prendre dans leurs propres mains les responsabilités nécessaires de la vie et de la mort. Confiants dans l’avenir, ils résolurent d’aller s’établir en province, et tentèrent la grande aventure.
Il faut se souvenir de ce qu’était alors l’exercice de la chirurgie. Tout le monde vivait encore dans l’épouvante — justifiée — ■ qu’inspiraient les opérations. La guerre de 1870 n’était pas loin, et je me souviens encore de la sinistre renommée des ambulances de ce temps. Il y avait un peu partout des soldats qui avaient vu mourir à côté d’eux la plupart des blessés, comme les soldats de la grande guerre les ont vu presque tous guérir, — et quelquefois ressusciter ! Tout le monde savait qu’une opération était chose grave, et le peu de chirurgie qu’on faisait alors était réservée aux maîtres des grandes villes et des facultés, auxquels leur haute situation scientifique et morale permettait seule d’affronter les lourdes responsabilités d’une intervention trop souvent suivie d’un échec.
Dans les campagnes, la chirurgie commune ne s’étendait guère au delà des opérations d’urgence, pour lesquelles il était impossible d’avoir recours à des chirurgiens éloignés, et qui, par la force des choses, étaient confiées à ces médecins de campagne, si souvent admirables, humbles modèles du devoir, du dévouement, du
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courage, et qui s’acquittaient de leur mieux d’une tâche souvent difficile.
C’est dans ces conditions que quelques jeunes gens, messagers bienfaisants de la chirurgie nouvelle, forts de leur expérience, forts de leur science et de leur conscience, allèrent fonder au loin ces centres chirurgicaux qui ont rendu de si éclatants services, et qui, peu à peu, ont donné aux populations de nos provinces la notion de la chirurgie renaissante et de la confiance qu’elle a le droit d’inspirer à tous.
Et puisqu’également, parmi ces pionniers de la première heure, il m’est permis de ne parler que de ceux qui sont morts, que mes chers amis d’autrefois, Monprofit et Delagenière, qui furent l’un et l’autre l’honneur de la chirurgie française, reçoivent ici, au nom de tous, l’hommage du grand souvenir qu’ils ont laissé dans nos cœurs.
Reportons donc pieusement notre pensée vers ces amis disparus, et vers d’autres encore qui les ont précédés dans la mort, — ou qui les ont suivis, — et qui furent aussi des initiateurs intrépides. En abandonnant Paris, ils ont, je le répète, tenté la grande aventure ! Ils l’ont réussie. Non seulement pour eux, non seulement pour ceux qui venaient derrière eux, mais encore et surtout pour le bien de tous ceux qui, jusque dans les campagnes les plus reculées, savent maintenant qu’ils ont à côté d’eux celui qui, aux heures douloureuses, saura les soulager et pourra, aux heures tragiques, les arracher à la mort.
Car aujourd’hui, après un demi-siècle, l’initiative courageuse de ces hommes a donné des fruits magnifiques. Il n’est pas, dans toute la France, il n’est pas de petite ville, dans laquelle ne soit installé, comme une sorte de gardien vigilant du salut public, un ancien interne des hôpitaux de Paris, ou des villes où siègent les grandes facultés, un homme que son succès dans des concours difficiles, — où il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, — que ses études
approfondies, que son séjour pendant quatre années dans les services importants, où il a travaillé à côté de maîtres qui ont fait leurs preuves, que, en un mot, son expérience de la chirurgie, rend capable de l’exercer de ses propres mains. Car c’est ainsi, malgré l’avis d’une Académie mal informée, c’est ainsi qu’il faudrait conquérir ce droit d’exercer la chirurgie, qui ne devrait pas être accordé à tous, comme il l’est aujourd’hui, en vertu de lois séculaires qui remontent à une époque où la chirurgie n’existait pour ainsi dire pas. Car c’est seulement lorsqu’il est légitimé par des études sérieuses et prolongées que devrait être conféré le droit souverain de vie et de mort sur des hommes, sur des femmes, sur des enfants enfin, sans défense et sans volonté, qui tous, ne sont plus devant nous que de pauvres êtres douloureux, épaves désemparées qu’un de nos gestes peut sauver ou précipiter dans la mort 1
Vous me pardonnerez, je l’espère, d’avoir ainsi rappelé devant vous, à la manière des anciens, ce que j’ai vu dans ma jeunesse. Mais l’importance de ce grand mouvement qui a permis l’organisation dans toute la France d’une chirurgie bienfaisante, ne doit pas nous faire oublier qu’il s’est produit en médecine une évolution parallèle. Nous voyons à peu près partout, pour le plus grand bien de tous, des médecins auxquels le titre d’ancien interne des hôpitaux confère une garantie certaine de travail assidu, de science acquise par l’observation prolongée des malades, d’indiscutable compétence.
