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LE MÉDECIN GÉNÉRAL INSPECTEUR DELORME

Il y a quelques jours à peine, le jour même où il fit de sa voix toujours éclatante une importante communication, qui devait être la dernière, sur la disparition de la fièvre typhoïde à Lunéville, il s’était arrêté près de moi, pour me parler des châteaux merveilleux de la vallée de la Dordogne.

Et voilà que la mort l’a pris, alors qu’il paraissait encore taillé pour de longues années. Avec lui disparaît quelqu’un qui, s’il se fit peut-être de ses hautes fonctions et de la meilleure manière de les remplir une conception d’un autre âge, s’en acquitta avec honneur et, tout de même, fut un homme !

16 février 1929.

TH. TUFFIER

Je viens de le revoir pour la dernière fois, et le calme du grand repos n’a fait qu’accuser plus encore la puissance de ce visage, dont le profil dominateur évoquait devant nous l’aigle des hautes cimes ! Et voilà ce qui reste de tant de vie largement dépensée, de tant de travail et de tant d’énergie : l’immobilité sans réveil, mais aussi cette renommée légitime qui vient battre des ailes autour de son tombeau.

La mort, qui met en deuil la chirurgie française, vient de l’abattre brusquement. Mais ce n’est pas en France seulement que ce deuil sera ressenti, c’est partout dans le monde où vit un chirurgien travaillant à la fois de ses mains et de son cerveau. Car le nom de Tuffier était universel. Partout, à l’étranger, son prestige était immense, et il était ici parmi les quelques hommes auxquels les chirurgiens de tous les pays viennent, comme en une sorte de pèlerinage sacré, demander de grandes leçons.

Pour moi, c’est avec une tristesse profonde que je vois partir cet ami, ce maître de toujours, auquel je m’étais attaché depuis bientôt un demi-siècle. Car je l’avais connu, car je l’avais suivi dans son ascension magnifique, depuis que je le vis pour la première fois, alors qu’il était prosecteur au pavillon de dissection où m’avait conduit le hasard. Et je le vois encore, tel qu’il était

TH. TUFFIER

resté jusqu’à ces derniers temps, mince, élancé, la tête droite, avec sa voix vibrante, sa parole précise, et son visage osseux respirant l’énergie. Il faisait quelquefois l’honneur de demander à l’humble étudiant que j’étais de disséquer la pièce anatomique qui devait servir à sa démonstration, et j’éprouvais quelque fierté de ce témoignage de sa confiance.

Plus tard, j’allais souvent assister à ses opérations. Sa maîtrise m’a ouvert les yeux sur certains secrets de la chirurgie, et c’est en lui voyant faire, un matin, une simple néphropexie que j’eus la révélation subite des grands principes directeurs de la chirurgie rénale.

Et puis, un jour, au concours pour les hôpitaux, où je n’avais pour m’appuyer aucun de ces maîtres qui, dans ces épreuves moyennes si difficiles à apprécier, sont tout naturellement portés à donner la préférence à ceux des concurrents dont ils connaissent le travail et la personnalité, il me soutint de ses encouragements et de son influence, et c’est à lui, en grande partie, que je dois d’avoir pu franchir cette étape capitale de notre vie de chirurgiens.

Je lui en suis resté toujours reconnaissant, et comme je suis de ceux qui pensent que la reconnaissance ne se prescrit pas, j’ai toujours saisi l’occasion, lorsqu’elle s’est présentée, de dire de cet homme, de ce grand chirurgien, tout le bien que j’en pense, et de le défendre contre des attaques dont je n’ai jamais connu, ni voulu connaître, les raisons obscures, n’étant pas de ceux qui se plaisent à aller chercher la poussière dans la crinière du lion !

Tuffier s’était adonné avec une sorte de passion à toutes les grandes batailles de la chirurgie. Il n’a jamais reculé devant les difficultés de notre art. Bien plus, il semblait attiré par les émotions et par les angoisses des grandes opérations, et son esprit, passionné pour toutes les magnificences de l’art, savait démêler, dans les plus hautes entreprises de la chirurgie, tout ce qu’elles peuvent comporter de véritable beauté.

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Partout, il était à l’avant-garde. Il y a bien longtemps, dans le laboratoire de Dastre, il fut des premiers à s’occuper de chirurgie expérimentale. Il a été un des pionniers de la chirurgie rénale, de l’intervention opératoire dans les fractures, un des précurseurs de la chirurgie du poumon et quand il s’attaquait directement à la tuberculose du sommet, ceux qui à cette époque déjà si lointaine, blâmaient sa témérité, ne se doutaient pas de la place que tiendrait un jour la chirurgie sanglante dans la thérapeutique de la tuberculose pulmonaire.

