NAISSANCE, VIE ET MORT DES MALADIES INFECTIEUSES
Et quelle joie silencieuse il a dû ressentir, en écrivant, dans ce chapitre captivant sur la « Guerre Microbienne », les quelques lignes consacrées aux calamités évitées dans le dernière Guerre par la connaissance du mode de transmission du typhus exanthématique, qui est son œuvre impérissable.
Quel plaisir pour celui qui veut bien réfléchir, de voir un homme comme lui, évaluer à sa juste mesure ce que les finalistes se plaisent à nommer PIntelligence de la Nature, dont il nous montre à chaque instant l’incohérence et l’absurdité, quand ce n’est pas la malfaisance. Oui, il y a quelque satisfaction pour ceux qui, comme moi, ont bataillé dans le même sens, à voir qu’ils ont à côté d’eux un homme auquel une inspiration que, si je ne craignais de blesser sa modestie, j’appellerais volontiers d’un autre nom, a permis de réaliser une de ces découvertes qui élèvent leur créateur au-dessus du niveau commun, parmi les hommes dont, à une heure de leur vie, l’âme a senti jaillir cette inspiration supérieure qui marquera leur nom d’un trait qui ne s’efface plus.
De tout ce livre se dégage la sereine philosophie d’un homme auquel il suffit, pour trouver cette paix de l’âme et ce repos de la conscience que nous désirons tous, de descendre en lui-même en méditant dans le silence sur la grandeur de son œuvre et le bien qu’il a fait.
Presse Médicale , 1930.
LE PROCES DU TRANSFORMISME
Il y a quelque temps paraissait dans La Presse Médicale l’analyse du dernier ouvrage du professeur Vialleton (2). Ei voici que, depuis cette époque pourtant bien rapprochée, ce maître de l’embryologie et des sciences naturelles vient de disparaître, emportant dans la mort l’estime de ceux qui l’ont connu, pour sa science, pour son travail et pour la sincérité de sa pensée.
Ce livre a fait beaucoup de bruit. Il est sorti des librairies purement scientifiques pour apparaître un peu partout. Beaucoup d’éditions se sont succédées, et un grand nombre de lecteurs, qui ne sont pas de ceux qui, d’ordinaire, s’attachent aux publications de cette nature, ont parcouru ce livre austère, parce qu’ils espéraient y trouver, dans quelque réfutation éclatante de 1’ « illusion transformiste », la confirmation de leurs sentiments intimes.
Mais voici que, quelque peu ému sans doute par l’apparition de ce livre, le professeur Max Aron, de Strasbourg, dont tout le monde connaît la grande autorité en tout ce qui touche aux problèmes si délicats de la vie cellulaire, vient de nous donner successivement, ici même, deux articles de la plus haute inspiration
(1) Presse Médicale , 9 juillet 1930.
(2) Vialleton. — «L’origine des êtres vivants; l’illusion transformiste». Plon, 6, rue Garancière, Paris. La Presse Médicale, 25 décembre 1929, p. 1681.
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
scientifique, dans lesquels il expose, avec la plus parfaite impartialité et la plus grande indépendance d’esprit, ces questions d’une si haute portée philosophique h Et si je me croyais le droit de lui faire un reproche, ce serait seulement celui de n’avoir pas poussé jusqu’au bout, et formulé plus énergiquement, des conclusions qui me paraissent cependant bien claires, et de s’être refusé, comme il le dit, à échanger la blouse du chercheur contre l’habit du philosophe. L’habit du philosophe appartient à tout le monde, et il est de taille à le revêtir !
Et moi aussi, j’ai lu l’ouvrage de Vialleton. L’analyse de ce livre, parue ici même, avait réveillé en moi les enthousiasmes de ma jeunesse. Quand j’ai vu parler de 1’ « Illusion transformiste », j’ai voulu connaître les raisons permettant de formuler un jugement de cette gravité, afin de les discuter. Lorsque j’ai su que mon collègue Max Aron devait nous donner dans ce journal une opinion singulièrement plus autorisée que la mienne, j’ai attendu, et je viens aujourd’hui, avec plus de confiance encore, dire la façon de penser d’un homme que toute une vie d’études, d’observations et de réflexions n’a fait qu’enraciner davantage dans ses convictions d’autrefois. Et c’est parce que je crois ces convictions conformes à la vérité scientifique, que je considère comme mon devoir de défendre cette vérité dans un journal comme celui-ci, qui ne peut se désintéresser de ces grands problèmes, les plus hauts qui puissent s’imposer aux méditations des hommes.
Il y a dans cet ouvrage une grande vérité, et la voici : « Les contradictions des auteurs au sujet des classifications tiennent bien plus à la nature de l’esprit des classificateurs et aux mille
(1) « La conception physico-chimique de la vie et ses limites actuelles ». La Presse Médicale, 1930, p. 529 et « Le procès du transformisme ». Ibid., p. 867.
conditions préalables qui déterminent leur équation personnelle qu’à la nature même des chose » (p. 147).
Il n’en est pas seulement ainsi pour les classifications. Il en est de même pour les grands problèmes qui sont abordés dans ce livre, et les conclusions de notre auteur, lorsqu’il parle des « ruines amoncelées du Lamarckisme et du Darwinisme », sont précisément et avant tout une évidente manifestation de son équation personnelle.
En réalité, soit par son éducation première, soit par la formation de son esprit, soit par l’influence dominatrice d’une invincible hérédité, soit par conviction personnelle, Vialleton croit à la création. Il ne manque dans son livre que le mot de Dieu, qui a au moins le mérite d’être compris de tous ! Il enveloppe cette croyance de périphrases et de raisonnements qui, je l’avoue humblement, m’ont pour la plupart paru d’une impénétrable obscurité, mais elle est, à n’en pas douter, profondément enracinée dans son esprit et dans son cœur.
Ecrirait-il ceci, s’il en était autrement : « Comment cette évolution » (évolution du monde vivant, qu’il admet dans certaines limites) « s’est-elle opérée ? Nous avons vu qu’elle n’est ni régulière, ni continue, que les rameaux actuels ne sont pas les rameaux plus jeunes de branches plus anciennes. Faut-il imaginer qu’il y ait eu, à différentes époques, création de toutes pièces de formes nouvelles ? Nous n’en savons rien ? Voudrait-on que la création des êtres vivants ait été faite en une seule fois, les sources de toutes les formes ayant apparu au même moment, sous des aspects qui nous sont inconnus et s’étant différenciées par la suite ? Il est impossible de le dire. Mais ce qui est bien certain, c’est que cette différenciation ne s’est pas faite conformément au transformisme classique, que tout ce développement, au lieu d’être le résultat de forces aveugles et du hasard, témoigne au contraire d’une activité intelligente, utilisant de la manière la
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
plus rationnelle les choses existantes pour construire le monde à partir d’un certain nombre de plans initiaux ».
Et enfin, la dernière phrase de son livre : « Soixante-dix ans après le livre retentissant de Darwin, les recherches et les réflexions qu’il a suscitées, bien loin de confirmer les espoirs du maître et de combler les lacunes de sa doctrine, n’ont fait que montrer l’irrecevabilité des preuves dont celle-ci s’était contentée tout d’abord, et son impuissance à expliquer à l’aide des seules forces naturelles la formation du monde vivant ».
Nous voici donc dans les forces surnaturelles, dans la création et presque dans la Bible (p. 378). En vérité, où donc éclate la raison dans la constitution du monde ? Où donc l’activité intelligente ? Et quelle singulière façon pour elle de se manifester, dans la création volontaire et préméditée de tant d’êtres vivants qui ne font que se dévorer entre eux, et dans une organisation réfléchie du carnage universel ! Arrêtons-nous sur cette pente qui nous conduirait tout droit aux discussions théologiques sur la nécessité du libre arbitre et les dogmes du péché originel et de la rédemption...
