QUESTIONS D’AUJOURD’HUI
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE ET LE RAPPROCHEMENT FRANCO-ALLEMAND (1>
Voici plus de trois ans que je mûris les quelques idées que je crois utile et même nécessaire de développer aujourd’hui. Je m’en étais alors ouvert à quelques hommes auxquels leur situation dans le journalisme ou la politique active permettait de juger de l’effet que leur publication pourrait avoir sur l’esprit public. Leur avis fut nettement défavorable, et, personnellement, je n’étais pas loin de le partager. Ils pensaient que ces idées ne seraient pas comprises, qu’elles révolteraient la plupart de ceux qui en prendraient connaissance et, en premier lieu, cette masse des anciens combattants qui ont vécu dans la fournaise, et auxquels dix années de paix n’ont pu faire oublier leurs angoisses et leurs souffrances. En sorte que la réaction provoquée par cette publication eût risqué d’être, en somme, plus nuisible qu’utile.
(1) Ces quelques pages ont été écrites il y a six ans. Les événements se sont chargés de démontrer l’exactitude de mes prévisions.
Rien n’a été fait dans le sens des initiatives que je demandais, malgré mes efforts auprès de ceux qui pouvaient agir. J’ai été approuvé par les uns, critiqué par les autres sur le mode sévère ou plaisant. Mais la vérité est la vérité ! On sait ce que vaut aujourd’hui la dette allemande : Exactement zéro, comme je l’ai prédit.
Quant à l’esprit de l’Allemagne, il a suivi son évolution naturelle, mais avec une vigueur qui a dépassé toute attente. Grâce à notre incompréhension de l’état d’esprit d’un grand peuple, tombé de si haut, nous n’avons pas su
Mais si ces quelques idées pouvaient prêter à discussion quant à l’opportunité de leur divulgation, je n’ai vu s’élever contre leur valeur même aucune objection sérieuse, aucune de ces raisons qui frappent et qui montrent à tous les yeux qu’elles portent en elles quelque vice caché et que, sous leur apparence de raison, elles dissimulent quelque tare irrémédiable d’illusion ou d’absurdité.
Cependant, depuis cette époque, les choses ont marché dans le sens que je prévoyais et qu’il était d’ailleurs bien facile de prévoir. Nous glissons de plus en plus vite vers la litfuidation de la guerre à notre détriment. Et je ne parle pas ici des pertes matérielles, de peu de valeur à mes yeux, mais surtout de notre puissance morale, de ce prestige de la victoire, qui semblait, au 11 Novembre 1918, nous élever au-dessus de nous-mêmes, et qui faisait de la France de la Marne et de Verdun le symbole de l’héroïsme et du sacrifice. Nous étions pour le monde entier les soldats magnifiques de la justice et du droit ! Où sont donc aujourd’hui le droit et la justice ? Tous ceux qui ont souffert, — et tous les peuples ont souffert, — gémissent maintenant sut leurs
lui parler. Frappons-nous la poitrine. L’Allemagne s’est réveillée. Elle a suivi la voix d’un tribun populaire qui lui apportait l’espérance. Et maintenant Hitler est là ! Y serait-il si nous étions entrés, il y a six ans, dans la voie que je demandais ?...
Le plébiscite de la Sarre, à propos de laquelle je conseillais de négocier, a été un triomphe pour l’Allemagne.
Le réarmement terrestre, aérien, naval, est un fait accompli ou le sera sous peu. Il est officiel. Le Traité de Versailles est en miettes. Nous allons voir, sous peu, se poser la question du retour des colonies à l’Allemagne. Qu’en faisons-nous ? Au lieu de saisir cette occasion — que nous aurions dû faire naître — pour entamer avec Hitler une conversation d’où sortirait peut-être un véritable esprit de paix, nous ne ferons rien, et nous nous laisserons arracher le Cameroun et le Togo, de mauvais gré et de mauvais cœur...
Pendant ce temps, qu’avons-nous fait pour « forger notre épée et notre cuirasse » ? (voir p. 386). Le Parlement de la France s’enfonce de plus en plus dans la servitude électorale, et le mépris public...
Espérons tout de même, et travaillons !
(Juillet 1935).
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propres souffrances ; l’association devant le danger commun, le coude à coude du champ de bataille ne sont plus qu’un vain souvenir ! Nos anciens alliés, — ou du moins ceux qui les représentent, — car je ne puis croire encore à l’indifférence de ces grands soldats de l’Angleterre et de l’Amérique, qui ont mêlé leur sang sur la terre de France au sang de nos soldats, — nos anciens alliés nous deviennent hostiles. Les Américains gorgés d’or, nous en demandent davantage, et les ministres de la vieille Angleterre, qui connaît à son tour les calamités du suffrage universel, — plus universel encore et par conséquent plus calamiteux que le nôtre, — ne cherchent même pas à dissimuler leur hostilité. Et nous paraissons accepter avec sérénité leurs attaques les plus directes ! Les Allemands, moins agressifs, se montrent chaque jour plus exigeants, à mesure que s’accentue notre faiblesse, empoisonnés que nous sommes par le communisme, qu’encourageait jusqu’à ces derniers temps une tolérance inqualifiable.
C’est pourquoi, devant cette course à l’abîme, j’ai cru nécessaire de reprendre des idées qui me semblent justes et qui, si elles étaint appliquées comme elles devraient l’être, — je dirais volontiers comme elles « pourraient » l’être, — seraient de nature à transformer radicalement et presque instantanément notre situation morale, et à réaliser dans l’esprit des nations et dans les conditions de notre autorité dans le monde, un redressement magnifique, comparable à ce que fut, au point de vue militaire, ce rétablissement prodigieux, cette résurrection, ce miracle, cette Victoire de la Marne, que nous avons vue de nos yeux, que nous avons gagnée avec notre sang, avec le sang de nos enfants, et que nous paraissons presque avoir oubliée !
J’ai donc soumis de nouveau à un certain nombre de journalistes et d’hommes politiques qui me paraissaient capables de les comprendre, — et dont quelques-uns sont mes amis, — la substance de ces idées. J’ai pu constater que la réprobation
première, que j’avais connue il y a trois ans, s’était fortement atténuée. Quelques-uns ne les trouvent ni folles ni absurdes, et l’hésitation de la plupart à les soutenir tient surtout à la difficulté qu’il y aurait, — et elle n’est douteuse, — à les faire accepter par cette puissance aveugle et sourde, mais cependant presque omnipotente, qu’on appelle l’opinion publique.
Cependant le temps presse ! Il n’y a pas une minute à perdre pour préparer cette opinion publique à comprendre ces quelques idées, dont la réalisation nous apporterait le salut. Les discussions sur les dettes américaines devant le Parlement, l’émotion générale devant les incidents de la Conférence de La Haye, indiquent avec évidence que l’esprit public s’éveille et s’intéresse à ces questions. Les impulsions de M. Snowden, suivies et approuvées froidement par la presque unanimité de la presse anglaise, montrent que l’esprit de la vieille Angleterre a repris le dessus. Elle aussi, à n’en pas douter, souffre cruellement des suites de la guerre, qui l’a sauvée. Mais les grands événements auxquels elle a glorieusement participé n’ont pas changé le fond de son âme. Une sympathie instinctive survivra jusqu’au dernier jour entre les combattants de la Grande Guerre. Mais la brisure est faite ! Elle s’élargira.
L’histoire prodigieuse des temps que nous avons vécus ne se reproduira jamais. Nous ne pouvons plus compter que sur nous. 11 faut vivre ou il faut mourir.
Eh bien, nous pouvons vivre ! Nous pouvons, si nous le voulons, reprendre à la tête des nations la place à laquelle nous donnent droit notre part et nos sacrifices dans la victoire commune: — la première !
C’est ce que je voudrais faire comprendre dans ces quelques pages, qui s’adressent à tous. Car il faut que tous le comprennent. Et si ces quelques idées, très simples, sont justes, il n’y a pas de Français, il n’y a pas d’Européen, il n’y a pas d’homme au monde, qui ne soit intéressé à leur réalisation. Car celle-ci nous conduirait
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à cette Paix bienfaisante où nous aspirons tous, — à cette Paix magnifique qu’attendent dans l’angoisse les hommes d’aujourd’hui, qui ont pu mesurer les calamités de la guerre !
Car dans ce monde où bouillonnent et se heurtent toutes les passions, il n’y a qu’un moyen de conquérir la paix : Etre assez généreux pour désarmer la haine . Mais demeurer assez puissants pour imposer le respect !