Il avait, en en même temps que l’amour de l’étude expérimentale et de la réalisation pratique, l’inlassable curiosité des résultats opératoires et thérapeutiques. Ah ! sans doute, il est facile de critiquer ceux qui, comme lui, poussent très loin cette hardiesse de l’esprit et ce courage de l’action, d’où sortent peu à peu les progrès qui ont transformé la chirurgie et lui ont donné toute sa grandeur. Mais où en serait-elle aujourd’hui si elle n’avait été exercée que par ceux qui suivent toujours les chemins battus et ne font que répéter ce qu’ils ont vu faire, sans avoir jamais eu, par eux-mêmes, l’inspiration et aussi la puissance de s’avancer dans les ténèbres sur cette « terre inconnue » où sont encore ensevelis tous les secrets de l’avenir.

C’est à cette hardiesse, c’est à cette passion de la recherche qu’il doit d’avoir attaché son nom, pour des siècles peut-être, à cette anesthésie rachidienne qui a réalisé une révolution profonde et ouvert une voie nouvelle dans les possibilités de l’anesthésie chirurgicale. Si Tuffier n’a pas été le premier à injecter dans le canal rachidien la cocaïne miraculeuse, — car Bier l’avait fait avant lui pour soulager de cruelles souffrances, — c’est lui, c’est bien lui, qui l’a employée le premier dans le but de supprimer la douleur des opérations, c’est lui, c’est bien lui, qui a érigé en méthode ce procédé merveilleux qui, en quelques années, a fait

TH. TUFFIER

le tour du monde, et qui a jeté sur son nom, jusqu’aux extrémités de la terre, une juste gloire.

Il est de ceux qui ont le plus et le mieux travaillé pour répandre hors de nos frontières la renommée de la chirurgie française. Car non seulement les chirurgiens de tous les pays venaient dans son service pour voir à l’œuvre cet homme dont ils connaissaient le nom, mais lui-même allait à l’étranger apporter la bonne parole et le bon exemple. Il a peut-être été le plus grand propagateur de notre technique et de nos méthodes, dont il a fait admirer un peu partout la magnifique simplicité. Il y a quelques années encore, il n’hésita pas à entreprendre autour de la Terre, à travers l’Amérique et la lointaine Asie, et les Océans sans limites, un voyage splendide, en laissant partout après lui quelque chose de notre science, de notre esprit, de notre cœur, et en livrant le bon combat pour la gloire de la patrie. Qu’il soit loué pour cette œuvre magnifique, dont beaucoup ignorent ou méconnaissent l’importance, mais dont tous ceux qui, comme lui, n’ont pas hésité à aller montrer, au loin, ce que nous sommes et ce que nous pouvons, en y apportant l’esprit et le cœur de la France, connaissent la véritable grandeur.

Cette passion innée qui le poussait invinciblement à exalter la chirurgie dant tout ce qu’elle présente de beau, et dans tout ce qui, chez elle, peut éveiller en nous d’émotions artistiques, s’étendait à toutes les manifestations de l’art. Il vivait au milieu de belles œuvres, de dessins, de tableaux de maîtres, avec une prédilection pour ceux du xvm6 siècle. Il étendait ce goût des belles choses aux plus belles de toutes, aux splendeurs de la nature. Nous parlions bien souvent ensemble des souvenirs de nos voyages, et il suffisait d’avoir vu la résidence magnifique, qu’il avait depuis bien longtemps choisie près de Paris, sur une des collines d’où l’on découvre au loin, dans les brumes de l’horizon, le tableau de la grande ville, pour se rendre compte qu’il était de ceux qui

savent goûter les joies que peut donner, à l’âme de celui qui sait voir, l’harmonie souveraine des fleurs, des prairies et des arbres.

Les événements n’avaient pas voulu qu’il fût nommé à l’une des chaires de la Faculté auxquelles il avait le droit de prétendre. Il en avait conçu une certaine amertume. Et puis, il s’était peu à peu consolé de cette injustice, et je n’avais pas été, je le pense, tout à fait étranger à cette évolution de ses sentiments.

Au moment de la mort de Lannelongue, comme nous nous promenions ensemble sur un sentier perdu dans les neiges des Alpes, par un de ces beaux jours d’hiver où le soleil dore de toutes parts les pics étincelants dressés dans la lumière, il hésitait à affronter encore les hasards d’une candidature incertaine. « Que peuvent bien vous faire, lui disais-je, ces honneurs qui ne tiennent qu’à l’éclat d’un titre périssable ? N’êtes-vous pas pour tous, pour ces hommes qui viennent de tous les pays où votre nom est entouré du prestige que donne la véritable valeur, n’êtes-vous pas celui auprès duquel on vient chercher des exemples et des leçons ? Alors ! Alors, que peut vous faire un mot, quand vous avez la gloire !... »

Qu’il me soit permis de répéter, ici, ce que j’ai dit un jour où j’eus l’honneur de prendre la parole au nom de ses amis : « Il n’y a que les œuvres qui durent, et les vôtres demeurent ! Si vous êtes passé à côté de la robe rouge, de cette parure éphémère qui soulève tant d’ambitions, c’est pour monter plus haut, parmi les quelques hommes qui n’en ont pas besoin pour laisser leur nom respecté gravé sur la table d’airain ! »

2 novembre 1929.

