LES DIEUX JALOUX
Cette superstition (si c'en est une), qui coniste à croire que tout homme doit payer ribut à l'infortune, à une sorte de Destin aloux, et que celui-ci ne perd rien pour dtendre, que tôt ou tard il réclamera son dû, laura se faire payer en une fois ce qu'il aura ongtemps omis ou refusé de recouvrer au our le jour ; cette superstition, qui notamnent sert de thème à la légende de Tanneau le Polycrate, versifiée par Schiller, cette mperstition n'est pas tout à fait éteinte.
L'idée qu'un bonheur trop grand, trop prolongé constitue une menace redoutable s survécu à l'antique croyance au Destin. « Je suis trop heureux, cela m'inquiète. — Il a eu trop de chance jusqu'ici, cela ne peut durer. » Voilà des phrases courantes. Elles ne signifient pas seulement que le bonheur est, par la force des choses, instable, éphémère ; elles ne constatent pas seulement un fait d'expérience ; elles impliquent un certain besoin — ou une certaine crainte — de justice distributive, et la supposition, d'ailleurs fausse, que, tout compte fait, chacun a sa part, à peu près égale pour tous, de joies et de calamités.
De cette croyance superstitieuse, voici deux témoignages empruntés à deux écrivains allemands modernes (l'un mourut en i865, l'autre est encore vivant) : <( C'est cette peur qu'on éprouve au printemps, sans qu'on sache pourquoi ni comment. On sait bien cependant que, le printemps venu, tout doit
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/embellir. Néanmoins on a peur. Et c'est da )onheur précisément que Ton a peur . . . Or, à )résent que mes vœux les plus chers vont se éaliser, ne suis-je pas dans le même cas? Ne mis-je, pour tout de bon, désirer que le rôti oit brûlé, ou cassée une des plus belles ssieltes ? Le bonheur est comme le soleil. Il r faut un peu d'ombre, pour que Thomme se ente à l'aise» (Otto Ludwig, Der Erbfœrster). : Il faut, se disait-il, qu un triste événement e prépare, car on n'a pas le droit, sur terre, le se sentir joyeux à ce point » (Sudermann,
rauSorgé).
Et voici encore ce qu'Hector Malot, dans ion roman Vices Français, fait dire à un des )ersonnages: « Ce bonheur,le nôtre, me paraît i grand, si énorme, si au delà du naturel et
e l'ordre qui règle la marche ordinaire des ihoses humaines, que j'en deviens superstiieuse et me figure qu'il doit provoquer les rengeancesde quelque Némésis. »
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Jules Verne a écrit un roman, les Inde Noires, dont l'action se passe dans les houil 1ères d'Ecosse, à l'époque où la lampe Dav n'existait pas encore. Pour parer, dans 1 mesure du possible, aux coups de grisoi voici l'expédient qu'on employait. Un homme appelé le pénitent, à cause de son couvre chef semblable à une cagoule, parcourait e rampant les galeries, et, de la main droite brandissait, à l'extrémité d'une longue perche une torche enflammée. Cela provoqua d'ordinaire de petites explosions locales pe dangereuses, et, le grisou n'ayant pas de ] sorte le temps de s'accumuler, les catastrophe étaient relativement rares.
Peut-être en va-t-il ainsi du malheur. Paribi il s'amasse en silence, pour éclater tardive ment sur nous avec un fracas terrible. N vaut- il pas mieux lui payer notre petite dett journalière ?
Qui de nous, toutefois, croit encore à de
i dieux jaloux? Bien plutôt serions-nous portés à craindre la jalousie des hommes et ten-
T lés de lui attribuer, en partie, ces dénouements tragiques où aboutissent presque sans excep-
^ tien les existences humaines les plus grandioses, les plus lavorisées^ les plus épiques. Il y a bien tout de même une sorte de Destin, une sorte de Fatalité, Oui, seulement, ce n'est pas au-dessus ni hors de nous qu'il faut la chercher, mais en nous-mêmes. Elle est faite de la présomption insolente, de la confiance aveugle, de la témérité sans bornes que des succès répétés, une chance ininterrompue ne manquent pas d'engendrer à la longue et qui ne sauraient non plus manquer de conduire tout droit aux pires catastrophes.