Qui ne se rend compte, aujourd’hui, de l’incertitude de l’avenir ? Immédiatement après la guerre, après le grand soupir de l’armistice, alors que tous les hôpitaux de l’Europe étaient encore pleins des blessés des batailles, une immense espérance s’empara de tous les esprits, et il parut évident à tous que les hommes ne seraient pas assez fous pour se lancer de nouveau dans la formidable hécatombe où venaient de disparaître des millions d’hommes et de succomber tout ce qu’il y avait de meilleur dans une génération sacrifiée. Le traité de paix porte la marque de cet état d’esprit. Loin de moi la pensée de soulever ici d’accusations contre personne. Et quand on songe aux luttes que dût soutenir Clemenceau contre les funestes erreurs de l’idéologie wilsonnienne et l’égoïsme fanatique d’un Lloyd George, je ne pense pas que personne, puisqu’on avait choisi comme le meilleur moyen de mener à bien le traité de paix, cette invraisemblable méthode de discussion à quatre, puis à trois, — je ne pense pas, dis-je, que personne ait pu faire mieux que n’a fait ce héros d’énergie civique que l’émotion de tout un peuple vient d’accompagner dans la mort. Mais dans la joie de la paix reconquise, il n’est pas douteux qu’une vague d’optimisme, ou plutôt de lassitude, ne se soit abattue sur le monde, et sut les hommes qui travaillaient au statut
de l’Humanité comme sur tous les autres. On n’a pas prévu', on
n’a pas pensé qu’après le calme des premières années, quand viendrait, parmi ceux qui n’ont pas vu de près les horreurs des batailles et les boucheries du front, l’oubli des souffrances subies et des terribles péripéties du grand drame, l’état d’esprit des générations d’avant-guerre se réveillerait de nouveau. On n’a pas pensé que les déceptions de la défaite, l’humiliation qui remplit nécessairement d’amertume l’âme des citoyens d’un grand peuple vaincu, feraient naître dans leur cœur l’invincible besoin d’en appeler encore à la décision du destin. L’esprit de revanche est fatal, et ceux d’entre nous qui se souviennent de la guerre de 1870, savent parfaitement, que pendant vingt années au moins, les jeunes hommes de cette époque, qui paraît si lointaine, vivaient dans la conviction, — sinon dans l’espérance, — de batailles prochaines. Comment donc concevoir, en dehors de cet optimisme aveugle des premiers temps de l’après-guerre, que ceux qui ont partagé le monde aient adopté des solutions aussi folles que celle du couloir de Dantzig, qui demeure comme un brûlot attaché au flanc de l’Europe ? Mais ce qui est fait est fait. Il n’est que trop évident que le souvenir des luttes communes s’efface peu à peu, au moins dans le cœur de ceux qui n’ont pas combattu; — et combien ont connu les affres des vagues d’assaut et les angoisses des tirs d’écrasement parmi les hommes qui sont aujourd’hui à la tête des nations ? Les jeunes générations ne gardent qu’un souvenir vague des souffrances de l’arrière, qui n’étaient rien auprès de l’enfer des tranchées, que n’oublieront jamais ceux qui les ont connues. Les liens resserrés par la confraternité des armes se relâchent de jour en jour, parmi les anciens alliés, en même temps que chez ceux qui n’ont connu de la guerre que l’amertume de la défaite, l’espérance renaît de la voir se dissiper un jour au vent de la victoire, — et la résolution s’affermit de travailler à l’obtenir.
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Hélas ! rien n’est changé dans les passions humaines. De tous côtés on ne parle plus que de guerre, et, depuis les années tragiques, le sang de l’Humanité coule toujours sur quelque point du monde !
La grande faute de l’après-guerre a été commise par les alliés. Ils auraient dû se montrer inflexibles sur la mise en jugement des coupables de la guerre. Qui se souvient encore de cette dérision, de cette parodie de justice, qui confiait le jugement des coupables à un tribunal allemand ? Qui donc est responsable de la liste stupide qui mettait côte à côte parmi les coupables de la guerre, l’empereur d’Allemagne et un sous-officier convaincu d’avoir achevé un blessé sur le champ de bataille, — ou un homme comme Hindenburg, qui a fait jusqu’au bout son devoir de soldat? Comme si la liste des coupables de la guerre, c’est-à-dire des hommes responsables du déchaînement de la catastrophe, devait contenir plus d’une demi-douzaine de noms. Mais alors, ceux-là, il fallait les poursuivre, il fallait les atteindre, il fallait au besoin envoyer trois corps d’armée les chercher en Hollande ! Il fallait les juger, il fallait donner quelque jour aux peuples de tout l’Univers, la satisfaction salutaire de voir la hache du bourreau s’abattre sur les coupables du plus grand forfait qui ait jamais été accompli contre l’Humanité. Voilà quel eût été le grand exemple, voilà qui eût montré au monde le sort réservé aux criminels de lèse Humanité. Voilà qui eût été plus efficace pour empêcher la guerre que la Société des Nations, dans laquelle nous ne nous refusons pas cependant à mettre quelque espérance. Car pour ceux: qui, assis autour d’un tapis vert, décident de la vie et de la mort des autres, le fait de savoir qu’ils décident en même temps de la leur, serait sans doute de nature à leur inspirer de salutaires réflexions et à les retenir au bord de l’abîme !
Mais la faute a été commise. La guerre continue à être un fléau cent fois plus douloureux pour ceux qui la font que pour ceux qui
la provoquent, et la génération nouvelle, comme celles qui l’ont précédée, écoutera ses passions, ses ressentiments et ses espérances avant ses intérêts et avant la raison, que personne n’écoute. Elle est prête à faire la guerre, à se lancer dans l’inconnu, au risque d’y périr. Notre devoir est de nous débarrasser des illusions généreuses que nous avons pu nous faire en ces jours d’allégresse, où nous avons cessé d’entendre le canon tonnant depuis quatre ans. Non, la guerre n’est pas rayée de l’Histoire future, et le devoir d’un peuple qui ne veut pas mourir est en tout cas d’agir comme s’il était destiné à la revoir encore !
Ne nous laissons donc pas entraîner par de mortelles illusions. A mesure que vieillissent les hommes qui ont directement souffert des horreurs de la guerre et ne veulent pas la revoir, une génération nouvelle fait place à la génération fauchée par l’hécatombe. D’ici quelques années, les hommes de vingt ans ne conserveront même plus le souvenir du cataclysme. L’expérience des autres n’a jamais convaincu personne, et rien ne retiendra les jeunes hommes de demain, invinciblement entraînés au vertige de la revanche, — qu’une seule chose peut-être : la puissance de l’adversaire et la crainte de la défaite.
La guerre est donc possible, et le premier devoir de ceux qui se souviennent, c’est d’unir leurs efforts et de tout mettre en œuvre pour lutter contre ce fléau et pour l’empêcher d’éclater.
Puissé-je me tromper ! Mais il me paraît évident que, dans les conditions où se débat l’Europe, elle éclatera quelque jour. J’en ai la conviction profonde, et quel est celui d’entre nous, si j’en excepte les illuminés qui n’y voulaient pas croire en juillet 1914, et que la catastrophe à laquelle ils ont assisté a été impuissante à guérir de leurs illusions, quel est celui d’entre nous qui n’en a pas la crainte obscure, à défaut de la conviction ? Je n’ai personnellement qu’une conviction absolue. C’est que la France ne la veut pas. C’est qu’elle fera tout ce qui lui sera possible de faire pour l’éviter. Elle
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a reconquis ses frontières et n’en ambitionne pas d’autres. Elle a retrouvé les lambeaux de sa chair arrachés il y a soixante ans. Elle n’a plus, après Napoléon, après les prodiges de la Grande Guerre, besoin de gloire militaire, et la Marne et Verdun sont des noms immortels, plus beaux peut-être encore que les plus beaux de notre histoire. Elle s’aperçoit, stupéfaite, que la victoire même est une catastrophe. Il n’est pas un Français, pas un seul, qui ne se révolte à l’idée de voir recommencer ce que nous avons vu. L’amertume de la défaite, qui a empoisonné les hommes de mon âge, s’est évanouie avec la victoire. L’iniquité de 1870 est glorieusesement réparée. Une guerre, même victorieuse, ne servirait à rien qu’à coucher dans la tombe une génération nouvelle, et nous n’en voulons plus !