A. SOULIGOUX

Avec sa forte tête et ses larges épaules, il était solide et puissant comme les rocs de ses montagnes. Ainsi que son maître Tillaux, qu’il aimait, qui lui rendait son affection et auquel il ressemblait quelque peu par l’impression de calme et de puissance qui les marquait tous deux, il se plaisait à donner, quand il était plus jeune, des manifestations éclatantes de cette force musculaire qui faisaient l’admiration de ses élèves, et qui est une de nos qualités les plus rares et les plus précieuses.

Il est tout naturel qu’il eût une sorte de prédilection pour les entreprises chirurgicales qui demandent un bras robuste. Il aimait à s’occuper des fractures, et il avait recommencé les expériences de Tillaux, en poussant très loin l’étude expérimentale et clinique des fractures malléolaires.

Et puis comme nous tous, à cette époque de rénovation, il s’était intéressé à toutes les nouveautés de la chirurgie. Peyrot, ce bon, solide et généreux Peyrot, lui avait ouvert son service et l’avait pris comme assistant. C’est là qu’il fit d’intéressants travaux sur la chirurgie de la poitrine et les abcès de la paroi thoracique, sur le traitement des pleurésies purulentes. Il avait été un des apôtres de la chirurgie en plusieurs temps, qui a tant de vogue aujourd’hui.

Il avait été, si je ne me trompe, le premier à pratiquer les lavages à l’éther dans les grandes infections péritonéales.

Enfin il avait été le premier à préconiser l’écrasement des parois intestinales dans la chirurgie du tube digestif, — idée féconde dont on connaît la fortune. Cet écrasement a été transformé et perfectionné de mille façons. Mais l’idée première est de lui, et je vois encore la pince puissante qu’il avait fait fabriquer par Collin, et dont je m’étais inspiré pour fabriquer moi-même en 1897 un écraseur intestinal justement disparu.

C’est un titre qu’il ne faut pas oublier, comme il ne faut pas oublier ses hautes qualités de cœur, sa fidélité à ses amitiés et son culte du pays natal, dont les rivières transparentes lui offraient l’occasion de satisfaire avec une magnifique maîtrise sa passion pour la pêche à la ligne.

Il venait immédiatement après moi sur la liste des hôpitaux. C’est un vieil ami qui s’en va, hélas ! après tant d’autres ! Il y a quelques jours à peine, il était au milieu de nous. La mort vient de le prendre, le même jour que le Grand Homme, que le vieux héros de la Grande Guerre, que l’âme et le cœur de la France viennent d’accompagner jusqu’à sa tombe solitaire !

Comme lui, notre ami a voulu reposer dans la terre de ses aïeux, comme tous ces enfants de la vieille patrie française qui viennent à Paris pour y rester dans le travail, dans les joies de la vie et quelquefois dans ses douleurs, mais qui rêvent d’aller dormir sous le grand ciel de leur enfance.

7 décembre 1929

OSCAR REUTTNER

Je connaissais Beuttner depuis très longtemps. Il était de tous les congrès. Et l’on sait quelles amitiés se nouent dans ces réunions si fréquentes, dont l’intérêt fient plus encore aux relations qui s’y établissent entre collègues des différents pays, qu’aux questions scientifiques qui s’y discutent et qui ne s’y résolvent pas toujours.

Venu de Bâle où il s’était imprégné des méthodes chirurgicales qui y étaient en honneur, il fut nommé, il y a déjà longtemps, à la chaire de clinique obstétricale et gynécologique de Genève, où il a beaucoup travaillé. C’était un grand laborieux. Ecrivant beaucoup, étudiant sans cesse, publiant travaux sur travaux, dont quelques-uns eussent peut-être gagné à être condensés, comme ce beau livre sut la péritonisation du bassin, où plus de 300 figures nous donnent les 300 manières de suturer le péritoine après les opération pelviennes ! Il avait étudié avec passion l’opération qui porte son nom, et qui consiste à enlever en même temps que les trompes le fond de l’utérus.

Il s’était pris d’une grande amitié pour moi et parlait beaucoup plus que moi-même des quelques travaux que j’ai pu faire en technique gynécologique. Je lui rendais sincèrement son amitié, ce qui ne nous empêchait pas de nous disputer quelquefois, comme nous le fîmes à Genève, et dans ce journal même, à propos de l’appendicite chronique. Je lui prêchais la simplicité chirur-

gicale et lui me prouvait par son exemple que les travaux accumulés par un travail persistant peuvent honorer grandement le nom de celui qui les accomplit.

Sa mort inattendue nous attriste profondément, et tous, ici, nous garderons le souvenir du collègue fidèle qui, parmi nous, n’avait que des amis.

14 décembre 1929.

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