C’est un titre lourd à porter que celui-ci : L’Origine des êtres vivants. Plus lourd peut-être encore, ce sous-titre : L’illusion transformiste. Quand on engage la bataille contre une doctrine aussi puissante et aussi bien établie que celle du transformisme, il faut avoir à son service des armes redoutables et il faudrait avoir aussi quelque chose à mettre à sa place, et qui ne soit pas tout simplement ce que le transformisme a précisément remplacé et qui croule de toutes parts.
Or, de YOrigine des êtres vivants, il n’est pour ainsi dire pas question. Quelques lignes à peine, aucune discussion, aucune explication, aucun regard profond vers ce problème fondamental et d’un intérêt passionnant.
Quant au transformisme lui-même, il me paraît sortir de cette
longue critique, non pas comme une « illusion » prête à s’évanouir, mais plus réel, plus puissant, plus définitif que jamais. Ce livre, destiné à le combattre, ne fait que le renforcer. L’auteur admet l’évolution, il la constate à chaque instant, et sa science profonde, à propos de faits innombrables, en discute les modalités. Alors ? Quelle différence y a-t-il donc entre le transformisme et l’évolution ? Nous ne sommes pas ici pour jouer sur les mots, ni pour accepter des définitions arbitraires. Malgré les efforts de Vialleton pour nous l’expliquer, je n’en vois aucune, car il n’y en a aucune. Le transformisme, c’est la possibilité pour les êtres vivants d’évoluer d’une forme vers une autre forme, et l’évolution n’est pas autre chose !
Vialleton s’est cependant donné beaucoup de mal pour écrire un chapitre destiné à mettre en opposition le transformisme et l’évolution, et pour essayer de démontrer que ces deux mots ont une signification contraire. Il n’a réussi qu’à obscurcir de la façon la plus déplorable une question fort simple (p. 360-365) . J ai lu et relu ce chapitre avec la plus grande attention. Je n’ai pu parvenir à en extraire une idée claire et je ne peux me 1 expliquer que par l’irrésistible tendance d’un esprit sincère à adapter, pour les besoins de la cause, les théories scientifiques à ses convictions personnelles.
« Le mot transformisme, dit-il, désigne une doctrine mécaniste, qui explique la formation des êtres vivants par la seule action de forces naturelles agissant sans direction et sans but. Le mot évolution est beaucoup plus ambigu. Etymologiquement, il signifie le déroulement de phénomènes consécutifs liés entre eux et aboutissant à un résultat. Mais ces phénomènes peuvent être dirigés ou non, le mot évolution ne le décide pas par lui-même. Il peut donc y avoir une évolution mécaniste aussi bien qu’une évolution dirigée » (p. 361).
Si j’ai bien compris, l’évolution agirait dans un sens déterminé
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
par la réalisation d 'idées créatrices, tandis que le transformisme agirait au hasard, suivant le mode « mécaniste », c’est-à-dire en vertu de causes purement mécaniques, et, en tout cas, naturelles. En sorte que, en réalité, l’évolution ne serait qu’un transformisme agissant dans un sens déterminé, disons intelligent, tandis que le transformisme ne serait qu’une évolution abandonnée au hasard.
C’est le raisonnement qui consiste à trouver une raison intelligente à ce qu’une étoile de mer ait cinq branches, ou le scorpion son venin au bout de la queue, alors qu’on célébrerait la même intelligence si l’astérie avait six branches et si le scorpion arborait en plein front son arme empoisonnée.
Cette terrible logomachie n’a en réalité, qu’un but, dont je ne conteste pas la sincérité, mais dont je dénie à la conclusion toute valeur : « introduire dans le langage biologique le mot création, qui en avait été banni » (p. 365).
C’est là, je le répète, une adaptation des faits à des convictions personnelles. On ne peut pas admettre l’évolution, constater à chaque pas sa criante évidence avec, à l’appui, d’innombrables exemples témoignant d’une science profonde, discuter sur ses causes et sur ses lois, connues ou inconnues, ses moyens et ses résultats, et soutenir en même temps que le transformisme n’est qu’une illusion, sous ce prétexte qu’il est purement « mécaniste » au lieu d’être « dirigé », comme est dirigée l’évolution ! Dirigé par quoi ? Il ne peut l’être que par des causes « mécanistes » ou naturelles ; sinon, il n’y a plus qu’une hypothèse : « le recours à des causes surnaturelles ». Ici nous quittons le domaine de la science et de l’observation pour nous noyer sans recours dans la métaphysique !
Revenons donc sur la terre et tâchons de nous reconnaître. Les sciences biologiques ont singulièrement progressé depuis un siècle, et les notions apportées par le transformisme doivent être élargies, sans toucher pour cela à la notion fondamentale de la transfor-
mation des formes vivantes, qui en constitue la base inébranlable, et sans renier ce grand mot de transformisme qui a eu une si haute fortune et qui a, qu’on le veuille ou non, lancé dans des voies nouvelles toute la philosophie moderne. Lamarck était de son temps et nous sommes du nôtre ! Les découvertes modernes de la chimie organique, de la physique moléculaire et de la biologie cellulaire nous ont permis d’avoir, sur l’origine possible des êtres vivants, des clartés inconnues de nos devanciers. Sans doute le transformisme de Lamarck et de Darwin n’explique pas tout, il ne peut pas tout expliquer. Il explique cependant bien des choses ; il donne des lois générales, et c’est beaucoup. C’est à nous d’adapter ces conceptions anciennes aux découvertes modernes et aux faits qui, dans un passé récent, se sont invinciblement imposés à notre esprit.
Il paraît évident, par exemple, que le monde vivant n’est pas issu d’une seule cellule, et que, au contraire, des formes multiples ont apparu dans le cours des âges, suivant un processus que nous ne pouvons encore soupçonner, pour se transformer ensuite suivant les lois de l’évolution. Mais le fait de l’origine polygénique des êtres vivants, telle qu’on peut la concevoir, ainsi que nous le verrons plus loin, n’enlève rien aux réalités du transformisme et de l’évolution.
Ne touchons donc pas à ce mot victorieux ! Je n’accepte pas, pour ma part, et j’ai dit pourquoi, ces distinctions subtiles et parfaitement arbitraires entre des termes qui jusqu’ici nous paraissaient identiques. Je le répète, ne jouons pas sur les mots. Il n’y en a que deux : transformisme ou création. Vialleton les a prononcés et c’est sur eux qu’il faut combattre !
Evolution, transformisme, doctrine de Lamarck, doctrine de Darwin, il n’y a que des différences de détail, ou plutôt, il n’y a aucune différence. C’est la doctrine de l’origine et du changement des espèces, du passage des formes vivantes de l’une à l’autre par
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
transformations insensibles : et tout cela, en vérité, n’est qu’une seule et même chose, c’est la doctrine de Lamarck ! Et l’homme qui a donné au monde cette révélation, qui n’a peut-être d’égale que celle de Pasteur et qui, si elle lui est inférieure par son influence matérielle, lui est très supérieure par sa portée spirituelle, cet homme a été, au cours de sa longue vie, assez combattu, assez bafoué, assez malheureux, (bien qu’il ait eu, vers la fin de sa vie, le pressentiment de la place qu’il tiendrait un jour dans l’histoire de la pensée), pour que nous, ses compatriotes, nous qui sommes du même sang, nous nous refusions à commettre l’injustice de donner à cette découverte prodigieuse un autre nom que le sien. Certes, Darwin, par l’admirable accumulation de ses travaux et de ses recherches, par les explications qu’il a données des faits, a bien mérité de prendre place parmi les hommes qui ont le mieux travaillé pour la science et pour la vérité. Mais c’est Lamarck qui, le premier, a fait jaillir de l’obscurité millénaire l’étincelle qui devait embraser le monde.
La justice et la vérité exigent que la doctrine qui nous a, une fois pour toutes, affranchis des idées anciennes, qui a ruiné toutes les vieilles philosophies et nous a permis d’élever nos regards et nos pensées vers l’impénétrable avenir, ne porte pas d’autre nom que le sien ! Il est assez grand pour supporter sa gloire !
