‹ En marge de la chirurgieChapitre 6 sur 49 · PIERRE MASSON · texte numérisé non relu

PIERRE MASSON

Le Comité de La Presse Médicale est en deuil. Il a perdu son chef et son animateur. Nous ne reverrons plus, à notre tête, cet homme si vivant, avec sa haute taille, son visage énergique, sa voix dominatrice, qui venait s’asseoir au milieu de nous, et qui était l’âme de ce journal, qu’il avait pris en mains dans des temps difficiles.

Car il avait tout ce qu’il faut pour mener les grandes affaires. C’était un de ces chefs aux vues larges et claires, capables des longues réflexions, comme des décisions rapides, qui ne se laissent intimider par aucune épreuve et dont les obstacles accumulés semblent au contraire stimuler le courage et redoubler l’énergie.

La mort de son père, comme lui trop tôt disparu, l’avait conduit tout jeune dans un poste où il sut rapidement donner sa mesure. Son esprit précis, son bon sens, son jugement, sa puissance de travail, sa volonté tenace, montrèrent bien vite à ceux qui le connaissaient que la place à laquelle l’avaient élevé des événements inattendus était celle qui lui était due.

Voilà quelque vingt ans que nous pouvions apprécier, aux séances de notre Comité, ces qualités, que je ne lui attribue que parce que j’ai pu me rendre compte par moi-même qu’il les possédait pleinement.

Il n'est aucun de nous qui n’écoutât les conseils de son expérience, et ne se remît à lui avec la confiance qu’il inspirait, et qu’il méritait d’inspirer.

C’est surtout aux temps héroïques, à ces temps troublés de la guerre, que nous avons pu nous rendre compte de sa haute valeur.

Les calamités publiques l’affectaient profondément, et quand aux jours d’angoisse de 1918, le canon tonnait aux portes de Paris, et que souvent, le soir, le ciel noir de la grande ville était sillonné par les engins de mort, d’incendie et de destruction, il se demandait avec angoisse si quelque hasard malheureux ne viendrait pas anéantir en quelques instants ce qui avait été l’œuvre de toute sa vie. C’est alors peut-être qu’il nous donna le plus de preuves de sa fermeté d’âme, de son énergie morale, de sa résolution à faire front à toutes les catastrophes, si elles venaient à se réaliser. Et quand tout danger eut disparu, quand le calme fut revenu dans les cœurs et dans les esprits, et que nous Vîmes tout à coup apparaître les difficultés grandissantes de la crise économique qui suivit les bouleversements de la guerre, il y fit face avec un esprit lucide et le clair sentiment des décisions qu’il fallait prendre pour triompher des difficultés qui nous assaillaient de toutes parts.

Pour moi, c’est dans ces circonstances presque tragiques qu’il a vraiment donné toute sa mesure.

Il avait suivi la trace de son père. Il sut développer et agrandir encore l’héritage magnifique qu’il en avait reçu.

Sa maison a largement contribué au développement des sciences médicales depuis un demi-siècle. En dehors des grandes publications scientifiques qu’elle a menées à bien, elle assurait la publication d’une foule de Bulletins périodiques, à commencer par ceux de l’Académie de Médecine et de la Société de Chirurgie, sans parler de cette admirable « Nature », si intéressante et si merveilleusement variée.

Il y aurait beaucoup à dire sur l’influence des grandes maisons d’éditions dans la diffusion extraordinaire des sciences médicales à laquelle nous assistons aujourd’hui. Que ferions-nous si nous ne trouvions, à côté de nous, des hommes comme celui-ci, capables de recueillir nos travaux et nos pensées, et d’assumer la lourde tâche de les répandre à travers le monde ?

Je suis d’ailleurs certain que, dans les nouvelles mains auxquelles la destinée vient de la confier, la maison qui lui survit continuera à être à la hauteur de ce grand devoir.

Pierre Masson avait conscience de la grandeur de cette tâche. Très averti lui-même des choses de la médecine, par le commerce quotidien qu’il entretenait avec nous tous, il a, dans cet ordre d’idées, rendu de grands services à la science. Celle-ci n’oubliera pas le nom de ce bon serviteur, qui a vaillamment contribué à répandre jusqu’aux extrémités de la Terre l’influence de la pensée nationale et la gloire de la médecine française.

27 octobre 1928.

FERNAND WIDAL

Après Pierre Masson, après Letulle, voici La Presse Médicale frappée au cœur. Celui qui, parmi nous, portait le plus grand nom de la Médecine contemporaine, Fernand Widal, vient de disparaître en quelques jours ! Ses amis et ses élèves, qui se relayaient au chevet d’un maître bien-aimé, savaient seuls que tout espoir était perdu — et qu’il ne fallait plus attendre de la destinée que la douceur de l’invincible mort, qu’il méritait et qu’il a eue.

Et voilà que s’est endormi pour toujours le cerveau magnifique qui, depuis cinquante ans peut-être, eut sur les mystères de la médecine les vues les plus lumineuses et les clartés les plus profondes.