Il n’en est pas de même en Allemagne. Il ne peut pas en être de même. Sans doute, les soldats d’Allemagne ont connu, comme les nôtres, d’indicibles souffrances, et les non-combattants ont supporté des privations et des misères plus grandes encore que tous ceux qui, en France, ne connaissaient pas les souffrances des régions envahies. Mais l’esprit de revanche est naturel chez un grand peuple, et les jeunes gens qui, demain, auront la charge de diriger les esprits et les coeurs, ne peuvent supporter de voir la carte de l’Europe telle qu’on la voit aujourd’hui. Qu’ils renoncent à reconquérir par les armes les plaines de l’Alsace et la frontière des Vosges, ce n’est pas sûr, — mais c’est possible ! Qu’ils acceptent à tout jamais le couloir de Dantzig, cela n’est pas possible, et ce ne sera pas. Cette coupure en deux tronçons d’un pays comme l’Allemagne, est, il faut en convenir, une erreur du traité de paix. Elle n’a pu être commise que par cette mystique de la paix éternelle qui, au lendemain même où prenaient fin les massacres organisés qui, depuis quatre années, épouvantaient le monde, avait saisi beaucoup d’eprits, et avant tous, peut-être, l’esprit dogmatique du président Wilson. Mais quelle qu’en soit la
raison, la faute a été commise, et si nous n’avons pas le courage de la réparer, elle sera génératrice de catastrophes nouvelles.
Et puis, enfin, il faut voir les choses comme elles sont. Non seulement l’Allemagne n’a pas rejeté, comme nous, toute idée de guerre d’agression, mais elle la prépare. L’organisation de cette armée de cadres qu’est la Reichswehr, les paroles mêmes et les écrits du général von Seeckt, les sommes énormes consacrées au budget de la guerre, aussi fort que le nôtre, sinon davantage, avec une armée six fois moins nombreuse, l’organisation sous nos yeux indifférents, — au moins en apparence, — des moyens de transport dans la Rhénanie occupée, gares et ponts, voies de garage organisées pour des armées, et, ce qui peut-être est plus grave encore, organisation parfaite de routes pour automobiles, dans cette Rhénanie et à proximité du bassin de Briey et de Thionville, tout cela montre jusqu’à l’évidence que les Allemands se préparent, sans même prendre la peine de dissimuler leurs préparatifs. Aveugle qui ne le voit pas ! Criminels, ceux qui ne s’efforceraient pas de porter remède le plus tôt possible à cette situation, qui ne durera pas si nous ne cuirassons pas notre esprit contre toute défaillance et notre frontière contre toute invasion !
Telle est la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui : l’Amérique indifférente, l’Angleterre presque hostile, et l’Allemagne, ou tout au moins cette partie de l’Allemagne qui entraînera l’autre, l’Allemagne pacifique, car celle-ci existe aussi, attendant le moment propice, qui viendra dans quelques années.
Pendant ce temps, nous nous hynoptisons sur le plan Young et nous venons d’assister, à la conférence de La Haye, à un spectacle pitoyable. Dans le désarroi où a mis tout le monde la brutalité d’un délégué de l’Angleterre, qui replace enfin la question sur son véritable terrain, — ce qui vaut mieux, — et qui montre avec la clarté la plus évidente que notre alliée de la guerre, — à laquelle nul d’entre nous ne songe à marchander l’immense reconnaissance
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que nous lui devons pour la part héroïque qu’elle a prise à la lutte commune, — songe avant tout à elle-même, à ses intérêts personnels, à ses difficultés économiques, qui sont terribles et menacent de le devenir plus encore, plutôt qu’à la félicité de l’Europe. Nul n’a le droit de la blâmer de ce qu’elle considère comme une nécessité vitale. Mais il faut voir les choses telles qu’elles sont, en prendre notre parti et agir en conséquence. La fêlure est faite, en attendant la cassure, puis le fossé, et peut-être le gouffre. Commencée par les incartades de Loyd George, tant bien que mal réparée par des hommes comme Balfour et Chamberlain, il suffit de voir avec quelle unanimité la presse anglaise, convaincue que ses intérêts ont été bien défendus à La Raye, a suivi et approuvé l’irascible M. Snowden, pour perdre toute illusion, sinon toute espérance, et nous rendre compte qu’il faut maintenant, nous aussi, abandonner la politique sentimentale, pour nous occuper exclusivement des intérêts de la France — et de la Belgique — car les deux pays sont étroitement solidaires, et dans les années qui vont suivre, le sort de la Belgique sera ce que sera le sort de la France.
Nous sommes donc, en ce moment, hynoptisés par le plan Young. On dirait, véritablement, qu’en lui réside le salut du monde ! Comme s’il n’était pas évident que tel qu’il est, et d’ailleurs quel qu’il soit, il ne vivra que ce que les Allemands voudront bien le laisser vivre ! La presse germanique, et ceux-là mêmes qui parlent officiellement au nom de l’Allemagne, le disent déjà ouvertement. Que sera-ce dans deux ou trois ans ? Alors, que vient donc faire, dans les circonstances où nous nous trouvons, ce fétichisme du plan Young ?
Il y aurait trop à dire sur chacun de ces points que nous ne pouvons qu’effleurer. Et cependant, il faut bien parler des « experts », qui tiennent une place de plus en plus grande ! Est-ce que ce n’est pas une folie, ou un scandale, et plutôt l’un et
l’autre, que de faire décider du sort du monde par une douzaine de financiers et de voir les gouvernement abdiquer ainsi, bénévolement, devant une sorte de dictature de la finance internationale, maîtresse de l’univers ! Car enfin, nous avons le droit de le demander, quelles clartés particulières possèdent donc ces messieurs sur les grandes questions politiques, historiques, sociales qui entraînent le monde dans le tourbillon mouvant des événements actuels ? Sans aucun doute, ce sont des hommes éminents dans leur sphère d’action. Ils connaissent merveilleusement et dans ses moindres détails toutes les finesses, toutes les difficultés et tous les secrets du mécanisme bancaire, qui échappent complètement aux quatre-vingt-dix-neuf centièmes des Français. Mais que savent-ils de plus que nous sur les sentiments des hommes et des nations, sur leurs divergences, leurs haines ou leurs sympathies ? Et nous allons, sous prétexte qu’il existe un plan Young, ce plan Young, que personne ne connaît exactement, que pas un homme sur mille n’a lu en entier, que fort peu comprennent dans tous ses détails, nous allons engager pour un demi-siècle les peuples de l’Europe ! En vérité, que vient faire dans la nouvelle Europe, parmi les idées qui se heurtent et les intérêts qui s’opposent, au milieu des passions qui se combattent et des amitiés qui se cherchent, que vient faire, par exemple, cette Banque Internationale dont on s’est déjà disputé le siège et dont le résultat le plus clair et le plus rapide sera sans doute de mettre toutes les ressources de la vieille Europe aux mains des financiers de la jeune Amérique! Car enfin, nous les avons vus et nous pouvons les juger, ces oracles des financiers. Il y a trois ans, au moment de l’agonie financière du cartel, nous avons vu à l’œuvre un autre comité d’experts, qui avait solennellement déclaré que le franc ne se relèverait jamais sans un emprunt à l’étranger. J’ai fait à cette époque, dans YEcho de Paris, qui voulait bien, à l’inverse de beaucoup d’autres journaux, m’ouvrir ses colonnes, j’ai fait un
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article intitulé : « Sauvons-nous nous-mêmes », dans lequel je disais que, par une répartition raisonnable des impôts, nous pouvions nous relever nous-mêmes sans aucun recours à l’étranger et sans nous grever pour l’avenir des charges d’un emprunt extérieur.
Et nous avons vu la situation financière se transformer subitement, sans cet emprunt déclaré nécessaire par les augures infaillibles. Il a suffi de la confiance qu’inspirait M. Poincaré, il a suffi qu’il créât onze milliards d’impôts nouveaux, les uns acceptables, les autres mauvais, différents en tout cas de celui que je demandais pour nous procurer des ressources analogues, pour voir se produire instantanément un redressement financier qui paraissait impossible aux experts sans l’emprunt qu’ils recommandaient.