Lamarck a fait faire à l’esprit de l’homme un pas de géant sur la voie de la vérité. Il nous a mis dans le droit chemin. Il nous a détournés de la route obscure que l’humanité suivait et qu’elle ne pouvait pas ne pas suivre, depuis qu’elle a pris conscience d’elle-même jusqu’au jour où l’éclair a traversé la nuit. « Un démiurge, il y a cent ans, a chanté sur des ruines »1 : Lamarck a allumé dans les ténèbres une lumière qui ne s’éteindra plus.
(1) Elie Faure. — Les constructeurs, Lamarck, p. 48.
Voilà pourquoi je viens ici prendre la défense de cette œuvre immense. Voilà pourquoi je viens ici, puisqu il en a été médit, montrer qu’il est encore parmi nous des hommes qui tiennent à s’élever contre ceux qui l’attaquent et qui la méconnaissent. Ne détruisons pas de nos propres mains nos gloires les plus pures.
L’esprit évolue comme les êtres vivants.
Au seuil de ce xx9 siècle, déjà plein de prodiges et de calamités, les émotions tragiques du plus grand cataclysme de l’histoire ont conduit beaucoup de ceux qui en ont ressenti 1 ébranlement profond vers une sorte de néomysticisme nuageux qui se manifeste de toutes parts.
Un peuple anxieux du lendemain, encore épouvanté de tout ce qu’il a vu et de tout ce qu’il a souffert, s’achemine plus nombreux et plus recueilli vers le silence des églises et l’ombre consolatrice des sanctuaires. Quelles que soient nos convictions, réjouissonsnous de cette évolution, car la discipline morale de toutes les Eglises, quelles qu’elles soient, est un frein salutaire contre les ferments de dissolution qui menacent de toutes parts notre organisation sociale.
Mais cet encouragement aux disciplines séculaires ne saurait nous contraindre à accepter tout ce qui les accompagne et à abdiquer la liberté de notre esprit !
C’est donc à nous, qui avons vécu dans notre jeunesse les temps héroïques de ces discussions passionnées, c’est donc à nous, à défaut d’autres plus qualifiés peut-être, qu’il appartient de monter sur la brèche et de repousser les assauts que l’on tente à nouveau de livrer contre ce que nous croyons être la vérité.
Laissons la multitude à ses convictions millénaires ! Respectons la foi de nos pères. Mais quand nous voyons des savants, de vrais savants, invoquer les puissances surnaturelles et nous ramener au miracle, au miracle auquel on revient, auquel nous avons vu la foule, ébranlée par les émotions de la Grande Guerre, attribuer
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
la victoire et le salut de la France, alors, je me lève et je crie : Non ! Il n’y a plus de miracles ! Laissons au César dégradé son vieux dieu allemand ! Jéhovah, dieu des armées, ne tient pas dans une chapelle, ni même dans l’infini des cieux. Nous l’avons vu, sans avoir eu besoin de nous prosterner devant lui, et nous avons senti passer son souffle sur nos têtes ! C’est le « dieu intérieur » c’est l’enthousiasme, c’est la flamme sacrée brûlant au cœur de nos soldats, c’est leur courage, leur héroïsme et leur sacrifice, avec l’ordre immortel de Joffre, la solidarité magnifique des armées et des chefs et le canon de 75 ! C’est le dieu intérieur qui nous a donné la Victoire ! cette Victoire de la Marne, que nous avons vue de nos yeux et que nous semblons avoir oubliée. Le vrai miracle, le voilà, et voilà le dieu des armées ! Ne volons pas leur gloire magnifique aux nobles enfants de la France, qu’ils soient morts ou qu’ils soient vivants !
Voilà pourquoi, sans me lasser, je recommence la bataille !
Voici donc un livre moderne, livre d’un savant véritable, d’un embryologiste éminent, d’une autorité que nul ne songe à discuter et qui ne voit qu’ « illusion » dans la doctrine de Lamarck et dans les documents innombrables que Lamarck lui-même et surtout Darwin et cent autres savants, convertis au transformisme depuis qu’il a été sérieusement étudié, ont accumulés pour démontrer la transformation des espèces et les changements survenus dans la morphologie des êtres vivants.
Vialleton cependant admet l’évolution tout le long de son livre. Il en constate l’évidence. Il ne reste en réalité réfractaire que lorsqu’il s’agit de faire dériver d’un seul type primitif les grands types naturels très différents les uns des autres, et qu’on trouve déjà parfaitement constitués dans des couches géologiques extrêmement anciennes et au delà desquelles on ne retrouve à peu près. rien.
C’est d’ailleurs là son grand argument contre le transformisme. J’y reviendrai plus loin en le discutant à mon tour.
Il admet donc l’évolution, ou plutôt il la constate. Comment d’ailleurs ne pas l’admettre et ne pas la constater ? Est-ce qu’elle n’est pas évidente ? Il suffit même d’y réfléchir un instant pour être invinciblement conduit à se rendre compte qu’elle est nécessaire. Sans même invoquer les lois de Lamarck et de Darwin, sans compter des lois inconnues, il est bien facile de comprendre qu’un organisme, quel qu’il soit, ne peut pas ne pas se modifier lentement, au fur et à mesure des générations successives. Les admirables études modernes sur la cellule, qui ont ete rendues possibles par les progrès continus de la technique histologique et le perfectionnement des appareils d’optique, nous ont donne des clartés nouvelles sur le mécanisme autrefois si obscur et si plein d’inconnues de la fécondation, de l’hérédité ', nous ont permis de pénétrer très loin dans la connaissance intime de ces actes mystérieux, et nous donnent la démonstration de ce que j avance avec une évidente clarté. Il suffit de voir les figuTes que la microphotographie nous permet de représenter aujourd’hui avec une fidélité absolue pour constater qu’il n’y en a pas deux absolument semblables. Elles différent toutes plus ou moins les unes des autres dans la disposition de leurs diverses parties constituantes, cytoplasmes, granulations protoplasmiques, chromosomes, noyaux et nucléoles, figures radiées, etc. Leur variété est infinie et leurs différences souvent considérables. Leur développement et leuTS combinaisons ne peuvent donc donner que des êtres dissemblables en quelques parties, et entre la dissemblance et l’évolution où donc est la limite, si l’on n’est pas arrêté par le nombre des générations ?
(1) Max Aron. — Vie et reproduction. Masson et C‘% Paris, 1929
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
Si des êtres monocellulaires ou des ovules des êtres supérieurs, on passe à ces êtres eux-mêmes, le problème reste identique. Nous savons tous, qu’il n’y a pas, dans le monde, deux êtres absolument pareils. La structure générale est semblable, ou le paraît dans les grandes lignes; mais il n’y a pas deux êtres identiques, dans aucune de leurs parties. Il n’y a pas, dans tout l’univers, deux femmes semblables, deux biceps semblables, il n’y a pas deux dents rigoureusement superposables, ni deux feuilles d’arbre, ni même sans aucun doute deux cellules élémentaires. Les descendants de ces êtres dissemblables ne pourront nécessairement qu’accentuer leurs dissemblances, qui si elles peuvent quelquefois, par certaines rencontres fortuites, tendre à se corriger et à s’atténuer, ne pourront presque toujours que s’accroître avec le temps. Tous les êtres vivants sont donc, sans même invoquer de lois particulières, mais par la seule force des choses, obligés de se modifier et de se transformer peu à peu. Ils le feront en même temps malgré l’hérédité, qui conserve le plan général, et à cause même de cette hérédité, qui par le fait du développement d’organismes dissemblables consacre et accentue peu à peu ces dissemblances. Mais, pour que celles-ci deviennent appréciables, il faut le temps.