D’autres que moi, — qui en sont plus dignes, — ici même jugeront son œuvre. Mais j’ai pu, cependant, mesurer ses coups d’aile et, comme tous ceux qui ont assisté à l’ascension de ce grand esprit, admirer la hauteur de ses conceptions et cette claire intelligence qui lançait parfois des éclairs et parvenait à ces sommets qui touchent à la divination. Car ce n’est pas par le travail seul qu’on s’élève aussi haut. Il faut quelque chose de plus, il faut l’étincelle sacrée, et le travail qui vient ensuite ne fait que mettre au point ce que le génie a conçu. Mais la vraie grandeur

du savant se mesure à l’humilité de soumettre au contrôle de l’expérience les conceptions de son esprit et de permettre à tous d’en constater la vérité.

Capable de ces illuminations soudaines, Widal n’était pas de ceux qui ne peuvent s’astreindre aux réalisations pratiques. Il y avait en lui comme une sorte d’intuition qui, dans ce monde inconnu des phénomènes qui président dans le corps humain au merveilleux équilibre de la santé et aux troubles de la maladie, l’attirait vers des recherches susceptibles d’applications immédiates, alors que des esprits moins lumineux fussent restés perdus dans les hautes régions de la doctrine et de la stérile abstraction.

C’est ainsi que ses études et ses découvertes sur la fièvre typhoïde et son vaccin, sut le séro-diagnostic, sur la cytologie, sur la rétention des chlorures, sur l’azotémie, sur le choc hémoclasique, ont été l’origine de toute une pathologie et de toute une thérapeutique nouvelles, dont le temps et l’expérience ne font que confirmer la valeur.

Mais il ne faut pas croire que Widal fut un de ces savants qui vivent repliés sur eux-mêmes et demeurent comme enfermés dans le vaste domaine de leur pensée.

Voilà quarante années que j’ai appris à le connaître, car nous étions ensemble, en 1888, dans cette salle de garde de l’hôpital Cochin, où il était venu passer son année de médaille d’or, en même temps qu’Albarran, depuis si longtemps disparu, mais qui se survit par ses œuvres, comme Widal se survivra.

Et je le vois encore, tel qu’il était resté jusqu’à ces derniers temps, jusqu’à l’année dernière, où sa santé défaillante lui réserva des épreuves courageusement supportées. Je le revois avec ses noirs cheveux toujours taillés en brosse, avec son large front, son œil plein de clarté, ses lèvres un peu fortes, sa moustache fine et que l’âge avait respectée, ses mains délicates et comme vouées au travail du laboratoire. J’entends toujours sa voix au timbre un

FERNAND WIDAL

peu métallique, sa parole précise et cette sobre éloquence qui lui permettait, dans ses grandes leçons magistrales et, plus encore peut-être, dans ses conférences spontanées au lit du malade, d’analyser les symptômes les plus obscurs et d’élever ses auditeurs jusqu’à la compréhension de ses conceptions les plus hardies.

Je l’ai suivi dans sa noble carrière dont je n’entreprendrai pas d’énumérer les étapes. Mais à mesure que ses travaux et ses découvertes jetaient aux quatre coins du monde la gloire de son nom, à mesure qu’il montait plus haut dans cette hiérarchie scientifique et sociale, qu’il n’affectait point de mépriser, mais dont il accueillait, au contraire, les manifestations sans fausse modestie, il restait toujours le même, toujours simple, toujours cordial vis-à-vis de ses vieux camarades, bienveillant à tous, jusqu’au plus humble des confrères qui l’appelait auprès d’un de ses malades, soignant les petits et les grands, exempt de toute vanité et même de cet orgueil légitime qu’il avait le droit d’éprouver, car il ne pouvait ignorer quelle part il avait prise à la gloire de la Médecine française et à sa diffusion dans le monde.

Il était bon, d’une indulgente et généreuse bonté qui s’étendait à tous, mais qu’il savait concentrer sur sa famille intellectuelle, (sut ses élèves qu’il aimait et qui lui rendaient en respect, en fidélité et jusque dans la ferveur d’un véritable culte, l’affection qu’il avait pour eux.

Instruit de toutes choses, il aimait avant tout l’Histoire, roman vécu plus beau que les plus beaux, plus grand que les plus grands, et il se passionna toujours pour le plus grand et le plus beau de tous, le roman de Napoléon ! Mais il aimait aussi les douceurs de la vie et les beautés de l’art et les splendeurs de la nature. A chaque instant il s’en allait vers le soleil, vers ce soleil méditerranéen que ses yeux de petit enfant avaient, pour la première fois, vu resplendir sur la France africaine, où son père était médecin, dans cette armée de l’Algérie qui s’entraînait encore, peu

de temps après la conquête, pour des devoirs plus redoutables. Il aimait aussi les voyages aux pays lointains, et il était de ceux qui ont été soutenir jusqu’aux extrémités de la terre le prestige du nom français.

Et c’est pourquoi sa mort sera ressentie loin de France, ainsi qu’un deuil pour la Médecine universelle, qui peut-être voit avec lui disparaître son plus grand nom.

