DIVERS
LA MORT DU POISSON BLEU
Il y a peu de spectacles plus charmants que celui de ces aquariums tropicaux, qui commencent à être à la mode, et dans lesquels évoluent, parmi des plantes vertes et des rochers aux formes capricieuses, dans une lumière dorée, d’admirables petits poissons de toutes les couleurs, qui nous viennent des pays chauds.
C’est une joie perpétuelle pour les yeux que de les voir parcourir en tous sens leur prison transparente, avec une rapidité, avec une agilité prodigieuses, promenant de tous les côtés, à travers les rochers et les herbes marines, leurs robes éclatantes, d’uue richesse et d’une variété merveilleuses !
Mais c’est aussi parfois une joie pour l’esprit. Et il m’a été donné récemment d’assister à un spectacle extraordinaire, que je n’aurais pas cru possible, si je ne l’avais vu de mes yeux, et qui montre à quel degré d’élévation peuvent atteindre, devant la mort, les facultés affectives et sentimentales de certains de ces admirables joyaux vivants, qui ne semblent créés que pour le plaisir de ceux qui les contemplent. C’est d’ailleurs chez eux une rare exception, car ils voient, au contraire, disparaître avec l’indifférence la plus évidente leurs camarades de captivité, même lorsqu’ils sont de la même espèce. Beaucoup de ces petits poissons sont d’une grande fragilité, et on en voit mourir assez souvent,
avec une rapidité déconcertante. Leurs compagnons n’attendent pas toujours la mort pour se précipiter sur eux. Dès qu’ils sont malades, on voit les autres les mordre aux nageoires, les secouer pour en arracher des lambeaux, et, en somme, les dévorer vivants. Dès qu’ils sont morts le festin continue. Ces petits monstres ont une prédilection pour les yeux, et si on ne s empresse pas de retirer le cadavre, on assiste à des scènes de cannibalisme assez répugnantes. Tel est le spectacle normal, et c’est parce que je le connais bien que j’ai été profondément surpris d’assister à une scène d’un ordre tout différent, qui m’a véritablement ému, et dont je voudrais essuyer de retracer ici les péripéties surprenantes. Peut-être me sera-t-il impossible de rendre toute l’émotion qui s’en dégage. Mais j’affirme, en tout cas, de la façon la plus formelle, la réalité littérale de cette scène de psychologie presque humaine.
J’avais dans mon aquarium un couple d’admirables « combattants » de Sumatra, longs de 6 à 8 centimètres environ, au corps arrondi, effilé aux deux extrémités, comme un sous-marin minuscule, mais d’une admirable souplesse, et capable de s’infléchir dans les courbes les plus gracieuses. La femelle est très élégante, avec sa nageoire caudale arrondie, aux reflets bleutés, et sa petite tête fine que termine un museau pointu. Mais le mâle est splendide. De même forme générale et d’une souplesse identique, il porte une magnifique nageoire dorsale, qui se dresse comme une épée. Mais la nageoire de son ventre est une draperie somptueuse, d’un bleu profond, qu’il aime à déployer sous la lumière en ondulations éclatantes.
Ils ne faisaient pas toujours bon ménage, et j’ai vu, à maintes reprises, le mâle poursuivre assez rudement sa compagne, qui se réfugiait aussitôt dans les herbes et dans les rochers. D’ailleurs, sous l’influence de cette crainte, ou pour toute autre raison, elle se tenait presque toujours cachée parmi les plantes vertes, où il
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était souvent assez difficile de l’apercevoir. Mais il faut croire que cette mésentente n’était pas profonde, ou qu’en tout cas elle n’avait éveillé dans le cœur de la femelle que des sentiments passagers, car voici la scène funèbre qu’il m’a été donné de voir :
Le mâle est mort, à la suite d’un accident. Un jour, au moment où on renouvelait l’eau, avec un long tube en caoutchouc formant siphon, il fut aspiré tout à coup, et passa tout le long du tube, à frottement dur. Il sortit assez meurtri de cette aventure, et trois jours plus tard, après quelques alternatives, qui m’avaient permis d’espérer sa guérison, il succomba. Le hasard fit qu’il vint mourir sur le sable, dans un petit espace encerclé de rochers, au milieu même de l’aquarium, derrière la vitre antérieure. J’étais désolé de cette mort, dont l’imminence m’était apparue à la vue de quelques poissons qui, comme à l’ordinaire, s’étaient précipités sur le mourant afin de dévorer ses nageoires, ces nageoires magnifiques dont la belle couleur se ternissait avec l’approche de la mort.