N’en est-il pas de même aujourd’hui, avec la Banque Internationale, qui ne rendrait de grands services que si elle permettait enfin d’introduire cette monnaie internationale, pour laquelle autrefois, j’ai également bataillé, qui serait, elle, le premier pas vers une révolution pacifique, et qu’il serait facile de créer, si les gouvernements voulaient enfin comprendre que le monde nouveau n’est plus le monde ancien et qu’il y a des préjugés, des habitudes et des routines surannées qu’il faut jeter par-dessus bord ! Oui, je le demande, en quoi donc une Banque Internationale, inventée pour faciliter des règlements financiers qui seront caducs dans quelques années, — mais où tout ne sera pas perdu pour tout le monde, — pourra-t-elle éloigner les peuples de l’Europe du cauchemar qui les opprime et apaiser les passions qui fermentent partout et qui ne pourront disparaître que par des mesures où le sens de la psychologie des peuples tiendra plus de place que les questions de gros sous?
Je n’incrimine en aucune façon les experts, qui font, je n’en doute pas un instant, ce qu’ils croient être le meilleur. Mais
personne ne peut faire qu’ils ne considèrent pas les événements sous l’angle financier ! C’est leur métier, c’est leur état d’esprit, comme ce serait celui d’un commerçant de le considérer sous l’angle économique, celui d’un militaire sous l’angle militaire. Mais c’est précisément pour cela qu’il est absurde et qu’il est fou de s’abandonner à cette sorte de mystique et de se livrer pieds et poings liés aux décisions d’experts qui ne peuvent faire autrement que de conseiller des mesures exclusivement financières !
Quant aux sentiments des peuples, à leur psychologie, à leurs intérêts moraux, à leurs rancunes ou à leurs sympathies, à leurs passions enfin, qui emportent tout, il n’en est pas soufflé mot ! Et cependant, ce sont eux qui priment tout, — et c’est là qu est la vraie question J
Nous sommes à une heure grave, et les circonstances ont fait que, presque coup sur coup, la France et le monde entier ont été agités par des discussions rendues nécessaires par l’imminence de décisions capitales : réunion à Paris des experts, d’où est sorti le plan Young ; débats parlementaires sur la ratification des accords relatifs aux dettes de guerre envers l’Amérique et l’Angleterre ; conférence de La Haye, dont la rhétorique officielle reste impuissante à dissimuler les résultats désastreux. Et puis, enfin, réunion de Genève, dont je ne médis nullement, mais où on s’est occupé avec éloquence et, je l’espère, avec bonne volonté, du statut de l’Europe au xxu siècle, alors que les difficultés de demain sont à notre porte. Nous avons coup sur coup entendu discuter des questions dont la plupart d’entre nous n’avaient que vaguement entendu parler. Il a fallu prendre des décisions dont l’urgence
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apparaissait comme nécessaire, et on s’est aperçu tout à coup qu’on se trouvait en face de questions formidables, puisqu’on ne parlait de rien moins que de la « liquidation définitive de la guerre », comme si un cataclysme de cette envergure pouvait se liquider ainsi « définitivement » !
Des décisions ont été prises, qui, elles, sont définitives, comme l’évacuation de la Rhénanie. D’innombrables discours ont été prononcés, portés aux nues par les uns, violemment critiqués par les autres, car la presse du monde entier s’est fait entendre à ce sujet. Mais ceux qui ont gardé leur sang-froid et leurs facultés de raisonnement sont bien obligés de constater qu’aujourd’hui, comme hier, nul ne sait les événements qui, d’ici dix ans seulement, se dérouleront sur le sol encore fumant de notre vieille et malheureuse Europe. Et la mort inattendue de M. Stressemann complique encore le problème.
Le moment est venu de montrer que, si elle le veut, la France peut encore les diriger. Mais il faut qu’elle le veuille, car demain, sans doute, il sera trop tard.
Il est impossible, dans une étude restreinte, d’examiner toutes les questions qui divisent les peuples et qui, pendant les quelques années qui vont suivre, seront l’objet des préoccupations universelles. Des volumes n’y suffiraient pas ! Evitons de nous perdre dans les nuages, comme on ne le fait que trop dans ces conférences où se prononcent des discours qui remplissent le monde et éveillent de tous côtés des échos contradictoires, et tenons-nous-en à quelques faits concrets, au sujet desquels les prévisions sont plus faciles, à tel point même que certaines d’entre elles peuvent être considérées comme évidentes.
Le premier de ces faits, c’est la question des dettes de guerre, aussi bien d’ailleurs les dettes de l’Allemagne vis-à-vis des anciens alliés que celles des anciens alliés entre eux, — et en particulier
les dettes de l’Angleterre vis-à-vis de l’Amérique, celles de la France vis-à-vis de l’Angleterre et de l’Amérique.
En face de ces dettes formidables, celles des petites nations et même celles de l’Italie peuvent être considérées comme négligeables. Elles suivront le sort commun.
Il est de toute évidence que cette question des dettes de guerre empoisonne le monde. Elle est au premier rang de toutes nos préoccupations, je dirai même de toutes nos occupations. Toutes les autres questions leur sont subordonnées, et c’est à cause d’elles que nous assistons, comme je le disais plus haut, à ce scandale de voir le sort de l’univers remis aux décisions dictatoriales de quelques financiers. Toute la conférence de La Haye, où s’est produite la rupture des alliances, sinon leur renversement, a tourné autour d’une question de quelques millions, amorcée par M. Snowden et menée par lui de la façon la plus répugnante, acceptée par les alliés, sous l’œil complaisant de l’Allemagne, dans les conditions les plus piteuses.
Pendant trois mortelles semaines, au lieu de jeter à M. Snowden, si on ne voulait pas rompre, l’aumône de ces quelques sous, on a misérablement gratté les fonds de tiroir, tourné et retourné l’intangible plan Young, arche sainte du monde nouveau, et qui, d’ici quelques années, au vu et au su de tout le monde, et de l’aveu même de l’Allemagne, sera modifié, déformé, ou, plus probablement, nouveau chiffon de papier, purement et simplement jeté au panier !
En vérité, il faut être sourd et aveugle, ou envahi par un optimisme déconcertant, pour rester convaincu que l’Allemagne, dont les dettes sont infiniment plus fortes que les nôtres, comme il est d’ailleurs de toute justice, s’astreindra bénévolement, et malgré toutes les signatures, à payer pendant soixante ans, pendant plus de deux générations, des sommes dépassant 15 milliards par an, que ce soit en argent ou en nature ! Que sera l’Allemagne, dans
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soixante ans, et même dans quarante, si, par hasard, d’ici là, nous ne revoyons pas les calamités et les désastres de la guerre ? Que sera ce grand peuple, avec sa population qui s’accroît chaque jour, avec son génie des affaires, avec sa puissance de travail, avec sa puissance tout court ! Et voit-on à cette époque les fils et les petits-fils des vaincus de 1918, qui ne connaîtront de la Grande Guerre que les récits déformés que leur en donneront leurs livres, continuer à se saigner aux quatre veines pour payer aux vainqueurs, aux petits-fils des vainqueurs, le tribut de la défaite? Non! Il est absurde, sinon criminel, de régler nos actions d’aujourd’hui sur de telles illusions. Car, au fond, nous savons tous, — si nous ne le disons pas, — et il faut avoir le courage de le dire, — nous savons tous que ce ne sont là que des illusions. Nous le savons si bien que, dans toute la discussion parlementaire sur la ratification des accords sur nos dettes, la grande question a été celle de savoir ce qui se passerait au cas où les Allemands viendraient à ne plus payer les leurs.
Il n’y a, en réalité, qu’une chose que nous ignorons. C’est à quelle époque ils jugeront le moment favorable pour déclarer qu’ils sont au regret, étant donné le malheur des temps et les difficultés de la vie, de ne plus pouvoir nous payer. Mais il est fort probable qu’il n’y en aura pas pour très longtemps. Qu’ils soient un peu plus forts, ce qui ne tardera guère — et nous un peu plus faibles, ce qui, si nous continuons sur la voie où nous glissons de jour en jour, ne tardera pas davantage, et l’on verra ! Nous en reparlerons vers 1935 (1), quand les classes des enfants de la guerre
(1) Nous y voici. Plusieurs de mes prédictions se sont réalisées (dettes, Sarre). Nous avons laissé venir les événements que je considérais comme fatals. Nous n’avons rien fait pour les prévenir et Hitler est là.
seront de cent mille hommes, quand nous aurons laissé, si nous ne réagissons pas, l’esprit militaire s’affaiblir, l’armée se décourager, l’aviation demeurer stagnante, — alors que les Allemands sortent dès aujourd’hui des avions de 50 tonnes avec 12 moteurs, — et le communisme impuni gangrener l’âme de nos enfants, derrière une frontière sans défense ! Qui donc, qui donc réagira, s’il en est temps encore ? Quel est le bon Français, quel est le grand Français qui, pour sa gloire et pour notre salut, entreprendra virilement de remonter le courant qui nous mène aux abîmes et de redresser ce peuple français, qui ne demande qu’à suivre avec enthousiasme ceux qui auront l’énergie de lui montrer le bon chemin ?
