NITCHEVO
Expression fréquente dans la bouche des Russes et signifiant :
« Peu importe ! »
C'est nous qui donnons leur valeur aux choses. Rien n'a d'importance en soi, n'a d'autre importance que celle que nous y attachons, que nous voulons bien y attacher, que nous avons la sottise ou la sagesse, la pusillanimité ou rhéroïsme d y attacher.
Apprends à évaluer les choses pour en jouir, mais, autant que possible, de façon à n'en point souffrir. Ne sois pas esclave — et victime — de la valeur que tu leur as une fois attribuée. Sois toujours prêt à la modifier, à l'estimer zéro, sllle faut, demain, après l'avoir estimée, hier, ... inestimable.
Rappelle-toi tes jeux d'enfant, les heures passées à faire manœuvrer des soldats de
plomb! Tes occupations d'homme sont-elles, au fond, plus sérieuses ? Aime-les, si tu veux, mais sache, au besoin, les mépriser aussi.
Souviens-toi comme tu te désolais, enfant, lorsque le mauvais temps rendait impossible la partie de plaisir projetée ! Aujourd'hui, il suffit d'une minute pour t'en consoler.
Apprends à traiter ainsi toutes choses. Cultive l'art précieux de savoir, le cas échéant, opposer à tout et à tous l'indifférence la plus complète.
Imagine, en effet, les pires éventualités, les pires souffrances, les pires désastres... La mort peut t'en délivrer. Et la mort, vois-tu, la mort n'a pas plus d'importance que la vie.
Si la vie te plaît, restes-y I Si elle te déplaît, va-t'en! Mais ne récrimine pas, ne t'arrache pas les cheveux ! Ne maudis pas Dieu, n'accuse pas le Destin ! Ne sois pas Tenfant qui insulte et frappe le meuble auquel il s'est heurté, l'enfant dont la colère, dont le chagrin fait
sourire les grandes personnes!... les fait rire ou les excède I
N'importune pas de tes jérémiades ceux qui trouvent la vie bonne ! Si tu souffres, ne le laisse pas voir. Tais-toi 1 Ne sois pas un trouble-fête pour les autres. Cache ton deuil pour que la lumière du soleil n'en soit pas assombrie. Ne prête point à rire à ceux ou k Celui pour qui tout homme est encore un enfant, pour qui nul d'entre nous peut-être n'a encore atteint 1 âge de raison !
Toi qui passes ton temps à te plaindre de la | vie et à craindre lamort,réfléchis une minute. Envisage les deux hypothèses (il n'en existe pas d'autre), créature éternelle ou créature périssable que tu es !
Si tu dois subsister éternellement, la mort n'a pas d'importance. Et si tu dois retourner au néant, c'est la vie qui n'a pas d'importance.
Rien de ce que nous faisons, rien de ce qui
— 7^ — nous advient ici-bas n'a d'importance en soi. Tu t'imagines qu'il y a des choses sans importance, d'autres qui en ont peu, d'autres qui en ont beaucoup. C'est toi seul qui établis ces distinctions, qui attribues aux choses ces valeurs diverses. Comprendre cela une fois pour toutes, voilà sans doute l'unique chose qui ait quelque importance.
Sois le maître des valeurs, reste libre de les déterminer, à tout moment, comme il convient.
Aie deux poids, l'un pour la veille, l'autre pour le lendemain, et deux mesures, l'une pour la victoire, l'autre pour la défaite. Estime les biens que tu possèdes, tant que tu les possèdes, aussi haut que possible. Si lu viens à les perdre, méprise-les. Et ceux auxquels tu ne peux prétendre, méprise-les doublement !
Espère, désire, veux! Et travaille à réaliser ton espoir, Ion désir, ta volonté I Mais, si tu échoues... nitchevo I
Aspire à la gloire, mais, si tu restes obscur. . . nitchevo !
Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour conserver ta santé, ta fortune. Mais, si tu deviens malade ou pauvre . ..nitchevo I
Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour conserver ta mère, ton épouse, ton enfant, puisque lu les aimes. Mais si ton enfant meurt, ou ta mère, ou ton épouse... nitchevo!
Le dernier mot, vois-tu, de la sagesse humaine, et le premier balbutiement de la sagesse surhumaine est l'insouciance... Non pas l'insouciance passive, animale de la créature rudimentaire,mais l'insouciance calculée, acquise et conquise, l'insouciance olympienne, l'insouciance divine... Non pas la résignation lâche de ceux qui n'ont pas lutlé, mais la résignation souriante et hautaine de ceux qui affrontèrent l'Invincible...
On n'y parvient pas d'un seul coup. 11 y faut un entraînement prolongé, une pratique quoti-
dienne. Le raisonnement n'y saurait suffire. Mais il nous détermine à nous y efforcer. Exerçons-nous d'abord à n'attribuer aucune importance à ce qui nous semblait avoir quelque importance. x\lors, les choses qui nous paraissent aujourd'hui capitales, à leur tour nous sembleront médiocres.
Commence par dire : J'ai manqué le train. .. nitchevo ! Des voisins bruyants m'empêchent de dormir... nitchevo !
Tu finiras par dire : je suis ruiné... nitchevo ! Je vais mourir... nitchevo !