‹ En marge de NietzscheChapitre 15 sur 74 · LE DOUBLE MOI · texte numérisé non relu

LE DOUBLE MOI

Étrange pouvoir qu'a l'homme de se regarder vivre, de se dédoubler, d'être à la fois acteur et spectateur, voire de se donner la comédie à soi-même !

Peut-on, cela étant, se rallier, tout au moins en ce qui concerne l'homme, au pur phénoménisme, admettre que l'individu n'est

rien qu'un agrégat complexe ou une suite ininterrompue de faits physiologiques et psychiques, et qu'il n'y a, derrière, dessous ou à côté, nulle entité, nulle substance, pré et post-existante?

Où gît rillusion? Est-ce quand on se croit un? Est-ce quand on se voit double?

Certes, nous ne nous « regardons » pas à toute heure. D'ordinaire même, chez la plupart encore d'entre nous, ce dédoublement ne s'effectue pas ou ne s'effectue qu'avec peine ; et il a moins de chances de s'effectuer, quand nous sommes en proie à de violentes agitations.

Mais, au théâtre non plus, le spectateur assis dans son fauteuil ne passe point son temps à se dire : « Ce que je vois là, sur la scène, est ■actice, irréel. » Si la pièce est très poignante, il arrivera que, en dehors des entr'actes, pas ane minute nous n'aurons cette pensée, mais 3ien au contraire l'illusion que nous sommes

en pleine réalité, voire que nous pouvons intervenir dans l'action. Et, tout comme dans la vie, cette illusion est d'autant plus forte que nous possédons une moindre culture.

Tel, ce spectateur d'un théâtre de faubourg, criant au héros d'un mélodrame : « Ne va pas là ! Il va te tuer! » II, c'était le traître. Tel encore cet « apache », criant à un personnage qui se précipite, le poignard levé, sur son ennemi : « Pas comme ça, tu vas le rater! »

Le sentiment que notre moi acteur et notre moi spectateur ne font qu'un ne serait-il de même qu'une illusion, qui nous domine notre vie durant, plus ou moins invinciblement, suivant que nous sommes plus ou moins cultivés?

... Vienne la mort! et, le rideau tombé, la rampe éteinte, les acteurs disparus, n'est-ce pas alors seulement que nous rentrerons dans la réalité ?.*. Nous dirons : « La pièce

fut gaie (ou tragique). J'ai bien ri (ou bien pleuré). Mais ce n'était qu'une pièce. »

... Et peut être aussi n'y a-t-il pas en nous d*entité préexistante. Cette entité serait, comme le libre arbitre, un produit de l'évolution. Nous ne sommes pas, nous devenons des individus. Et, à mesure que notre individualité se développe, ce dédoublement du moi, qui nest, somme toute, qu'un symptôme de conscience supérieure, se fait plus fréquent, plus habituel. A nous de la développer suffisamment, de lui donner peu à peu la cohésion et la vigueur nécessaires pour la rendre impérissable.

M^TERLINCK ET l'iMMORTALITÉ

Examinant, dans un essai de son livre t întelligence des fieursy le problème de l'immortalité individuelle, Maeterlinck reconnaît que la survie, telle que l'imaginent, telle que

la souhaitentla plupart des hommes, implique la mémoire du passé. Mais cette conception lui paraît enfantine et absurde.

« Il nous semble, écrit-il, que si notre existence ne se continue pas avec la plupart des misères, des petitesses et des défauts qui la caractérisent, rien ne la distinguera de celle des autres êtres... N'est-ce pas agir comme un malade, qui, pour se retrouver, être sur qu'il est bien lui-même, croirait qu'il est nécessaire de continuer sa maladie dans la santé et dans la suite illimitée des jours? »

Maeterlinck se rencontre ici avec Nietzsche. On lit, en effet, dans les notes posthumes sur le Retour Éternel : « Tu sens qu'il te faut prendre congé, bientôt peut-être — et le crépuscule de ce sentiment rayonne sur ton bonheur. Fais attention à ce témoignage : il signifie que tu aimes la vie et toi-même, j'entends la vie telle que tu l'as subie jusqu'à présent — et

que tu soupires après l'éternisatioii de cette même vie. Non alla, sed hœc cita sempiterna. »

Voilà un singulier raisonnement et une étonnante méprise touchant la façon dont riiomme se représente la survie et souhaite l'immortalité. Maeterlinck, en particulier, confond la persistance du passé dans le souvenir avec sa persistance dans la réalité. Seule, la première est une condition de la survie telle que nous l'entendons, telle que nous la voulons. Et nous avons bien raison de l'entendre, de la vouloir ainsi. Tout autre genre d'immortalité ne serait qu'une duperie. Ce qu'il y a d'intéressant, de passionnant dans la vie, ce qui fait le prix de l'individu ation, ce qui la constitue, c'est précisément cette faculté de rattacher les uns aux autres les états antérieurs successifs, de les comparer, et d'y puiser des leçons pour notre conduite future, d'en tirer profit en vue de notre bonheur.