Il n’est pas douteux que les quelques lois de Lamarck et de Darwin sont très insuffisantes pour nous expliquer les mille et mille particularités de l’évolution. Il y a d’autres lois, ne fût-ce que celle que je viens d’ébaucher, et qu’on pourrait appeler, si l’on voulait, loi de la dissemblance originelle , ou de tout autre nom permettant de la définir.
Il y a donc d’autres lois, mais nous ne les connaissons pas ; celles qui ont été formulées par Lamarck et Darwin, loi de l’adaptation au milieu, loi du développement des organes sous l’influence de Texercice, ou de leur atrophie par le mécanisme inverse, sélection naturelle, lutte pour la vie, contiennent certainement une grande part de vérité, mais sont loin de tout expliquer. Il y a donc
nécessairement des lois encore inconnues. Mais de ce qu’on ne les a pas découvertes, est-ce qu’il s’ensuit que le transformisme ne soit qu’une illusion? Est-ce que nous savons pourquoi la terre tourne ? Et pourtant elle tourne ! Et puisqu’on exige des lois, quelles lois a-t-on donc trouvées dans le dogme de la création ? On n’a pas besoin d’en chercher ! Fiat lux ! C’est évidemment beaucoup plus simple.
Est-ce que d’ailleurs Vialleton lui-même, dans un fort beau passage de son livre, ne nous en laisse pas entrevoir quelques-unes, inconnues de Lamarck, inconnues de Darwin, et auxquelles il ne paraît pas attacher l’importance qu’elles ont en réalité. Je résume brièvement, renvoyant au livre lui-même (p. 253-55). Il y a des lois pour les corps inorganiques, il y a des arrangements atomiques, et rien ne dit que les combinaisons et les édifications organiques ne soient pas obligées de se construire suivant des règles analogues. Cela est bien évident, car la matière, après tout, organique ou inorganique, est toujours la matière.
Est-ce qu’il n’y a pas une frappante identité de formes entre certaines feuilles de fougère et les admirables arborescences que dessine le givre sur les vitres de nos maisons, pendant les longues nuits d’hiver ?
Cela est plus qu’évident, cela est certain. Il suffit pour en être convaincu d’avoir vu les merveilleuses expériences de Leduc, et je les ai vues de mes yeux. Je m’étonne encore une fois de ne les voir citer nulle part, car elles sont capitales. Elles sont une révélation magnifique, car elles démontrent l’existence de certaines lois qui régissent à la fois les mouvements moléculaires et la morphologie des substances inorganiques et des corps vivants. Il suffit, je le répète, pour le constater avec évidence, de connaître ces expériences, qui aboutissent, par simple agglomération et précipitation de substances minérales, comme le ferrocyanure de cuivre, obtenu en jetant un cristal de chlorure de cuivre dans une
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
solution de ferrocyanure de potassium à 4 ou 6 pour 100, à produire des édifices absolument semblables à des formes vivantes déjà très évoluées, comme des plantes arborescentes, des algues, des champignons, des feuilles de nénuphars, des coquilles de bivalves. Certaines photographies obtenues par Leduc représentent de véritables paysages sous-marins i. Ces lois de morphogenèse existent certainement. Elles sont inconnues dans leur essence, et il est très probable que l’évolution des êtres vivants est morphologiquement dirigée suivant certains plans, plus ou* moins analogues à ceux que l’on rencontre dans les grandes divisions naturelles. Et Vialleton nous fournit ici des arguments d’une grande puissance en faveur du transformisme et contre la thèse qu’il défend. Tout ce passage est à lire et à méditer car il contient, je le répète, un des arguments les plus puissants que l’on puisse donner en faveur de la doctrine de Lamarck. Il n’y manque, et c’est un regret que j’exprime encore, que la discussion des expériences de Leduc sur lesquelles il serait juste que l’on cessât de faire, comme on le fait depuis trente ans, la conspiration du silence 2.
(1) S. Leduc. — Biologie synthétique et Théorie physico-chimique de la vie. A. Poinat, Paris, 1910-1912.
(2) S. Costantin, dans son livre si intéressant ( Origine de la vie sur le globe , E. Flammarion, Paris, 1926), fait cependant allusion aux travaux de S. Leduc, et il explique dans une note les raisons qui permettent de comprendre pourquoi le silence s’est fait presque officiellement sur ces expériences magnifiques, et qui paraissent oubliées : cela est dû, tout simplement, aux exagérations ridicules de certains journaux politiques qui, à la suite d’une conférence faite par S. Leduc dans la salle de la Société de Chirurgie, ont, suivant leur habitude, déformé le sens de cette belle conférence et ont crié au miracle (Miracle ! Comment un savant crée de la vie ! Matin , 21 décembre 1908). Ces absurdités ont immédiatement provoqué des protestations véhémentes. Bonnier, en particulier, a rappelé que des expériences analogues avaient déjà été faites par Traube, par Pfeffer, qui n’avaient d’ailleurs obtenu que des formes rudimentaires et presque insignifiantes à côté des merveilleuses productions obtenues par Leduc.
Cette réaction, qui a été poussée presque jusqu’à l’oubli, a été elle-même aussi excessive et aussi absurde que les exagérations de la Presse !
Mais j’ai assisté, moi, à la conférence de Leduc, j’ai vu ses expériences
Vialleton répond ainsi lui-même au grand reproche qu’il fait au transformisme, celui qui, dans son livre, me paraît le plus important, pour ne pas dire le seul important, et qui revient à chaque instant sous sa plume, à savoir que les découvertes géologiques des fossiles les plus anciens nous ont conduits à la constitution de plusieurs genres déjà très évolués existant en meme temps : vers, échinodermes, mollusques, arthropodes. Dans ces conditions, il lui paraît inadmissibles que des êtres aussi différenciés, et déjà avancés dans l’échelle animale, aient pu dériver d’un tronc commun dont on ne trouve pas de traces dans les terrains plus anciens. Alors, comment admettre que ces types divers ne soient pas nés chacun de son côté, suivant un plan préconçu ?
Et il y voit l’existence d’une création intelligente et ordonnée — disons une pensée créatrice — quand il lui suffirait précisément d’y voir une de ces lois de morphogenèse organique dont il nous parle lui-même, dont Leduc a mis sous nos yeux 1 indiscutable
de mes yeux, aussi bien les expériences sur la division cellulaire que sur les "plantes artificielles. J’en ai été profondément fraPP*- /'« en endu le conférencier expliquant les phenomenes merveilleux qu il der01j'?*t nos yeux, et dont tous ceux qui les ont vus se souviennent certainement encore, comme d’un spectacle extraordinaire. J’entends encore ses dermeres paroles dans lesquelles il nous expliquait, très simplement, que les expériences que nous venions de voir démontraient que les phenomene de la vie, aussi bien de la division cellulaire que de la croissance de certains organismes végétaux, étaient des phénomènes de meme ordre que ceux auxquels nous venions d’assister et que les lois purement physico-chimiques de la précipitation des sels dans certains liquides, de la diffusion et de la
tension osmotique, y prenaient une grande part.
Voilà tout ce qu’il a dit, avec modestie, avec simplicité et dans les
conditions de la plus parfaite probité scientifique. ..
« Tout cela, dit Gostantin, a la plus haute importance pour 1 explication
^IlVainsi rendu à S. Leduc une justice à laquelle celui-ci a droit ; qu’il me permette de le féliciter de cette . appréciation loyale, et qui, a une époque récente et peut-être encore aujourd’hui, ne va pas sans constituer
un acte de courage scientifique. . ,.. Ai. • •
Mais moi, qui ai vu ce qu’a fait Leduc, et qui sais ce qu il a dit, je viens
ici, parce que c’est justice, dire la vérité.
J.-L. Faure. — Claude Bernard, p. 155 et suivantes.
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
réalité, que j’appellerais volontiers, par un juste hommage à un savant méconnu, la loi de Leduc, et qui permet de comprendre qu’il y ait eu, dès l’origine de la vie sur la terre, plusieurs types bien définis.
