LE MÉDECIN GÉNÉRAL INSPECTEUR DELORME
aujourd’hui, à quels abîmes risque de nous entraîner la tendance contraire, quand je vois s’effriter, de jour en jour, et disparaître peu à peu tout ce qui, dans les mœurs, dans l’esprit public et même dans la loi, constitue l’armature d’une nation et le fondement de la discipline sociale, je me demande si l’esprit d’autorité, même poussé à l’excès, ne vaut pas mieux que toutes les défaillances qui nous entraînent de jour en jour vers une anarchie sans remède.
Quoi qu’il en soit, nous devons prendre Delorme tel qu’il était, et si l’on peut, en quelque mesure, regretter la rudesse d’un caractère trop entier, nul n’a le droit de contester son esprit de justice et son courage devant les responsabilités les plus redoutables.
C’était un travailleur infatigable. Il a beaucoup écrit, et son Traité de chirurgie de guerre , qui date de près de quarante ans, fut en son temps un ouvrage de haute valeur.
Pendant longtemps, il fut un des maîtres de cette grande école du Val-de-Grâce qui conserve avec honneur et transmet de génération en génération les hautes traditions de la médecine et de la chirurgie militaires.
Quand éclata la guerre, il venait justement d’atteindre la retraite. Il reprit un service actif et crut de son devoir de publier des instructions qui recommandaient, comme règle générale, l’abstention opératoire, chez les blessés que l’on pensait devoir être nombreux, sans se douter, hélas ! des chiffres qu’ils devaient atteindre.
On le lui a beaucoup reproché. Il n’avait pas prévu les blessures par éclats d’obus, ni l’importance qu’elles devaient prendre dès les premiers jours des batailles et plus encore par la suite, quand s’établit la guerre des tranchées.
Mais qui donc les avait prévues mieux que lui ? L’expérience lui ouvrit les yeux et de nouvelles instructions vinrent corriger son erreur. Et bien rares sont ceux qui, pour découvrir la vérité,
peuvent se passer de ce que leur enseigne leur expérience personnelle !
Gosset et Rouvillois, dans les beaux discours qu’ils ont prononcés devant son cercueil, drapé des couleurs de la France, se sont rencontrés pour nous dire que la destinée ne l’avait pas favorisé, en le jetant trop jeune dans la guerre de 1870, et trop âgé dans celle de 1914. Nul doute que si les événements l’eussent mis à même d’observer à temps les blessures des guerres modernes, un homme comme lui en eût tiré un grand enseignement et l’aurait fait connaître à tous. Il faut regretter que quelque .mission opportune ne lui ait pas permis de voir, en 1905, les blessés de la Mandchourie ou, en 1912, ceux de la guerre des Balkans !
C’était un rude et solide Lorrain, et je ne puis me souvenir sans émotion du discours qu’il nous fit un jour, en 1912, au banquet du Congrès de Chirurgie dont il était le président. Il était né à Lunéville. Sa jeunesse s’était écoulée en pleine France, et voici que sa ville natale se trouvait maintenant tout au bout des marches de l’Est, à quelques pas de la frontière, au delà de laquelle il entendait déjà frémir le bruit des armes et où son âme devinait l’approche de la catastrophe. Ah ! j’entends encore sa voix, cette voix quelque peu amère que l’émotion faisait trembler, et je ressens toujours l’angoisse qui nous étreignit tous, lorsqu’il évoqua devant nous les journées que nous allions vivre.
Je le connaissais depuis bien longtemps, depuis qu’il était, un jour, venu, à l’époque où je m’intéressais, comme lui, aux grandes entreprises chirurgicales, assister à une extirpation de l’œsophage thoracique. Cette opération l’avait vivement intéressé, et c’est ainsi que, depuis lors, je le voyais de temps en temps dans mon service.
A l’Académie, il venait parfois me montrer des dessins charmants et les portraits de ses collègues qu’il croquait avec un talent véritable.