Il faut avoir le courage de regarder en face les événements qui s’approchent. Que ferons-nous, lorsque les Allemands déclareront qu’ils ne peuvent plus nous payer, — à moins qu’ils ne nous déclarent tout net qu’ils ne le veulent plus ?
Sonnerons-nous de nouveau le tocsin de 1914! Entendrons-nous encore les tambours appeler nos enfants aux armes sur les routes de nos villages ?
Avons-nous au moins travaillé pour accroître notre puissance ? Sans doute l’armée travaille-t-elle et nous avons fait beaucoup pour la protection des frontières ! Mais la grande question de l’aviation est à peine ébauchée !
Malgré mes efforts et ceux de mon fils, Pierre Faure, qui a écrit deux livres : Vers un nouveau Charleroi et V Avion tuera la guerre, et qui mène depuis des années une campagne de presse, qui continue toujours, pour faire comprendre à tous la nécessité de la constitution d’une flotte aérienne de représailles, seule capable d! empêcher la guerre, rien n’a été fait dans ce sens, c’est à peine si, aujourd’hui, on commence en haut lieu à en comprendre la nécessité — et six ans ont été perdus !...
Que de choses à dire ! (Voir à ce sujet un article que j’ai écrit : Sur la révision des traités, « Revue hebdomadaire », 28 oct. 1933).
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
Ou bien, pour éviter la guerre monstrueuse et les calamités que nous avons connues, baisserons-nous la tête, résignés à subir une humiliation nationale plus déshonorante cent fois qu’une défaite militaire, où, du moins, le sang des martyrs et des héros peut laver les vaincus du reproche de lâcheté ? Et cette lâcheté même ne sera-t-elle pas, aux yeux des ennemis, le plus puissant aiguillon de la revanche ? Alors ! alors ! que ferons-nous ? Ou la guerre, ou l’humiliation, ou l’humiliation suivie de la guerre. Car qui peut espérer qu’à cette époque, qui ne peut être bien éloignée dans les brumes de l’avenir, le bras séculier de la Société des Nations soit assez puissant pour pouvoir assurer sur la terre la paix définitive ? Nous aspirons tous après ce jour béni. Nous pouvons même y croire. Mais, en attendant, nous devons nous conduire comme si ce « bras séculier » n’existait pas, puisque, en réalité, il n’existe pas, — car nous parlons ici non pas pour les siècles, mais pour ce qui se passera demain !
Car c'est de demain qu'il s'agit !
Oui, les dettes de guerre amèneront la guerre. Est-ce que la question des dettes entre les alliés ne trouble pas de la façon la plus grave l’ancienne atmosphère de confiance et de fraternité que nous avons connue aux jours de la grande épreuve ? Je ne veux pas m’étendre indéfiniment sur ce point. Mais, enfin, qui ne sent, qui ne voit que les discussions sur l’accord Mellon-Béranger, où l’âpreté américaine s’est dévoilée dans toute sa brutalité à nos yeux douloureusement surpris, ont singulièrement altéré les sentiments de reconnaissance que nous gardions à « la généreuse et loyale Amérique ». Peut-être avons-nous tort, mais c’est un fait et il en est ainsi. Les questions de gros sous ne comptent pas pour nous. Elles sont très vite oubliées, trop vite oubliées peut-être. Mais après les épreuves, les dévastations et les ruines que nous avons subies, sans compter l’hécatombe humaine, hélas ! irréparable, nous ne pouvons pas comprendre que ceux qui, après tout
ont fait la guerre pour sauvegarder leur puissance et leur situation dans le monde, et que la guerre a enrichis d’une façon fabuleuse, se soient refusés à faire le grand geste de générosité que nous eussions fait à leur place.
Evidemment, nous ne sommes pas près de partir en guerre contre l’Amérique. Elle est encore trop près de notre cœur. Mais la cordialité du champ de bataille, l’enthousiaste sympathie qui a suivi la victoire, déjà quelque peu refroidie par le refus de ratification du traité de Versailles, n’est plus qu’un souvenir du passé, et dans le grand ciel bleu qui, il y a dix années à peine, recouvrait la moitié du monde, de blancs nuages ont passé, trop légers pour porter la foudre, mais qui, peut-être, ont à jamais terni la limpidité de l’azur.
Il n’en est pas moins vrai que si cette malheureuse question a quelque peu troublé la cordialité de nos rapports avec nos anciens alliés d’Amérique, et aussi d’Angleterre, car, après tout, c’est autour d’une question d’argent que s’est manifestée l’humeur hargneuse de M. Snowden; elle dresse, à plus forte raison, entre nous et l’Allemagne, une barrière presque infranchissable et constitue un obstacle invincible à tout rapprochement sérieux et durable.
Les horreurs du champ de bataille s’atténuent peu à peu aux yeux de ceux qui les ont vues et qui en ont souffert jusqu’au martyre, et le sang s’est séché sur cette terre d’épouvante !... La figure des morts eux-mêmes, ombres errantes parmi la fumée des batailles et les brumes du souvenir, s’efface peu à peu dans les ténèbres du passé, et si les mères en deuil en conservent encore l’image indélébile, le temps fait malgré tout son œuvre !
Mais les dettes sont toujours là, comme le symbole de la défaite, qui viennent rappeler sans cesse que la guerre n’est pas finie, car si le sang a cessé de couler, la plaie reste toujours brûlante au flanc de l’Allemagne, plus encore qu’au flanc des autres nations,
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
et les neuf dixièmes de ceux qu’enferment aujourd’hui ses frontières n’en verront pas la fin.
Ils le savent aussi bien que nous ! Et dans ces conditions, est-il possible d’espérer, est-il possible même de concevoir que ce pays, condamné pour soixante ans au « hard labour » de tous les jours, ne fera pas tout ce qui sera en son pouvoir pour échapper à cette obligation, qui, dans l’état actuel du monde, n’a d’autre garant que sa bonne foi, et nous savons qu’il ne faut pas mettre à une trop rude épreuve la bonne foi de l’Allemagne.
Et quand viendra le jour où l’Allemagne nous déclarera qu’elle ne peut plus, ou qu’elle ne veut plus nous payer, que ferons-nous? La guerre ? Qui le croira ? Qui le voudrait ? Et nous serons, par la force des choses, par l’implacable enchaînement des événements, condamnés à subir une humiliation déshonorante, et qui sera suivie peut-être de la guerre ! l’Allemagne voulant profiter de notre faiblesse matérielle et de notre détresse morale pour achever une victoire qu’elle ne laisserait pas s’effacer comme nous l’avons fait, et qui changerait de nouveau, — mais cette fois pour longtemps sans doute, — la face du monde !
Est-il possible d’avoir foi en une issue moins désolante et de voir avant bien longtemps surgir à l’horizon les signes d’un apaisement général ? Oui, sans aucun doute, si la question des dettes prend une autre tournure. Non, si elle demeure ce qu’elle est aujourd’hui. Mais il faut, pour que cet apaisement se réalise, que des événements nouveaux viennent décharger l’Allemagne et nous-mêmes du fardeau qui, pendant plus d’un demi-siècle, menace de nous écraser ! Rien n’empêche de supposer qu’une nouvelle conférence, comme nous en avons déjà vu plusieurs, vienne modifier ou détruire l’intangible plan Young, comme a été modifié le plan Dawes, et alléger le fardeau de l’Allemagne d’une façon suffisante pour la dissuader de courir les chances d’un refus brusque ou déguisé. Mais il faudra, pour y parvenir, de
longues hésitations, de longues négociations, et une entente des puissances qui se terminerait sans doute, en plusieurs étapes, par l’extinction progressive de toutes les dettes de guerre.
Il y a encore une autre solution possible et bien plus probable à mes yeux. Un jour ou l’autre, l’Amérique, sous l’influence des amis de l’Allemagne, si nombreux chez elle, — où tant de fils de la Germanie n’ont pu oublier les liens du sang, et aussi sans doute dans l’espoir d’acquérir une haute situation morale, s’apercevra peut-être que l’or n’est pas tout dans le monde — et qu’elle en possède assez. Elle pourrait alors se mettre à la tête d’un mouvement tendant à l’abolition des dettes de guerre, en renonçant à ses créances sur les alliés, à condition que ceux-ci renoncent euxmêmes à leurs créances sur l’Allemagne.