Rien ne s’oppose d’ailleurs à ce qu’il en ait été ainsi, et je me demande même s’il est possible qu’il en ait été autrement, et s’il n’est pas fatal et pour ainsi dire nécessaire qu’il y ait eu* dès l’origine, plusieurs types primitifs ayant fourni des branches divergentes, évoluant suivant des lois de morphogenèse différentes* et dont l’individualité inquiète à ce point Vialleton qu’il ne peut y voir autre chose que des créations particulières ! Quelle que soit la façon dont se sont formées ou agglutinées les premières substances chlorophylliennes, colloïdales ou protoplasmiques, il n’est nullement nécessaire que ces premiers rudiments de la vie organisée aient été tous parfaitement semblables. Non seulement cela n’est pas nécessaire, mais cela n’est pas possible. Si toute la vie du globe ne dérive pas d’un organisme unique, s’il y a eu, soit en même temps ou à des époques diverses, et s’il y a même peut-être encore aujourd’hui formation d’organismes élémentaires, il n’est pas possible que les hasards qui président à leur formation, et qui conduisent au contact les unes des autres les substances nécessaires dans un milieu approprié, se répètent identiquement. Les organismes naissants doivent donc être dissemblables dans une certaine mesure, et les organismes plus élevés, qui en dérivent par évolution, doivent donc être, eux aussi, non seulement différents* mais même de plus en plus divergents.
On peut donc ainsi concevoir qu’il y ait eu déjà, aux plus anciennes époques de la vie dont nous puissions nous rendre compte, des organismes de formes très diverses, évoluant parallèlement vers des troncs zoologiques très fortement différenciés.
Il n’en faudrait pas davantage pour détruire complètement cet argument que Vialleton nous donne comme capital, et qui m’a
paru constituer son arme principale contre 1’ « illusion transformiste ».
Vialleton anéantit donc lui-même, de ses propres mains, son argumentation dominante, et s’il ne s’en aperçoit pas, c’est qu’il est sans doute victime de son « équation personnelle », et plongé dans cet état d’esprit qui rend aveugles ceux qui ne veulent pas voir.
D’ailleurs, l’existence, dès leur origine, de ces divers types d’êtres vivants profondément différenciés et que suffisent à expliquer les lois inconnues ou mal connues, mais évidentes, de la morphogenèse organique, n’a même pas besoin de cette explication. Et c’est ici que je ne comprends plus ! Car, après tout, Vialleton n’a peut-être pas connu les expériences de Leduc. Dans la prodigieuse abondance de l’universelle production scientifique actuelle, on est bien excusable de ne pas tout connaître, et même de n’en connaître qu’une faible partie. Mais, s’il les a connues, pourquoi n’en a-t-il pas parlé ? En tout cas, il ne les a pas vues, comme je les ai vues, moi, se dérouler sous mes yeux. Il est donc fort possible que l’importance de ces lois, qui régissent les combinaisons des corps organisés, comme celles des corps bruts, et auxquelles il fait allusion, lui ait échappé, alors qu’elle m’a profondément frappé, parce que je suis de ceux qui ont vu, alors que je serais peut-être parmi les incrédules, si je n’avais pas vu !
Et cependant, il n’est même pas besoin d’invoquer ces lois évidentes, car le temps, l’invincible argument du temps, reste la, qui explique tout. Gomment se peut-il donc qu’un savant de haute valeur, qui sait ce que peut le temps, n’en tienne pas compte ? C’est ici, je le répète, que je ne comprends plus ! Car Vialleton connaît bien la valeur du temps dans l’évolution des êtres vivants, du temps qui ne compte pas ! Il ne fait pas d objections a 1 évaluation de 100, 400 et même de 1.500 millions d’années, pour les périodes géologiques qui se sont écoulées depuis l’apparition de la
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vie sur la terre ! Gomment donc, comment ne voit-il pas que les périodes antérieures à ces grands types primitifs, dont l’inexplicable différenciation hante son esprit inquiet, s’étendent peut-être sur 100, 200, 500 millions d’années, en tout cas sur des périodes d’une durée prodigieuse, pendant lesquelles toutes les évolutions, toutes les transformations sont possibles ! On n’a rien trouvé. Qu’y a-t-il donc de surprenant ? Il s’agit d’invertébrés qui n’ont pas de squelette. Ils peuvent avoir été anéantis par cent causes de destruction, depuis la décomposition naturelle et tous les cataclysmes imaginables, jusqu’au métamorphisme des terrains et aux formidables pressions géologiques.
Ah ! je le sais, des centaines de millions d’années ! on peut discuter sur ces chiffres, auxquels conduisent des méthodes de calcul qui ne sont évidemment qu’approximatives : épaisseur des terrains stratifiés, salure de la mer, étude de la radioactivité. Ces chiffres nous écrasent. Et cependant ils sont moins étonnants peut-être que ceux qui comptent les battements du cœur dans la poitrine ! Car ce pauvre cœur périssable, ce pauvre cœur fragile et qu’un rien suffit à briser, a battu plus de 1.500 millions de fois chez un homme de 50 ans ! Qu’est-ce donc, qu’est-ce donc, pour qui réfléchit un instant, que 1.500 millions d’années I Les pulsations de notre terre, poussée par les forces cosmiques dans sa course autour du soleil ! Et si les forces de la vie suffisent à lancer notre cœur palpitant dans le cycle mouvant de ses contractions innombrables, qui pourrait s’étonner de voir la terre qui nous porte, comme le cœur dans la poitrine, jetée sur les routes du ciel pour des durées illimitées, et qui, cependant, ne sont rien auprès des heures éternelles !
Si l’on s’en tenait à certaines pages de ce livre qui est celui d’un savant, d’un homme profondément et parfaitement documenté, en particulier celles qui traitent de l’évolution paléontologique des êtres vivants (p. 338), il ne faudrait pas plus que l’exposition très
claire de cette évolution, au fur et à mesure des périodes géologiques, pour convaincre les esprits les plus prévenus de la réalité du transformisme et de la vérité profonde de la doctrine de Lamarck. Et véritablement, après y avoir mûrement réfléchi, je ne parviens pas à comprendre comment, en dehors des raisons de sentiment intime sur lesquelles j’ai déjà insisté, et qui, elles, expliquent tout, je ne comprends pas comment, admettant l’évolution comme un fait indiscutable, au moins dans certaines limites, l’auteur ne va pas jusqu’au bout.
Car enfin, l’observation de cette immense et prodigieuse série d’êtres organisés, s’élevant de plus en plus haut dans 1 echelle des êtres au fur et à mesure de la succession des temps géologiques, leur constitution en quelques types principaux, passant des uns aux autres par des différences insensibles, remontant à des troncs communs, qui peuvent bifurquer à leur tour pour se différencier de plus en plus, tout cela montre avec évidence à qui veut bien conserver l’esprit libre, et se servir de ses yeux pour voir les analogies, sans s’obstiner à ne rechercher que les différences, que la série presque infinie des êtres qui vivent et qui ont vécu se rapprochent de plus en plus à mesure qu on remonte à travers les âges, et finissent par plonger leurs racines dans une commune origine.
Il est un point sur lequel insiste Vialleton et que reprend M. Aron. Il semble bien que l’évolution ne s’accomplisse pas, dans la suite des temps d’une manière désordonnée, mais qu’elle se poursuive dans le sens d’une complexité croissante des organismes. Les mutations brusques de de Vries, si bien expliquées par les lois de l’hérédité de Mendel, que de très nombreuses expériences permettent de considérer comme démontrées, et qui tiennent à la rencontre, au hasard des fécondations, d’éléments génétiques ancestraux, loin d’être un argument contre l’évolution, expliquent au contraire qu’elle puisse se faire avec une rapidité relative.
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Il n’en est pas moins vrai que cette évolution vers une complexité de plus en plus grande reste mal expliquée. Encore qu’elle puisse correspondre à quelque loi de Leduc ! Mais est-ce que notre ignorance sur ce point doit nous faire oublier ce que nous savons, et détruire les faits inébranlables qui n’ont d’autre explication raisonnable que la doctrine transformiste ?
