‹ En marge de la chirurgieChapitre 26 sur 49 · ASSOCIATION DES ÉTUDIANTS YOUGOSLAVES · texte numérisé non relu

ASSOCIATION DES ÉTUDIANTS YOUGOSLAVES

Oui, mes amis, je le répète, oui, depuis trois mille ans, les Balkans ont connu toutes les grandeurs et toutes les calamités. C’en est assez ! Il ne faut plus que de leur sol jaillisse de nouveau l’étincelle qui risque d’embraser le monde. Vous avez effacé les injustices de l’histoire, vous avez vaincu par la force l’armée de la violence et celle de la trahison, vous avez bien droit au repos. Il faut que la paix bienfaisante s’étende maintenant sur ces terres désormais libres, qui ont déjà bu trop de sang !

Mais la paix ne connaît que ceux qui sont dignes de l’imposer. Vous avez l’énergie, vous avez le courage, vous avez l’enthousiasme, l’amour de la terre natale que vous avez sauvée ! Gardez au fond du cœur ces vertus éternelles, qui font la force des nations. Gardez la discipline, — la discipline du cœur et celle de l’esprit. Vous avez la force morale. Ayez aussi la force matérielle. C’est le seul rempart salutaire aux jours où nous vivons, car nous vivons dans la réalité, et non pas dans le rêve. C’est le seul bouclier contre la félonie, contre l’ambition, contre la folie même, qui par moments, nous l’avons vu, s’empare de l’esprit d’un peuple, comme elle s’empare de l’esprit d’un homme ! Gardez votre cœur ferme, gardez votre esprit libre, car un esprit de justice et de paix ne peut fleurir que dans une âme libre !

Mais conservez aussi votre épée et votre cuirasse, votre épée toujours prête, et votre cuirasse d’acier. Et vous serez alors de ceux que l’on respecte, parce qu’on respecte les forts ; mais vous serez aussi de ceux que l’on aime, parce qu’on aime ceux qui sont pour la justice, et qu’un peuple doit être fort s’il veut garder le pouvoir d’être juste !

Soyez donc forts et soyez justes. Et vous mériterez le grand Destin qui commence pour vous. Et puis aussi, ô compagnons des jours d’épreuve, réfléchissez ! Songez à la France lointaine, à cette grande sœur qui, aux heures tragiques, vous a tendu la main. Et si, dans des jours difficiles, vous hésitez sur le devoir...

Eh bien ! levez les yeux sur l’image sublime qui se dresse au Kalimegdan et qui vous parlera toujours de la France libératrice.

Songez qu’elle a souffert, comme vous, qu’elle a souffert pour vous, qu’elle a failli mourir, et qu’elle doit de vivre encore, avec vous, mes amis, aux flots de sang versés aux champs immortels de la Marne ! Non ! non ! il ne faut pas revoir ce que nous avons vu !

Les responsables d’un nouveau cataclysme pleureront des larmes de sang. C’est à vous, c’est à nous de consacrer toutes nos forces, à empêcher un tel cyclone de venir à nouveau ébranler l’univers, en entraînant l’humanité aux abîmes d’un désastre matériel et d’une régression morale qui nous ramèneraient pour des siècles aux plus mauvais jours de l’histoire !

Telles sont les quelques paroles qu’un vieux Français de la vieille France, profondément ému par ce qu’il a pu voir aux jours inoubliables des fêtes de Belgrade, vient, avec tout son cœur, dire, ce soir, aux jeunes hommes qui portent en eux l’avenir de cette Yougoslavie généreuse, qui partage avec la Pologne ressuscitée et cette Roumanie nouvelle, sortie, elle aussi, du creuset bouillonnant de la Grande Guerre, l’honneur insigne et redoutable de tenir, aux portes de l’Orient, le drapeau de la Vieille Europe !

Et vous, ô mes jeunes amis, grandis dans la douleur, si \ous voulez rester dignes des exploits de vos pères, qui marchaient d un cœur intrépide sur le grand chemin des batailles, sachez que les vertus militaires, le courage, l’abnégation, la discipline, sont plus belles peut-être encore quand elles travaillent pour la paix du monde, et conservez comme un trésor sacré dans le fond de vos cœurs, l’amour de la noble patrie dont vous êtes les fils, et que nous avons vu naître dans la détresse, dans le sang et dans la douleur !