Les malades du monde entier avaient recours à ses conseils, et je ne pense pas que, depuis Charcot, plus resplendissante auréole ait entouré le nom d’un de ces grands consultants, dont un seul mot suffît à ramener l’espoir aux cœurs désespérés. Mais ce prestige immense ne lui enlevait ni sa bonhomie souriante, ni son souci constant de ne laisser derrière lui, même après l’arrêt du destin, que l’espérance qui soutient ou la parole qui console.

Il semblait quelquefois se préoccuper peu de l’examen minutieux du malade, et il ne s’attardait guère à discuter sur quelque finesse d’auscultation ou l’interprétation d’un signe fugitif. C’est par ses grands côtés qu’il s’attaquait à la clinique.

Si le grand médecin est l’homme qui se penche sur un corps douloureux pour lui arracher ses secrets et pour y ramener l’espérance et la vie, Widal, qui voyait plus haut et plus loin que le cas particulier qui lui était soumis, et qui cherchait les grandes lois cachées sous l’obscurité des symptômes, Widal ne fut peut-être pas, à proprement parler, un grand médecin, ce fut une sorte de voyant, de créateur inspiré, un grand homme de laboratoire et peut-être même, tout simplement, un grand homme.

Et moi, qui le connaissais depuis si longtemps, moi son ami de quarante ans, je viens de le voir étendu dans la sérénité de la mort, et j’ai contemplé longuement ce front sous lequel la flamme de la vie a fait jaillir de si hautes pensées et qu’environne maintenant le règne éternel du silence.

19 janvier 1929.

JACQUES REVERDIN

Les uns après les autres, au hasard des années qui passent, nous voyons partir, un à un, les maîtres de notre jeunesse.

Jacques Reverdin vient de mourir.

Il était né, il avait vécu dans l’atmosphère de la France. Car, au débouché de son lac, où Genève entre comme un coin, avec les terres qui l’entourent, dans cette vallée magnifique qui va porter jusqu’au cœur de la France les eaux bondissantes du Rhône, les hasards de l’histoire ont pu seuls détacher Genève de la vieille terre gauloise.

C’est pourquoi cet illustre fils de la Suisse Romande, en servant son pays, a servi la science française comme le meilleur des Français.

Et c’était vraiment un des nôtres, quand il assistait, autrefois, à tous nos Congrès annuels, avec son cousin qui était, lui aussi, un chirurgien de haute valeur, avec cet Auguste Reverdin dont la verve incomparable et l’intarissable gaîté contrastaient singulièrement avec la réserve de Jacques, qu’une précoce surdité avait quelque peu retranché des joies verbales de ce monde.

Il avait été interne des hôpitaux de Paris, de cette promotion de 1865 où les noms de Dieulafoy et de Lépine ouvrent la liste,

et où son nom est inscrit immédiatement à côté de celui de Lucas- Championnière.

En 1869, il avait la médaille d’or. Et ce fut un lien de plus qui nous l’attacha davantage.

Et puis ce fut la guerre de 1870. Il servit dans les ambulances, comme son neveu, le fils d’Auguste, notre ami, qui porte dignement son beau nom, a servi dans nos hôpitaux pendant la Grande Guerre, perpétuant ainsi, dans cette noble famille, la tradition du dévouement à cette seconde patrie, la France.

En 1902, les chirurgiens français l’avaient appelé à la présidence de leur Congrès, comme ils le firent plus tard pour Depage, en témoignage de leur fraternelle affection.

Après la guerre, Jacques Rever din revint à Genève, où s’écoula toute sa vie scientifique et chirurgicale. Mais elle ne s’écoula pas comme celle de tant d’entre nous, sans laisser d’autre trace que celle du bien qu’ils ont fait et dont tout souvenir disparaît avec le dernier des malades qui leur doivent la vie.

Il laisse, en effet, des œuvres durables, dont une eut une grande influence sur la thérapeutique chirurgicale et organo-thérapique et sur l’étude encore obscure des fonctions endocriniennes. Car c’est lui qui, dans ce centre chirurgical de Genève, où affluaient en masse tous les goitreux des montagnes voisines, aux premiers temps de la chirurgie régénérée, s’aperçut le premier de l’influence de l’extirpation complète du corps thyroïde sur la nutrition générale. C’est là un titre de gloire qui suffirait à sauver son nom de l’oubli. Mais il en est un autre, celui qui fait qu’il n’est peut-être pas de jour où son nom ne soit prononcé dans la plupart de nos salles d’opération. C’est cette merveilleuse aiguille de Reverdin, transformée de mille façons, qui, depuis cinquante ans, est devenue un des instruments indispensables à la bonne exécution de nos opérations et de nos sutures, et qui, cependant, reste encore

JACQUES REVERDIN

inconnue de la plupart des chirurgiens qui n’ont pas puisé leur éducation technique aux sources limpides de la chirurgie latine.

Il n’en faut pas davantage pour rendre immortel le nom de cet homme, qui vient de s’éteindre à 86 ans, au terme d’une longue vie bienfaisante et qu’il a pu quitter avec la certitude d’avoir passé sur cette terre en laissant après lui une œuvre qui lui survivra, pour le soulagement des misères humaines.

26 janvier 1929.

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