Ah ! sans doute, il manque des chaînons dans l’arbre immense des êtres vivants, aux ramifications innombrables !
Faut-il s’en étonner ? Et que vaut donc cet argument ?
La seule chose qui puisse nous surprendre, c’est qu’on en ait découvert un aussi grand nombre dans le peu de terre qu’on a remuée, quelques carrières, quelques tranchées de routes ou de chemins de fer, quelques galeries de mines, et quelquefois aussi, dans certains endroits favorables, des fouilles méthodiques. Mais qu’est-ce que cela à côté de la terre vierge ? Peut-être pas la cent milliardième partie des masses géologiques pouvant contenir des fossiles.
Ce qui m’étonne, moi, c’est que, dans l’infime partie des couches explorées, on ait trouvé autant de ces chaînons intermédiaires qui montrent avec une évidence éclatante la réalité de cette magnifique révélation lamarckienne.
Non, tout n’est pas connu, tout n’est pas expliqué dans les causes de cette évolution prodigieuse qui, depuis l’origine des temps, si elle a précipité des espèces sans nombre à la décadence et à la disparition, a, par contre, transporté certains êtres vivants vers des formes et des destinées toujours plus élevées, jusqu’à cet homme dont la chair et les muscles, le cœur et les entrailles sont ceux de tous ses frères inférieurs, qu’il ne domine que par les qualités souveraines et prodigieuses d’un cerveau façonné par les siècles et les millénaires, mais qui n’est lui aussi qu’un être périssable, et qui ne sort un instant des ombres de la nuit que pour y retomber à jamais !
Non, tout n’est pas connu, et nous ne connaîtrons jamais tout ! Mais dans le monde où nous vivons, qui serait un monde enchanté s’il n’était ravagé par les passions humaines et les luttes impies qui jettent dans l’arène les hommes et les nations, nous n’avons pas le droit de prêcher la doctrine stérilisante du scepticisme scientifique ! Il y a des vérités dont nous sommes certains, aussi certains que des vérités mathématiques ou de la réalité du monde extérieur, dont peuvent seuls douter ceux qui aiment à s’exercer aux jongleries métaphysiques. Le transformisme est une de ces vérités souveraines. Il n’est point une illusion. Il est toujours là, solide et vivant, et toutes les attaques qu’on a pu faire contre lui ne sont que des égratignures au mur cyclopéen, taillé dans le granit, que Lamarck a dressé entre la philosophie des temps révolus et celle des temps à venir !
Mais ici se pose un autre problème !
Le transformisme n’explique pas tout ! Il permet de comprendre la diversité des êtres, et l’incroyable variété des manifestations de la vie sur la terre. Il n’apprend rien sur l’origine des êtres vivants. Il permet de concevoir comment les êtres les plus élevés, et l’homme lui-même, peuvent dériver, à travers d’innombrables modifications, de l’être le plus inférieur, l’organisme unieellulaire, le protoplasma, et même le plus rudimentaire amas colloïdal. Il ne nous dit pas comment cet être lui-même, cette poussière à peine organisée a fait son apparition dans un monde encore désert.
Nous voici donc devant le grand mystère de l’origine de la vie, auquel nous nous heurtons invinciblement. Dans le livre de Vialleton, qui porte pour titre : L'Origine des êtres vivants, — l'illusion transformiste n’étant que le sous-titre, — il n’y a rien sur cette question fondamentale : quelques pages à peine ! (232- 238). Et cependant tout le problème est là.
Il expose en quelques lignes la théorie de ceux qui pensent que
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« le simple jeu des forces physico-chimiques a donné naissance, à un moment donné, à des composés organiques qui sont devenus peu à peu le protoplasme vivant. Celui-ci a formé d’abord une cellule simple dont les descendants se sont différenciés graduellement en des formes innombrables et variées se continuant depuis l’organisme unicellulaire primitif, jusqu’à l’homme » (p. 335).
C’est, dit-il, la théorie transformiste, généralement confondue avec la théorie de l’évolution.
En réalité, je le répète, cette théorie explique, et pour moi avec évidence, la chaîne des êtres vivants existant encore aujourd’hui ou disparus à jamais dans les abîmes du passé. Elle n'explique pas l'origine de la vie.
Et voici la deuxième théorie: « Pour d’autres, nous dit Vialleton, auxquels je me rattache, les êtres vivants sont quelque chose de nouveau, de disconstinu d’avec le reste, au moins dans leur spécificité, sinon dans la matière qui leur sert de support, et ils ne peuvent avoir apparu que par une formation immédiate, suffisante d’emblée, bien que diversifiable secondairement par la suite » (p. 331).
C’est moi qui souligne, et nous voici, pour qui connaît les idées de l’auteur, éparses partout dans son livre, à cheval à la fois sur la création et sur Y évolution.
Et c’est tout ce qu’il y a sur l’origine de la vie ! Autant dire rien.
Et c’est là cependant, je le répète, c’est là l’énigme indéchiffrable. L’origine de la vie ! Je m’étonne que dans un livre si rempli de faits et qui porte le titre qu’il porte, cette immense question ait été, pour ainsi dire, passée sous silence ! En réalité, ce n’est pas, malgré son titre, un livre sur VOrigine des êtres vivants qu’il nous a donné, c’est un livre sur YEvolution des êtres vivants, évolution qu’il admet, mais à laquelle il donne une signification différente des conceptions lamarckiennes, et que d’ailleurs j’avoue ne pas parvenir à comprendre clairement.
Mais c’est précisément parce que cette origine est jusqu’ici restée indéchiffrable, ou plutôt indéchiffrée, que, dans un ouvrage qui porte ce titre, il faudrait la discuter. Il est inadmissible que, dans un problème aussi grave, lorsqu’on croit utile de le soulever, car ce n’est pas nous qui l’avons de nouveau posé, on n exprime aucune opinion. L’idée d’une création ou même de plusieurs créations successives ne peut nous satisfaire. Comme le fait très justement remarquer Aron *, elle implique pour des esprits religieux, 1 idee singulière d’une « Providence appliquée, durant des milliers de siècles, à des tâtonnements successifs », et puisqu’on vient nous l’opposer, sans nous en apporter les preuves, nous sommes bien obligés, nous, de donner les arguments qui nous paraissent témoigner victorieusement en faveur des théories opposées.
Non, le dernier mot n’est pas dit sur l’origine de la vie ! Mais les premiers mots le sont, et ce ne sont pas seulement des balbutiements sans écho, c’est un ensemble de travaux souvent admirables, qui nous ont fait pénétrer de plus en plus profondément dans le mécanisme intime de la vie cellulaire, de la fécondation et même de l’hérédité.
Max Aron, qui a fait lui-même de très importantes recherches sur ces questions difficiles, vient de nous donner, dans ce journal même, une étude qui met au point l’état de nos connaissances actuelles sut les conditions de la vie élémentaire 1 2.
Dans cette étude remarquable, et à laquelle je ne reprocherai que des conclusions trop prudentes, il montre, dans une passionnante analyse des récentes découvertes de toute une pléiade de biologistes sur les propriétés de la cellule, sur la fécondation, sur l’hérédité, — il montre que les méthodes modernes ont permis de
(1) Aron. — « Les conceptions physico-chimiques de la vie et ses limites actuelles ». La Presse Médicale, 1930, p. 529.
(2) La Presse Médicale, 1930, p. 529.
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pénétrer peu à peu dans une connaissance de plus en plus parfaite de ces actes mystérieux, et de les réduire de plus en plus à la réalité d’actes physico-chimiques déterminés. « Les méthodes modernes, dit-il, arrivent à détacher un à un les ressorts des phénomènes vitaux pour les réduire à des phénomènes physicochimiques représentés dans la nature ». Il va même plus loin et il ne juge pas inacceptable l’idée de « la création par artifice de substances vivantes... et qu’on puisse, en soumettant à certaines conditions de milieu des amas complexes de protides, de glucides, de lipides et de sels de qualités particulières, rendre ce mélange capable de quelque manifestations de vie, par exemple du pouvoir d’assimilation ».