Mais quelles que soient les éventualités que nous réserve l’avenir, l’apaisement ne se fera, la réconciliation des anciens ennemis, le rapprochement franco-allemand avant tout, pierre angulaire de la paix du monde, ne pourront se faire que quand la question des dettes de guerre n’existera plus 1 * * 4.
Alors, qu’attendons-nous ?
Qu’attendons-nous, puisque nous pouvons, nous, Français, faire la même chose, accomplir le même geste, et mériter de nouveau la reconnaisance et l’admiration du monde, comme nous les avons déjà méritées après le miracle de la Marne, après le calvaire de Verdun ?
Car, je l’affirme de nouveau, comme je le fais depuis trois ans, nous pourrions, nous, Français, si nous le voulions, nous pourrions conjurer l’orage qui monte à l’horizon. Nous pourrions rétablir
(1) Tout ceci s’est réalisé, mais par un mécanisme inverse. L’Amérique, par le Moratoire Hoover, et dans son propre intérêt, a proposé l’abolition
des dettes de l’Allemagne, et malgré sa volonté de conserver ses créances personnelles, celles-ci sont devenues caduques. Pratiquement la question
des dettes de guerre n’existe plus... et nous avons perdu le bénéfice moral
de notre initiative (Note de fin 1934).
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
d’un seul coup notre situation diplomatique de plus en plus compromise, et que ne suffisent pas à relever les discours généreux prononcés à Genève, mais qui ne sont que des discours, alors qu’il faut des actes. Nous pourrions lancer le tonnerre et reprendre en vingt-quatre heures, à la tête des nations, la place que nous occupions au lendemain de la victoire. Car enfin, je le demande ici, que dirait l’Europe, que dirait l’univers, le lendemain du jour où le gouvernement français aurait lancé sur tous les télégraphes du monde et les câbles des océans une note conçue en ces termes :
Dans l'intérêt de la paix du monde, le gouvernement français, convaincu que les dettes de guerre, par les sourdes hostilités qu'elles entretiennent entre les peuples, finiront par conduire à des catastrophes, et résolu à faire tout ce qui est en son pouvoir pour mettre un terme à cette menace, abandonne purement et simplement sa créance sur l'Allemagne.
N’est-il pas évident que cet acte généreux, que peut faire un peuple vainqueur, éclatant comme un coup de foudre, produirait dans tout l’univers une secousse morale telle que, quelques mois après, par la force des choses, les dettes de guerre n’existeraient plus, et nous aurions, nous, Français, le bénéfice moral de ce grand acte de libération.
Nous sommes maîtres de nous, maîtres de nos actes, maîtres de notre créance, et personne au monde ne peut nous empêcher d’accomplir ce grand geste, si tel est notre bon plaisir.
Que se passerait-il, alors ? Nous rentrons, ici, dans le champ des hypothèses. Mais elles ne sont pas si nombreuses que nous ne puissions les envisager.
Du côté de l’Allemagne, d’abord. Peut-être considérerait-elle cet acte de générosité, ce sacrifice de nos intérêts immédiats à la paix du monde, comme un acte de faiblesse, comme une défaillance dans notre volonté, comme une tentative de réconciliation imposée non pas par le désir de la paix, mais par la peur de la guerre.
C’est pour cela qu’il serait indispensable, dans la même note, d’affirmer notre volonté d’être forts, notre conviction que la force militaire est encore la meilleure sauvegarde contre l’invasion et notre résolution de faire tout ce qu’il faut pour rester puissants, de réveiller chez nous l’esprit militaire défaillant, de redonner à l’armée victorieuse la place à laquelle elle a droit, de rendre notre frontière inviolable et de créer une aviation capable de répondre immédiatement, et avec usure, à tout ce que l’aviation allemande pourrait tenter contre nous, car c’est là, pour le moment, la grande menace.
Car cette affirmation de notre volonté de puissance doit être la condition première de notre générosité, si nous ne voulons pas que tout ce que nous ferons pour la paix du monde soit taxé de faiblesse et même de lâcheté.
Dans ces conditions, nous nous imposerions d’abord au respect de l’Allemagne, et je ne puis pas croire qu’un tel acte ne produirait pas dans ce pays un formidable mouvement d’opinion en faveur de la France.
Les Allemands sont, malgré tout, accessibles aux sentiments généreux. On l’a bien vu, il y a quelque temps, dans toute la presse d’Outre-Rhin, à propos du secours que nous avons apporté à leur dirigeable en détresse et qui, depuis lors, a fait de si belles choses.
Je ne puis pas croire, je le répète, qu’un acte de cette nature ne serait pas très rapidement suivi d’un rapprochement avec l’Allemagne. Surtout si, comme je le montrerai plus loin, nous le complétions par d’autres mesures de la plus haute importance.
Et si l’Allemagne demeurait méfiante et hostile, eh bien ! tout comme aujourd’hui, nous attendrions, l’arme au pied !
Que se passerait-il, d’autre part, m’a-t-on objecté de plusieurs côtés, que se passerait-il en Angleterre et en Amérique ? Nul ne le sait et nous en sommes également réduits aux hypothèses. Il n’y
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
en a d’ailleurs que deux. Ou dans ces deux: pays, ou dans l’un d’eux seulement, une campagne généreuse, car il y a en Angleterre et en Amérique beaucoup d’esprit généreux et qui, — je parle surtout pour l’Amérique, — ne sont pas extrêmement fiers de l’attitude de leur pays vis-à-vis de la France, une campagne généreuse se manifesterait, qui pousserait les gouvernements à suivre l’exemple de la France et à supprimer leurs créances vis-à-vis de cette dernière, comme vis-à-vis de l’Allemagne. Un irrésistible mouvement de l’opinion publique entraînerait tout. Le coup d’éponge général et définitif serait enfin donné et ce cauchemar des dettes de guerre disparaîtrait à tout jamais. Je suis convaincu que c’est à ce spectacle que nous assisterions.
Ou bien les gouvernements de l’Angleterre et de l’Amérique continueraient à réclamer ce qui leur est dû, à l’Allemagne d’abord, ce qui renforcerait immédiatement le rapprochement francoallemand ; à la France ensuite, — et nous aurions alors le droit absolu de leur dire, — droit que nous n’avons pas aujourd’hui, — qu’ayant abandonné, dans l'intérêt de la paix du monde, notre créance sur nos anciens ennemis, nous avons le profond regret de ne pouvoir nous acquitter envers nos anciens amis. Et nous verrions, d’un cœur tranquille, venir les événements. Le monde entier serait avec nous !
Notre situation vis-à-vis de l’Allemagne est en réalité bien simple ! Sans être prophète, il est permis de croire, il est même permis de dire que, par la force des choses, ou il faut nous réconcilier avec les Allemands, ou il faudra quelque jour nous battre avec eux. Je comprends parfaitement que, comme beaucoup d’excellents Français, on refuse d’oublier et on préfère la manière énergique et la résistance aux prétentions allemandes. C’est une attitude qui se défend et je serai le dernier à jeter la pierre à ceux qui croient devoir l’adopter. Mais j’ai la conviction que, pour l’avenir de la France, mieux vaut cent fois le rapprochement
franco-allemand, — qui ne peut être fondé que sur la réconciliation — à défaut de l’oubli !
L’hypothèse d’une trêve indéfinie dans les conditions actuelles me paraît impossible, pour les raisons multiples, matérielles et psychologiques que j’ai énumérées plus haut. En tout cas, dans l’ignorance de l’avenir, nous devons raisonner dans l’hypothèse d’une guerre possible, sinon probable, et par conséquent faire ce qu’il faut pour la prévenir. Or, nous ne pouvons le prévenir d’une façon certaine que par une réconciliation. Et pour ce grand geste de la réconciliation et de l’oubli, pour les peuples comme pour les hommes, c’est au vainqueur qu’incombe le devoir de tendre le premier la main !
Or, il est impossible de nous réconcilier avec un peuple qui doit nous payer 7 ou 8 milliards chaque année, et pendant soixante ans ! C’est là une vérité d’évidence. Il faut donc choisir. Ou la réconciliation sans le tribut, ou le tribut avec la guerre probable, à la suite de laquelle c’est le tribut qui, peut-être, changera de
côté.