17 janvier 1932.

LA MEDAILLE DE RECAMIER

C’est au nom de l’amitié que je suis ici, car je n’ai d’autre titre à prendre la parole que celui qu’a bien voulu m’attribuer lui-même celui dont nous consacrons aujourd’hui la belle et noble carrière.

Certes, je connaissais déjà Récamier, il y a quelque quarante ans. Car il avait son nom! Un de ces noms qui, pour s’en montrer digne, obligent celui qui le porte à s’imposer par quelque éclatante supériorité, ou quelque vertu singulière. Nous étions de bons amis, et même de bons camarades, pour employer ce mot qui renferme en lui tant de choses, bien que les hasards de l’Internat, où il était mon ancien de deux ans, ne nous eussent jamais conduits dans le même hôpital. Mais nous étions tous deux de ceux qui gravitaient autour de Farabeuf, dans cette Ecole Pratique qui sortait à peine de terre, et où ceux d’entre nous qui survivent à tant de deuils, et qui, de temps en temps, s’aventurent à la nuit tombante, dans la clarté crépusculaire de son cloître silencieux, voient se dresser comme un fantôme l’ombre blanche du grand disparu !

Et puis nous avions commencé à nous mieux connaître, quelques années plus tard, ici même, dans cet hôpital Saint-Michel, qui ne renfermait pas encore les splendeurs d’aujourd’hui. A deux ou trois reprises, il m’avait demandé de venir opérer avec lui des malades gravement atteints. D’ailleurs, dès cette époque, on ne le

rencontrait qu’à de longs intervalles. La confiance justifiée et l’amitié clairvoyante d’un homme auquel il a consacré une partie de son existence et qu’il a fidèlement servi, jusque par delà la mort, avait fait de lui, comme je l’ai dit quelque part, un de ces pèlerins du vaste monde, qui, des glaces du Pôle aux magnificences des forêts équatoriales, ont promené partout, sur la Terre éternelle, les aspirations de leur âme et la curiosité de leur pensée. Et de temps en temps je le rencontrais, revenant de quelque expédition nouvelle, dont il me racontait, non sans éveiller dans mon cœur une secrète envie, certains épisodes que j’ai retrouvés dans le beau livre qu’il nous a donné, si plein de couleur et de vie, et dont le titre seul est un acte de foi touchante et généreuse (1).

Je savais aussi qu’il n’employait pas seulement les ressources de son talent à guérir ceux qui peuvent être guéris, mais encore à soulager, à consoler ceux qui ne le peuvent pas ! Car si son esprit connaissait la noble et pure joie de rendre la vie à ceux qui sentent déjà flotter autour d’eux les ombres de la mort, son cœur connaissait aussi cette joie profonde de la charité, qui travaille, sans espérance, à rendre l’espérance à ceux qui sont déjà marqués par le destin.

Mais c’est plus tard qu’il m’a été donné de le connaître tout entier et de pénétrer dans son cœur.

C’était pendant la guerre ! Le hasard des événements nous avait conduits tous les deux à Châlons. Malgré son âge, il avait voulu servir à l’avant. Le deuil cruel d’un fils, tombé dans les batailles, n’avait fait qu’exalter son énergie et sa ferme résolution de travailler à son rang, au salut de la Patrie. Il dirigeait là-bas un de ces hôpitaux improvisés, où son talent chirurgical et son dévouement lui ont permis de sauver un grand nombre de blessés.

(1) L'âme de l’exilé.

LA MÉDAILLE DE RÉCAMIER

Pour moi, j’avais été chargé de fonctions qui restent à mes yeux le plus grand honneur de ma vie, — comme le plus grand souvenir! J’allais à l’armée de Gouraud voir ce qui se passait au point de vue chirurgical. J’allais soutenir mes confrères, les chirurgiens des champs de bataille, comme ceux des ambulances du front ou des hôpitaux de l’arrière, de mes conseils et de mon expérience, — et c’est ainsi que tous les mois, je séjournais quatre à cinq jours au front, dans le pays de la douleur, du sacrifice et de la mort, — mais qui était aussi le pays de l’énergie, du courage, de l’héroïsme et de l’exaltation des plus hautes vertus humaines !