Voici donc un biologiste éminent qui considère comme rationnelle la création de la vie par des méthodes de laboratoire. Je n’en demande pas davantage.
Et dans son article sur le procès du transformisme, — paru il y a quelques jours, — auquel je renvoie, car il faudrait tout citer, il nous montre à chaque instant que les objections qui ont été faites au transformisme, et qu’il discute avec une grande clarté, ne suffisent pas à ruiner cette théorie, et il conclut en disant que « si les vieilles doctrines apparaissent insuffisantes, du moins faut-il avouer que c’est sur leurs bases, restées solides, que l’on cherche aujourd’hui à construire un édifice neuf ».
Pourquoi donc se refuse-t-il, comme je l’ai dit au début, à « revêtir l’habit du philosophe » *? Qu’est-ce donc qui l’arrête ? Il sait bien, cependant, qu’il faut choisir entre le vrai et le faux, entre le possible et l’impossible ! Il sait bien, comme moi et comme tant d’autres, que si nous constatons la foi, si nous la comprenons, si nous comprenons même qu’elle ne puisse pas ne pas façonner l’esprit et vivifier le cœur de l’humanité presque tout entière, elle n’explique rien, et se refuse même aux explications nécessaires! Il sait bien que la « création mécaniste », qu’il
considère comme réalisable par des procèdes de laboratoire que nous ne connaissons pas, et que nous ne connaîtrons peut-être jamais, qui s’élabore sans doute chaque jour dans la nature, en dehors de toute possibilité d’observation, répond aux exigences de notre raison. Il sait que le mystère n’est fait que de ce que nous ne connaissons pas, et que la création des combinaisons matérielles qui constituent la vie, ou tout au moins qui lui servent de support, entre dans l’irrationnel, si on les considère comme apparaissant tout à coup, en dehors des combinaisons de la matière, en vertu d’une volonté supérieure, indépendante des forces de la nature et qui se dérobe à notre raison.
Un homme comme lui doit choisir.
Pour en revenir au livre de Vialleton, je m’étonne que celui-ci ne nous conduise pas plus loin vers Y Origine de la vie. Et je m’étonne encore à ce propos, comme je m’en étonnais tout à l’heure, de ne pas voir prononcer ici le nom de Leduc dont les expériences, pour tout homme qui les a vues et qui a gardé l’esprit libre, montrent avec évidence que les actes mystérieux de la fécondation et de la division cellulaire sont de même ordre que certains phénomènes de diffusion et de tension osmotique, qu’on reproduit facilement dans des liquides inorganiques, où l’on voit les forces moléculaires, qui agissent sur des particules d’encre de Chine en suspension dans un liquide isotonique, reproduire exactement, devant les yeux émerveillés, les figures de la kariokinèse et de la segmentation cellulaire, montrant ainsi que ces phénomènes prodigieux, qui sont à l’origine de la vie organique, sont du même ordre que ceux qui se manifestent dans la matière inorganique, en vertu des lois d’ordre physico-chimique.
Je m’étonne plus encore peut-être de n’avoir pas vu discuter, dans un livre sur l’origine des êtres vivants, cette grande question de la génération spontanée, qui a provoqué de si vives controverses dont on a voulu tirer tant de conséquences philosophiques,
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auxquelles le grand nom de Pasteur donnait une autorité formidable.
Les expériences de Pasteur, a-t-on dit partout, et répète-t-on toujours et sans cesse, prouvent d’une manière irréfutable que la génération spontanée n’existe pas, et qu’il ne saurait y avoir de développement d’être vivant sans l’existence d’un germe préexistant. Oui, cela est vrai, cela est indubitable, mais seulement dans les conditions où s’est placé Pasteur. La vie n’apparaît pas spontanément dans un ballon stérilisé et dans les conditions expérimentales de nos laboratoires, où l’on fait précisément tout ce qu’il faut pour l’empêcher d’apparaître, en créant artificiellement des conditions de milieu où elle ne peut pas se manifester.
Cela est vrai, et dans la lutte qu’il soutenait, Pasteur a remporté, ce jour-là, une victoire d’une prodigieuse importance.
Mais cela ne prouve pas du tout que la vie ne puisse apparaître spontanément dans d’autres conditions, où on ne l’a d’ailleurs jamais observée, ni même sans doute jamais recherchée. Mais que se passe-t-il, peut-être chaque jour, dans les marécages des tropiques, qu’il faut avoir traversés pour se rendre compte de l’intensité de vie qui s’y manifeste partout ? Qui nous dit que, sous certaines conditions de chaleur, d’humidité, de tension électrique, de dissolution de matières organiques, de cent autres causes encore, il ne se produit pas, à chaque instant, des agglomérations colloïdales, ou des organisations protoplasmiques, ou peut-être même des formations plus évoluées, apparaissant sous l’influence de ces lois de morphogénèse que Leduc nous a démontrées? Et qui donc sait ce qui se passe dans l’abîme des Océans 1 ?
Mais nous pouvons aujourd’hui émettre sur les conditions du développement de la matière vivante des hypothèses moins
(1) Je ne puis discuter ici, dans cet article déjà trop long, cette grande question. Voir mon livre sur CL Bernard, Crès et Cle, Paris, 1900, p. 155 et suivantes.
nuageuses. Et je ne puis résister au plaisir de citer quelques lignes qui nous font entrevoir des possibilités insoupçonnées, et nous ouvrent des horizons sans limites. Je les donne ici telles qu elles m’ont été écrites, au courant de la plume, par l’homme qui, — non par des rêveries métaphysiques, mais par des expériences multipliées, contrôlées, publiques, que j’ai vues de mes yeux, dont il reste des témoignages durables dans des pièces conservées dans son laboratoire, et des photographies merveilleuses, — est sans doute celui qui a pénétré le plus profondément dans l’étude des phénomènes qui permettent de comprendre les origines de la vie : « Ce que m’ont révélé mes recherches experimentales, ce sont les facultés morphogéniques et organisatrices insoupçonnées de l’osmose. Or si l’on considère les enseignements de la géogénie, on voit qu’au moment où la température de la terre est tombée au-dessous de 100°, l’eau de l’atmosphère s’est condensée et précipitée à la surface, formant des solutions salines saturées, en particulier des sels alcalins : carbonates, phosphates, etc., solutions qui, venant au contact des sels de calcium desséchés et solubles, réalisaient à la perfection les conditions du développement osmotique. Les décharges électriques formidables dans cette atmosphère chaude remplie de gaz carbonique, de vapeur d’eau et d’autres vapeurs, produisirent par synthèse des solutions et des noyaux osmotiques organiques, et pendant cette immense période entre 100° et 50°, ce fut sur la terre une débauche de productions osmotiques dont les êtres vivants actuels sont les restes, qui continuent d’ailleurs à se perpétuer et à se développer par la mise en jeu des forces et des lois de 1 osmose. La terre entre 100 et 50° fut l’immense incubateur où s’élaborèrent la vie et les êtres vivants. En dehors des satisfactions sans précédent que donne à l’esprit cette conception de l’origine de la vie et des etres vivants, à laquelle ne s’oppose aucun fait, et qui est la plus scientifique
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et la plus acceptable, cette manière de voir a l’immense avantage d’ouvrir un champ sans limites à la recherche expérimentale. Les facultés morphogéniques et organisatrices de l’osmose sont considérables ; les expériences à constituer pour connaître les productions osmotiques et leurs curieux attributs se présentent à l’esprit par millions. La violente et inconcevable hostilité qu’a rencontrée l’étude des effets de l’osmose a épouvanté les chercheurs et paralysé la recherche. Espérons que se trouveront des hommes de jugement assez indépendant et de caractère assez courageux pour reprendre des recherches dont les perspectives étendent si considérablement le domaine de l’intelligence humaine 1 ».