Gomme je contemplais le petit cadavre, je vis tout à coup arriver la femelle, qui commença par mettre en fuite quelques-uns des agresseurs, en se précipitant sur eux. Et puis, elle revint vers son mâle immobile, se demandant sans doute pourquoi cette immobilité. Savait-elle ce qu’est la mort ? Elle s’approcha de lui, et de son fin petit museau qu’elle promenait, à son contact même, de la tête à la queue, elle semblait flairer ce corps inerte qui ne répondait pas à son appel. A deux ou trois reprises, je la vis s’éloigner de quelques centimètres et se livrer devant lui, comme l’aimée devant son seigneur, à des démonstrations d’une parfaite élégance, à des évolutions d’une souplesse singulière, comme pour le provoquer et le réveiller enfin, en lui faisant admirer la grâce infinie de ses formes. Puis elle revenait flairer d’un bout à l’autre le pauvre corps toujours inerte et, qui sait, le baiser peut-être ! De temps en temps elle s’élançait de nouveau
et mettait en fuite quelque rôdeur en quête de sa proie, puis revenait vers son mâle toujours sans mouvements. Plusieurs fois elle le heurta rudement, avec assez de force pour le déplacer, comme pour le sortir de ce sommeil profond, qu’elle ne comprenait pas. Au bout de trois ou quatre minutes de ce manège merveilleux, elle s’éloigna pour aller se perdre dans les plantes et dans les rochers. Et puis, elle revint auprès de celui qui demeurait toujours insensible à ses appels et aux évidentes manifestations de sa tendresse. Je l’observai ainsi pendant une demi-heure environ, au cours de laquelle la même scène se renouvela quatre ou cinq fois dans des conditions identiques.
J’enlevai alors le petit cadavre, au moment où sa femelle venait de s’éloigner.
Elle revint bientôt, tournant longtemps à la place maintenant vide, cherchant celui qui n’y était plus, et pendant les heures, et même les jours qui suivirent, la pauvre femelle éplorée, qui restait autrefois obstinément cachée dans les herbes et les rochers, venait sans cesse en pleine lumière, au point le plus central et le plus
visible, attirée par le souvenir de celui qu’elle avait perdu.
Un autre mâle a pris la place du premier. II a été fort mal reçu. Il y a eu des batailles, toujours provoquées, au début, par la femelle, fidèle au souvenir du disparu. Les belles nageoires du nouveau venu ont été fort endommagées, mais tout a une fin, et le mâle, outré de cet accueil malveillant, et sans doute conscient de sa force, a passé à la contre-attaque. Il a à son tour fortement maltraité les nageoires de sa compagne. Mais, aujourd’hui, tout est rentré dans l’ordre, et la paix semble revenue dans le ménage, sur lequel plane encore peut-être, en s’effaçant de plus en plus, l’ombre chère du disparu.
Telles sont les observations qu’il m’a été donné de faire. Je n’ai dit que ce que j’ai vu.
LA MORT DU POISSON BLEU
Je ne pense pas qu’il soit possible d’interpréter ces faits autrement que comme la manifestation de sentiments affectifs d’un ordre très élevé, véritablement émouvants, et qui ne paraissent pas toujours aussi profonds, ni aussi sincères, chez cet animal cependant bien plus haut dans l’échelle des êtres que le beau petit poisson bleu de Sumatra, et qui s’appelle l’Homme !
La Nature, 15 novembre 1931.