Mon choix est fait. J’opte pour la réconciliation. Il faut donc supprimer le tribut. Il faut renoncer a notre creance, qui d ailleurs ne vaut pas grand’chose. Car, dans quelques années, si nous n’y renonçons pas aujourd’hui, soit par le fait de 1 Allemagne réfractaire, soit par le fait de l’Amérique plus généreuse ou plus habile que nous, nous ne le toucherons pas davantage. Nous perdons la créance et nous aurons la guerre !
Rendons-nous bien compte, une bonne fois, que ce n’est pas un sacrifice que nous faisons en renonçant à notre créance. Que vaut-elle, en réalité ? Nous pensons tous, nous savons tous que, d’ici quelques années, elle ne vaudra rien.
La France et l’Allemagne réconciliées deviendraient les maîtres du monde ! Que serait-ce si nous pouvions y joindre l’Italie !...
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
Quant à l’Angleterre, notre amie de la guerre, hélas ! il n’y faut plus compter. Elle rentre dans sa destinée. Puisse-t-elle n’en pas trop souffrir. C’est le vœu que nous devons faire pour nos anciens compagnons d’armes aux grands jours de la Grande Guerre !
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Mais ce n’est pas tout !
J’ai la conviction que, dans une entreprise comme celle-ci, qui ne tend à rien moins qu’au renversement de la situation diplomatique et morale de la France, il ne faut pas faire les choses à demi
L’enjeu en vaut la peine.
Il y a trois ans, déjà, et il y a quelques mois, lorsque, devant les événements qui se précipitent, j’ai cru devoir reprendre cette campagne, je préconisais l’évacuation de la rive gauche du Rhin, convaincu que la garde du Rhin ne nous sera véritablement utile qu’au moment où les risques de guerre deviendront sérieux, c’est-à-dire au moment même où nous devrons l’abandonner, vers 1935. Car aujourd’hui la garde du Rhin est bien peu de chose pour notre sécurité, mais elle est beaucoup pour mettre obstacle à notre rapprochement avec l’Allemagne. C’est une de ces conditions morales, sentimentales si l’on veut, plus fortes que la raison même et que tout le monde comprend sans qu’il y ait besoin d’insister.
Et maintenant, il est trop tard ! Et le Rhin est abandonné, l’engagement en est pris. Dans cette pitoyable conférence de La Haye, nous avons été entraînés à le prendre malgré nous, avec des discussions, des récriminations et des mouvements de mauvaise humeur, à la remorque des Anglais. Nous avons manqué le beau geste, celui qui aurait pu contribuer puissamment à ébranler les préventions allemandes contre la France ! Il est trop tard, je le
répète, il n’y a plus rien à faire, et ce sont les Anglais, au lieu de nous, qui, dans l’esprit des Allemands, bénéficient de cet événement. C’est là, de notre part, une incroyable faute de psychologie, et toutes les fautes se payent. Où il fallait rester sur le Rhin, si on le croit nécessaire à notre sécurité ou à celle de la Pologne, et y rester malgré les Anglais, — ou il fallait nous en aller de notre plein gré, — loyalement, généreusement, au lieu d’en être chassés presque honteusement, quelles que soient les formes dont on enveloppe cet acte d’abandon, par la convergence des manœuvres anglo-allemandes. Et maintenant, le mal est fait! Il est irréparable. Il n’y a plus à y revenir. Mais j’ai le droit de penser et de dire que la solution de l’évacuation spontanée, faite conjointement avec l’abandon de notre créance eût été infiniment préférable et eût fait sur l’esprit des Allemands une impression opposée à celle d’aujourd’hui.
De ce côté, nous avons perdu la bataille. Mais, comme à Marengo, il serait encore temps de la gagner.
Le territoire de la Sarre est là pour remplacer la Rhénanie, Je n’en avais pas parlé, il y a trois ans, ni il y trois mois. Mais déjà la question se pose et les Allemands, par la voix de M. Stresseman, en ont parlé, eux, et officiellement, à Genève. La question est donc posée. Allons-nous louvoyer, ergoter, tergiverser comme pour le Rhin ? Allons-nous manquer encore le geste pacificateur ? Il est bien évident qu’il ne s’agit pas d’abandonner les intérêts miniers, industriels et commerciaux que nous y possédons et que nous conserverons d’autant mieux que nous serons plus généreux sur la question plus brûlante de la souveraineté territoriale. Tout le monde sait que celle-ci, par une des dispositions du traité de paix, doit être soumise en 1935 à un plébiscite. Les Sarrois seront, à cette époque, appelés à décider de leur nationalité. Or, tout le monde sait également que le résultat du plébiscite n’est pas douteux, et que, pour beaucoup de raisons, dont l’analyse ne serait
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE 403
pas toujours favorable à notre administration, ni à notre sens de la propagande, les Sarrois demanderont à une énorme majorité leur réincorporation à l’Allemagne. Tenons-nous à recevoir, à cette époque, à la face du monde, cet affront, cette humiliation, ce coup de pied qui meurtrira profondément notre orgueil et qui exaltera celui des Allemands. Si nous le voulons, nous n’avons qu’à attendre. Mais si nous voulons à la fois éviter cette heure douloureuse et renforcer notre action pour le rapprochement franco-allemand, eh bien ! puisque nous ne pouvons plus restituer la Rhénanie, restituons la Sarre, — en conservant les avantages industriels et commerciaux que nous pouvons y posséder, — ce qui, en 1935, sera peut-être moins facile.
Il est d’ailleurs bien évident que si, grâce à des informations que nous n’avons pas, le gouvernement a la conviction que le plébiscite de 1935 doit être favorable à la France, l’abandon de la Sarre serait injustifiable b
Mais ce n’est pas fini. Nous pouvons plus encore rapprocher de nous l’esprit, — je dirai même le coeur des Allemands. Il faudrait leur restituer le Cameroun et le Togo.
Nous avions tous les droits sur les Allemands au jour de la victoire. Les Anglais ont voulu avoir leurs colonies, comme ils ont eu leur flotte. Il les ont eues, pour la plupart, et nous, nous avons augmenté de la plus grande partie du Cameroun et du Togo notre magnifique empire africain. Qu’en faisons-nous d’ailleurs, en
(1) Les événements actuels montrent que, sur ce point, j’avais encore raison. Les paroles d’Hitler, qui a affirmé à plusieurs reprises que la question de la Sarre était le seul litige qui séparait encore l’Allemagne de la France, et l’agitation qui se manifeste actuellement autour du prochain plébiscite montre la gravité de cette question — et si le plébiscite de janvier prochain maintient la Sarre dans le statu quo, ce que beaucoup de Français considéreront naturellement comme un triomphe, elle demeurera comme un ferment de guerre entre les deux pays (fin 1934).
ce moment ? Or, les Allemands ont besoin de colonies ! Ils sont venus les derniers, ou à peu près, dans le partage du monde et en particulier de l’Afrique. Mais, avec leur population surabondante, il leur faut des colonies, comme à l’Italie, d’ailleurs, trop oubliée, je ne crains pas de le dire, dans cette répartition des terres allemandes et des mandats d’administration. Et nous, nous en avons plus qu’il ne nous en faut. Nous les avons conquises, je le sais, par le sang de nos soldats, par l’énergie et le courage de nos officiers, de nos administrateurs coloniaux, par cette phalange de héros en tête de laquelle rayonnent les noms de Lyautey, de Galliéni, de Gouraud, de Mangin, d’autres encore qui ont fait, sous l’implacable ciel des tropiques et dans les sables du désert, l’apprentissage magnifique de toutes les vertus guerrières qu’ils ont su déployer plus tard sut tous les champs de bataille de la Grande Guerre ! Mais c’est précisément parce que toutes ces terres africaines sont à nous et bien à nous, que nous avons le droit d’en disposer à notre gré. Quel inconvénient y aurait-il à faire aux Allemands le don généreux du Cameroun, qui leur appartenait jadis ? Sans doute, c’est une colonie magnifique et dont les possibilités d’avenir ne se mesurent pas ! Raison de plus pour que les Allemands éprouvent, à voir revenir dans leur main cet enfant perdu, une immense satisfaction qui ne pourrait pas ne pas se traduire par un sentiment de reconnaissance, bien naturel, qui, ajouté aux autres, suffirait à faire tomber cette hostilité, bien naturelle également, qui fermente encore au fond de leur cœur.