Ces hautes et sereines considérations d’un homme qui, après avoir été abreuvé d’amertume et de calomnies, sera quelque jour à la gloire, parce que son œuvre est là, vivante et indestructible, ne sont d’ailleurs nullement en contradiction avec l’hypothèse émise plus haut sur la possibilité de formations organiques vivantes à l’heure actuelle, dans des conditions inconnues, ou tout au moins mal définies.
Et voici le moment venu de mettre un terme, et peut-être une conclusion, à cet article, où je m’excuse de m’être laissé entraîner à de si longs développements.
La génération spontanée, c’est-à-dire la production d’organismes vivants, sans germes préalables et par la seule activité des combinaisons et des forces physico-chimiques, n’a jamais été observée, et elle est d’ailleurs peut-être impossible à observer dans les conditions où elle peut se produire. Et cependant elle existe ! Nous ne savons pas si elle ne se manifeste pas, peut-être chaque jour, peut-être à chaque instant dans le bouillonnement des eaux
(1) Stéphane Leduc.
Lettre personnelle.
impures chargées de dissolutions organiques. Elle s’est, en tout cas, manifestée, sans doute dans des circonstances innombrables, mais au moins une fois dans le recul des temps passés ! Car aujourd’hui la vie peuple la terre. Et il fut un temps où la terre n’était qu’un globe incandescent tournoyant dans l’espace!
Mais nous sommes au bord de l’abîme, — et c’est ici qu’il faut choisir ! Ou les forces de la nature et ses ressources infinies, qui nous sont encore inconnues, — et sans doute le seront toujours, — ou les forces surnaturelles, vers lesquelles aspirent tant d’âmes qui n’ont pu dépouiller encore les grandes illusions de la foi ! Il n’y a ni compromis, ni transactions possibles ! Il faut choisir entre les conceptions magnifiques auxquelles nous ont conduits les travaux de savants innombrables et les illuminations du génie, ou les légendes merveilleuses qui obsèdent l’esprit des hommes depuis que l’esprit des hommes est sorti des ténèbres, et depuis les temps abolis où, sur le seuil des cavernes de la préhistoire, nos ancêtres épouvantés élevaient leurs mains suppliantes vers les dieux inconnus perdus dans les étoiles.
Presse Médicale, 9 juillet 1930.
LE PROCÈS DU TRANSFORMISME
Cet article avait provoqué plusieurs réponses. La Presse Médicale publia la plus importante, émanant de l’éminent biologiste L. Cuénot, professeur à la Faculté des Sciences de Nancy. Dans cette lettre, très intéressante, il exprimait sa conviction de la nécessité « d’un agent directeur d’ordre métaphysique, guidant les variations vers une fin utile ».
A cette lettre, publiée dans la Presse Médicale du 8 novembre 1930, je répondis par les quelques lignes suivantes, que je crois devoir reproduire et qui figurent dans le même numéro.
Réponse au Professeur L. Cuénot
Qu’il me soit permis de répondre brièvement aux quelques objections de mon éminent collègue M. Cuénot.
Il me serait facile de le renvoyer à ce qu’il dit lui-même dans son livre sur La genèse des espèces animales (1921), si nourri de faits, et qui d’ailleurs, comme le livre de Vialleton, suffirait à rallier au transformisme quelqu’un qui ne le serait pas.
« Il n’est peut-être pas inutile de dire, une fois de plus, que la « créance au transformisme est absolument indépendante de « l’acceptation des théories explicatives que l’on a proposées « depuis Lamarck jusqu’à nos jours; quand même nous n’aurions « aucune lumière sur le processus de l’évolution (ce qui n’est « pas) la doctrine ne s'imposerait pas moins.
« Il n’est pas possible non plus d’accepter un transformisme « limité, admettant une création surnaturelle des têtes de groupes « et une déviation à partir de celles-ci, à la manière de Geoffroy « Saint-Hilaire » (j’ajoute et de Vialleton), « ou bien un transfor- « misme généralisé, mais dont l’homme serait seul exclu. Sa « structure, absolument conforme à cette des autres mammifères, « ses organes rudimentaires, son ontogénie, qui présente tant « d’empreintes des étages antérieurs, sa paléontologie, tout
« démontre que le corps de l’homme est issu d’une longue série « d’ancêtres animaux... » (p. 373).
Peut-être ses idées se sont-elles modifiées depuis quelques années, ce qui est tout naturel, l’évolution des idées étant la première condition du progrès. Mais il vient nous dire aujourd’hui, comme Vialleton, que les facteurs de l’évolution, connus ou connaissables, sont seulement des causes efficientes ou secondes. Cette évolution est dirigée dans une ascension vers le plus et vers le mieux...
Il voit dans deux phénomènes incontestables, qui du reste ne font qu’un, la préordination biologique et la finalité, une « raison irrésistible » de quitter le terrain solide du mécanisme pur pour se perdre dans le nuage métaphysique.
Dans une fort belle page sur les efforts de la nature pour la perpétuation de la vie et l’accroissement de son emprise sur la terre, et dans une page non moins belle sur la finalité de l’outil biologique, il voit la « nécessité d’une direction ».
C’est ici que, comme pour l’argumentation de Vialleton, je ne comprends plus !
Sans doute l’outil biologique est merveilleux. Mais cette adaptation extraordinaire n’implique nullement l’évolution vers une fin intentionnelle. Car si celle-ci existait, pourquoi donc y aurait-il tant d’organes imparfaits, et pourquoi donc l’absence d’un grand nombre d’organes qui pourraient exister, et qui n’existent pas ? Oui, le homard a une pince, — qui serait d’ailleurs supérieure à ce qu’elle est, si elle était une main, — et une main qui repousse lorsqu’elle a été arrachée ! Propriété véritablement merveilleuse et dont l’Idée créatrice aurait bien dû doter la pauvre humanité, très inférieure sous ce rapport aux êtres primitifs que sont les crustacés. Et si le homard a une pince, qui lui a été donnée dans un but déterminé, pourquoi la langouste n’en a-t-elle pas ? et de quel droit la nature l’en a-t-elle privée ? Non ! descendons de la
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métaphysique et de la rêverie ! La force qui commande la fin; intentionnelle n’est rien si elle n’est toute-puissante. Si c’est la Nature inconsciente qui conduit dans la nuit l’évolution des êtres, elle a le droit de se tromper. Si c’est la Puissance Divine, volontaire, consciente et réfléchie, elle n’a pas le droit de laisser son œuvre imparfaite.
Et puis, si la puissance, si le triomphe éclatant de la vie est une preuve de la Volonté Créatrice, si celle-ci travaille pour cette magnifique perpétuation de la vie, « en marche vers un but inconnu », alors, je le demande à l’homme de haute valeur scientifique qu’est mon collègue Cuénot, qui cherche la raison des choses, alors pourquoi la vie ? puisque le but vers lequel elle marche n’est pas le but inconnu dont il parle. Car il sait bien qu’un jour la Terre qui nous porte ne sera plus qu’un bloc glacé tournoyant dans l’espace autour du soleil expirant: Qu’est-ce donc, qu’est-ce donc que cet hymne à la vie, qui dans l’avenir inconnu et dans un temps sans doute prodigieusement lointain* mais qui viendra, s’anéantira dans la mort ?
J’ai fini. Je ne puis, ni ne veux, recommencer ici cette discussion passionnante. Aussi bien, qu’ai -je dit ? J’ai dit : Il faut choisir ! j’ai donné, bonnes ou mauvaises, les raisons de mon choix. Que les autres choisissent. Ils sont libres, comme je suis libre. Qu’ils suivent dans leur choix les injonctions de leur raison, ou les impulsions de leur cœur, ou les sentiments de leur âme. Tout est bien ! Qu’ils aillent du côté où ils trouveront l’apaisement de leur esprit et le repos de leur conscience.