COMMENT VIVENT LES GRANDES OEUVRES
Les grandes œuvres littéraires sont immortelles à un double titre. Tout d'abord il est exact qu'elles ne meurent point, en ce sens qu'elles ne tombent point dans l'oubli, qu'on ne cesse de les lire ou de les représenter.
Mais ce n'est pas tout. On les étudie, on les commente, et, ce faisant, on y découvre des choses toujours nouvelles. Et, par là, il faut entendre non seulement des choses restées jusque-là inaperçues, mais tant d'autres auxquelles l'auteur n'avait point songé, de celles qui, strictement parlant, ne se trouvaient point dans l'œuvre en question. Si bien que le mot juste ici serait, plutôt que découvrir, inventer. Les critiques se figurent commenter, interpréter l'auteur; en réalité, ils V enrichissent, le continuent. Et ce qui est vrai des critiques, des meilleurs, s'applique également aux comédiens.
Cela s'applique même aux simples lecteurs. Chacun de ceux-ci comprend le livre, en est ému, le goûte à sa manière et selon son tempérament. Il lit, avec son âme d'aujourd'hui, ce qui fut écrit voilà cent ans ou voilà mille ans, et^ si l'auteur pouvait revenir voir ce qui s^e passe dans l'esprit de ses admirateur»,
prendre connaissance des appréciations qu'ins pira son œuvre, il serait plus d'une fois surpris des desseins qu'on lui prête, confus des mérites dont on le gratifie. Le texte d'une œuvre a beau demeurer intact, son contenu se modifie, grandit avec les siècles. Elle vit, par conséquent, dans toute Tacception du mot ; non pas indéfiniment sans doute, mais jusqu'au jour où s'épuise la capacité de suggérer des idées et des émotions qui était en elle.
Quelquefois cette capacité ne se révèle qu'assez longtemps après l'apparition de l'œuvre ; cela peut tenir à quelque circonstance fortuite ; cela peut tenir aussi à ce que l'auteur était en avance sur son époque, était un de ces hommes que leur génie même condamne à une gloire posthume. Il était celui qui, percevant dans l'ombre environnante une clarté nouvelle, s'empresse de la signaler à ses contemporains et que ses contemporains traitent de fou et d'halluciné, car ih
ont iDeau écarquiller les yeux, ils ne voient rien. Leurs yeux ne peuvent discerner encore ce que les siens déjà distinguent. S'il est sage, il ne doit ni s'étonner ni leur en vouloir. lise contentera de léguer son œuvre aux liommes futurs, sûr que les chances qu'elle a de vivre ne peuvent que croître avec les années, résigné, quant à lui-même, à mourir incompris, étant de ceux qui pensent : c< Ce n'est point pour moi que je vis, mais pour mon œuvre ! »