Je sais aussi que, pour être en apparence moins éclatant que celui du chirurgien, le rôle du médecin, n’est, en réalité, ni moins grand, ni moins salutaire. S’il est peut-être plus brillant de sauver un enfant mourant par une opération qui remplit d’émotion tous ceux qui en sont témoins, il n’est ni moins beau, ni moins émouvant de voir un médecin, après un examen difficile, venir seul, quelquefois dans le silence de la nuit, au fond des campagnes lointaines,
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sauver un pauvre enfant par ce miracle quotidien de quelque médicament héroïque, ou de quelque sérum plus puissant que la mort !
Et ne savons-nous pas que si le chirurgien peut être quelquefois vicitime de son art, plus fréquemment que lui, le médecin, penché sur ses malades, emporte, en s’en allant, le germe empoisonné qui causera sa mort.
Et puisque ce soir, grâce à ce miracle des temps nouveaux, qui surpasse tous les prodiges, je puis être entendu de tous ceux qui, dans la France entière, peuvent à chaque instant voir pénétrer à leur foyer le spectre de la mort, qu’ils sachent bien que partout autour d’eux, il y a maintenant des hommes d’élite, médecins et chirurgiens, dignes de leur confiance et capables de les sauver.
Ah ! jeunes camarades, écoutez un homme qui a longuement médité sur tous ces problèmes, que nui n’a le droit de traiter légèrement, qui m’ont passionné et parfois même obsédé pendant toute ma vie, et qui, cependant, sont quelquefois brutalement tranchés, et tranchés contre nous, par des hommes dont je n’incrimine pas la bonne foi, mais dont j’ai le droit de dénoncer l’incompétence, dans des jugements sans appel, dont vous connaissez tous l’inacceptable iniquité !... Croyez-moi ! Ecoutezmoi ! Vous connaîtrez souvent des heures angoissantes. Alors, descendez en vous-mêmes, interrogez votre âme, votre cœur et votre raison, et chaque fois que vous aurez, seuls, face à face avec votre conscience, à prononcer, sur l’heure, le mot qui peut être une parole de vie, mais qui peut être aussi un arrêt de mort, écoutez la voix souveraine qui monte du fond de votre âme !...
C’est à vous tous que je m’adresse ! C’est aux jeunes surtout, à ceux qui ne connaissent encore de la vie que les espoirs qu’elle ouvre à l’horizon ! c’est à vous, médecins et chirurgiens, qui montez après nous l’âpre et rude colline, au sommet de laquelle tous n’arriveront pas, — et qui vivrez des jours que vous cachent
encore les ténèbres de l’avenir ! C’est à vous que je dis, comme un vieux camarade :
Que la destinée vous soit favorable. Puissiez- vous ne pas voir ce que nous avons vu, ce drame effrayant de l’Histoire, qui s’enfonce dans le passé. Conservez, conservez toujours cette fraternité des cœurs que nous avons connue dans la vie d’hôpital et qui, ce soir, nous réunit dans cette émouvante commémoration. Travaillez ! travaillez avec conscience, avec dévouement, avec loyauté. Souvenez-vous que, dans le métier passionnant que vous avez choisi, à coté du bien que vous pouvez faire par l’étendue de votre science et par la fermeté de votre main, il y a celui que vous pouvez répandre par votre cœur, par votre bonté, fleur merveilleuse qui s’épanouit dans l’âme de ceux qui connaissent la douleur humaine ! Mais souvenezvous aussi que, dans l’exercice de notre art difficile, il est une haute vertu qui l’emporte sur la bonté même. Cette haute vertu, se nomme le Devoir !
Faites votre devoir et laissez faire aux dieux !
30 avril 1932.