Car, si nous tenons à la vie, c'est à cause des chances qu'elles nous offre de réaliser, tôt ou tard, ce bonheur. Et si la mort nous effraie, c'est qu'elle vient mettre fin prématurément à Fentreprise. Et, si nous désirons survivre, c'est afin de la poursuivre, cette entreprise. Mais comment pourrions-nous la poursuivre efficacement, si nous ne nous rappelions les expériences déjà faites, nos insuccès, nos progrès, nos luttes? Et comment pourrionsnous jamais être vraiment heureux, comment pourrions-nous apprécier à son juste prix, goûter dans sa plénitude notre bonheur, si nous devions oublier toute la peine qu il nous en coûta pour le conquérir?

Non, certes, nous ne demandons pas à traîner « dans la suite illimitée des jours les misères, les petitesses et les défauts qui caractérisent notre existence actuelle », c'est bien plutôt pour la joie d'en triompher que nous réclamons une prolongation de nos jours. Et

cette joie serait-elle possible, si nous perdions le souvenir de ce qui a précédé ?

L'homme fait ne peut s'empêcher de sourire en songeant à son enfance, aux illusions, aux craintes et aux espérances puériles dont il était le jouet, à l'ignorance profonde qu'il subissait alors. Il y a, dans ce sourire, quelque pitié et beaucoup dindulgence pour soimême. Mais c'est un sourire sans amertume, qui trahit au contraire la fierté du chemin parcouru, du développement accompli, l'or" gueil de s'être « dépassé». Est-ce que l'abîme qui existe entre la mentalité de l'enfant el celle de l'adulte empêche que ce soit la même vie qui se continue, la même vie du même indiçidu? Et ne peut-on supposer, entre la vie présente et celle d'outre-tombe, une différence aussi grande, sans interruption non plus, ou du moins sans l'interruption définitive de la conscience, de la mémoire?

11 y a, dans ces pages de Maeterlinck, une

autre grosse erreur. Après avoir dit que la survie sans la mémoire nous apparaît dénuée de valeur, il écrit, quelques pages plus loin : « Qui de nous, sll s'endormait ce soir, avec la certitude scientifique et expérimentale de se réveiller dans cent ans, tel qu'il est aujourd'hui, et dans son corps intact, même a la condition de perdre tout souvenir de sa vie antérieure (ces souvenirs ne seraient-ils pas inutiles? ), qui de nous n'accueillerait ce sommeil séculaire avec la même confiance que le doux et bref sommeil de chaque nuit ? Loin de la redouter, beaucoup n'accourraient-ils pas à cette épreuve avec une curiosité empressée? Ne verrait-on pas bien des hommes assaillir de leurs prières le dispensateur du sommeil féerique et implorer comme une grâce ce qu'ils croiraient un miraculeux prolongement de leur vie? Pourtant, durant ce sommeil, que resterait-il, et, à leur réveil, que retrouveraientils d'eux-mêmes? Quel lien, au moment oii

Is ferment les yeux, les rattacherait à l'être ]ui doit se réveiller sans souvenirs, inconnu, lans un monde nouveau? Néanmoins, leur consentement et toutes leurs espérances à Fenrée de la longue nuit dépendraient de ce lien jui n'existerait pas ? »

Hypothèse fausse, en contradiction avec les iffirmations précédentes de l'auteur. Ni moi, li lui non plus, ni personne n'accueillerait avec împressement ce sommeil centenaire, si nous levions, au réveil, avoir perdu tout souvenir le notre existence antérieure.

Quand j'étais enfant, ma mère me donna inefois un pièce blanche^ en ajoutant : « Seulenent^ il ne faut pas la dépenser. » Je répondis Lvec beaucoup d'à-propos: «En ce cas, ce l'est pas la peine que tu me la donnes. »

A la proposition formulée par Mœterlinck, out homme sensé répondra de même : « A quoi )on me promettre le réveil, si c'est un autre [ui, dans mon corps, se réveille? »

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