Et puis, encore une fois, qu’y perdrions-nous au point de vue matériel ? Combien y a-t-il de colons français au Cameroun ? Et il est bien évident que cette restitution ne se ferait pas sans des stipulations accordant aux Français tous les avantages reconnus aux citoyens allemands dans les limites de la colonie rentrée en possession de ses premiers maîtres.
Si la cession d’un territoire à mandat rendait nécessaire une
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
conférence de plusieurs nations, eh bien ! ce serait, pour une fois, une belle occasion pour nous de manifester fermement notre volonté. Nul ne pourrait, je suppose, nous empêcher de renoncer au mandat sur le Cameroun et de le transférer à l’Allemagne, et si le règlement baroque qui dirige ces conférences permettait aux autres membres de refuser notre offre — ce n’est pas nous qui en souffririons dans l’esprit des Allemands, et la cause du rapprochement franco-allemand y gagnerait encore.
J’ajoute que ce serait un bel exemple à donner aux Anglais qui, dans l’attribution des colonies allemandes, se sont, bien entendu, taillé la part du lion. M. Mac Donald aurait alors une belle occasion de mettre en pratique les idées généreuses qu’il a débitées à Genève devant un auditoire débordant d’enthousiasme !
Remise de notre créance, abandon de notre souveraineté territoriale sur la Sarre, restitution du Cameroun et du Togo. Telles sont les mesures qui, j’en ai la conviction, transformeraient radicalement et instantanément la situation diplomatique et morale de la France !
Il faudrait aussi profiter des négociations qui ne manqueraient pas de s’engager entre l’Allemagne et nous sur les modalités d’exécution pour régler définitivement la question brûlante et capitale du couloir de Dantzig. M. Wladimir d’Ormesson, dans un livre admirable, plein d’idées justes, de bon sens, de fermeté et en même temps de haute psychologie : La confiance en V Allemagne, (1) nous dit sur ce point d’excellentes choses, et pense que la stabilisation des frontières polonaises devrait être liée à des tractations au sujet des anciennes colonies allemandes. Mais il songe à un pacte général auquel prendraient part toutes les puissances ayant des territoires à mandat. J’ai bien peur qu’il ne sortirait rien de net et peut-être même rien du tout d’une conférence à ce sujet, où chacun tirerait de son côté.
(1) Librairie Gallimard. Paris, 1928.
Ici, nous serions seuls et nous pourrions efficacement travailler en faveur de la Pologne. Avec les Anglais, que se passerait-il ? N’oublions pas qu’en 1920, lorsque l’Armée Rouge était devant Varsovie et que des barricades s’élevaient de l’autre côté de la Vistule, dans ce faubourg de Praga, qui est presque, pourrait-on dire, le dernier bastion de l’Europe contre l’immense continent russo-asiatique, les Anglais, à Dantzig, empêchaient le débarquement des munitions que nous faisions parvenir en toute hâte à nos amis de Pologne ! Que se passerait-il encore avec eux ? Qui donc oserait le dire ? Et sous ce rapport, mieux vaudrait agir, seuls, en tête à tête avec les Allemands, dans les conditions nouvelles de dispositions, de sentiments, de psychologie.
Nous pourrions alors, je l’espère, régler cette question brûlante du couloir polonais, soit en donnant à la Pologne accès à la mer à l’est de la Prusse orientale, du côté de Memel, en leur abandonnant un couloir mesuré sur la terre prussienne et débordant au besoin sur la Lithuanie. Soit, si les Polonais tiennent par-dessus tout à conserver le magnifique port de Gdynia, qui est leur œuvre, en neutralisant le territoire polonais qui l’entoure, entre le territoire de Dantzig et la frontière allemande qui le limite à l’ouest, de façon à ce que les deux tronçons de l’Allemagne ne soient séparés l’un de l’autre que par un territoire neutre, soit plutôt en restituant à l’Allemagne la souveraineté sur le couloir actuel, avec toutes les facilités commerciales possibles pour la Pologne. Mais il ne faudrait pas de solutions bâtardes, génératrices de complications futures, comme le couloir actuel.
Un grand pays comme l’Allemagne ne peut pas accepter d’être coupé en deux, et le premier de nos devoirs, si nous voulons éviter les plus terribles catastrophes, est de convaincre les Polonais, dans leur intérêt même, de la nécessité de revenir sur cette question. Car, pour tout homme de bon sens, il est évident que la situation actuelle entraînera des catastrophes, où pourra sombrer la
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
Pologne. Mieux vaut les prévenir, même au prix de grands sacrifices, car l’Europe ne peut de nouveau être mise à feu et à sang, pour une question de cet ordre. Que la Pologne y réfléchisse et qu’elle se persuade bien que le couloir de Dantzig ne vaut pas les flots de sang qu’il risque de faire couler.
Mais nous trouverions dans le grand mouvement d’idées, de sentiments et d’actes concrets qui suivrait le grand acte que je propose, une occasion possible de régler à la satisfaction de tous cette erreur du traité de paix.
Telles sont les idées que je crois justes. Certains peut-être pourront les trouver folles, ou absurdes, ou même monstrueuses. Pour la question du Rhin, l’événement a déjà montré qu’elles étaient justes! Pour les autres, le temps montrera quelque jour s’il aurait mieux valu les suivre. Elles ne seront pas écoutées. Elles sont cependant bien faciles à comprendre et à discuter. Mais elles demandent un homme d’action! Où est Danton, pour lancer la foudre ? L’action seule permet aux hommes de diriger les événements. Si nous n’agissons pas, les autres agiront et le temps travaillera contre nous. Le temps et la coalition des rancunes et des intérêts ! Nous ne sortirons de l’impasse tragique où nous sommes que par le courage, la fermeté, la décision, l’action enfin, qui permet seule de reprendre l’initiative des événements. Mais où est l’homme qui, comme Joffre sur la Marne, après la retraite diplomatique actuelle, pour ne pas dire la déroute, nous apportera le redressement victorieux ? Où donc, je le répète — où donc est le Danton qui lancera la foudre ? S’il existe, ce que je
souhaite, et même, aujourd’hui, ce que j’espère, eh bien ! comme le vieux Clemenceau dans la Grande Guerre, qu’il se montre ! il sait la gloire qui l’attend !
Quelques-uns m’on dit : « Mais votre programme n’est pas autre chose que le projet des socialistes, des rêveurs et des pacifistes de l’extrême-gauche ! Eux aussi, et depuis longtemps, veulent passer l’éponge et ne font pas autre chose que de prêcher l’oubli... » Mais ils prêchent aussi le désarmement, et en attendant, par tous les moyens, ils démolissent l’armée, dans son esprit et dans son corps !
S’il en est ainsi, nous sommes perdus ! Car si nous faisons le geste que je demande, — et si nous désarmons, il sera taxé d’abandon, de faiblesse et de lâcheté. Il ne sera pas compris des Allemands et notre faiblesse ne fera qu’exaspérer leurs ambitions. Ils se diront, avec quelque raison, que si on leur abandonne tout, ils devront se hâter de prendre plus encore. Et nous verrions alors ce qui se passerait du côté des frontières de la Pologne !
La générosité sans la force, ce serait la mort de la France. Avec une armée puissante et une frontière inviolable, cette frontière dont on semble enfin s’occuper d’une façon active, ce serait le salut et peut-être le salut définitif, par le rapprochement et même l’alliance de l’Allemagne et de la France, à laquelle mon souhait le plus ardent serait de voir se joindre l’Italie, la jeune et ardente Italie, l’Italie ressuscitée ! En attendant que soient réalisés ces Etats-Unis d’Europe que tout le monde désire, mais qui ont encore perdus dans les brouillards de l’avenir !
LA QUESTION DES DETTES DE GUERRE
On ne recherche que les forts ! Soyons donc forts en même temps que généreux ! Un mur infranchissable nous sépare des Allemands. C’est à nous, qui pouvons l’abattre, de le jeter à terre ! Mais forgeons en même temps notre épée et notre cuirasse !
Nous tenons dans nos mains la Paix ou la Guerre, la tranquillité de la France et peut-être celle du Monde !
Agissons donc ! Agissons nous-mêmes ! N’attendons pas le salut du Destin, du Hasard. Demandons-le à notre volonté, à notre courage, à notre énergie, à notre force. N’attendons pas, comme nous ne l’avons que trop fait jusqu’ici, que se manifeste la volonté des autres, qui ne valent pas mieux que nous et ne lisent pas mieux dans les secrets de l’Avenir !
Septembre 1929.