C’est là qu’il m’a été donné de connaître le vrai Récamier, celui que je retrouve aujourd’hui devant nous.

Je l’amenais souvent avec moi, dans les tournées que j’allais faire aux ambulances de l’avant et dans ces admirables hôpitaux du front, qui ont vu tant de morts et tant de souffrances, mais qui aussi ont apporté à des blessés sans nombre, la guérison, le salut, et parfois la résurrection !

Que d’heures nous avons ainsi passées ensemble, le long des routes de Champagne, sur ces routes où l’on entendait sans cesse le bruit du canon, et de temps en temps le sifflement de quelque obus, l’esprit obsédé par les événements grandioses et terribles au milieu desquels nous plongeaient les hasards de la destinée !

Et nous philosophions tous les deux sur les conséquences des événements qui se déroulaient sous nos yeux, sur ce théâtre immense où le grand acteur s’appelait « La Mort ».

Ah ! sans doute, nous n’étions pas souvent du même avis sur la cause première de toutes choses, et sur les forces inconnues qui précipitaient cette poussière humaine dans l’ouragan qui menaçait d’ébranler l’univers. Mais les hommes de bonne foi, et qui connaissent la fragilité de l’esprit humain, savent respecter les convictions qui ne sont pas les leurs.

C’est là que j’ai compris ce qu’était Récamier. C’est là que j’ai

pu voir jusqu’au fond, sa sincérité parfaite, sa tolérance pour des idées qui pouvaient heurter les siennes, et la générosité de son cœur, et cette indulgente et magnifique bonté qui semble sortir de son âme, comme l’eau d’une source pure qui murmure sous le soleil !

Oui, c’est là, c’est bien là que j’ai connu Récamier. Comme ces jours nous paraissent lointains ! Mais le Temps marche sans repos. Ces grands événements s’éloignent dans l’ombre du passé, et c’est l’ombre de l’avenir que cherchent maintenant à percer nos angoisses et nos espérances !

Mais les heures que nous avons vécues là-bas, et dont ceux qui vivaient plus près que nous de la fournaise cherchent à effacer le cruel souvenir, les heures que nous avons passées tous les deux dans la méditation et dans la discussion des plus hauts problèmes qui puissent se poser devant l’esprit des hommes, ces heures en même temps si courtes et si pleines, étaient faites pour créer entre nous les liens d’une amitié que seule brisera la Mort !

Depuis lors nous nous rencontrons très souvent, d’abord à la Société de Chirurgie, qui l’a appelé dans son sein, et choisi avant tous les autres, parmi tant de chirurgiens distingués qui se sont tenus en dehors des grands concours hospitaliers, et où nous avons tous pour lui la plus haute estime, et cette cordialité mêlée de respect dont nous entourons ceux d’entre nous qui en sont dignes! Et puis deux fois, dans mes courses errantes, je l’ai rencontré par hasard. Un jour sur un trottoir de Rome. Une autre fois dans le grand hall d’un hôtel magnifique, qui domine cette merveille de la nature qu’est la baie de Rio de Janeiro. Je le vis entrer tout à coup et son apparition n’eut pas le don de m’étonner. Car les vagabonds que nous sommes, pèlerins de la terre immense, finissent par ne plus s’étonner de rien. Mais ces heures passées ensemble sur des terres lointaines, où l’on retrouve ainsi quelque

LA MÉDAILLE DE RÉCAMIER

chose de la patrie, rapprochent encore les cœurs et cimentent les affections.

Voilà pourquoi je suis ici. Voilà pourquoi je viens dire de lui ce que je pense, voilà pourquoi je ne crains ni de blesser sa modestie, ni de faire violence à son humilité.

Car il est de ceux qui peuvent dire qu’ils ont marché droit sur le grand chemin de la vie, en songeant à leur prochain plus qu’à eux-mêmes, sans autre guide que le devoir, sans autres règles que la bonté, que la charité, que la vertu, sans autre loi que la loi de la conscience !

Hôpital Saint-Michel, 28 juin 1931.

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