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E La vertu est une belle chose, mais il faut né se demander si la lutte brutale et sans scruiii pule pour la satisfaction des appétits n'est pas, à certains égards, plus féconde. Un acte peut ne pas faire honneur à qui l'accomplit et néanmoins contribuer au progrès universel. Il arrive qu'un égoïste ait plus d'intérêt à rendre service, à participer à une bonne œuvre qu'à commettre une coquinerie et que, dans la circonstance, son égoïsme profite autrement à tous que l'altruisme sincère, mais un peu nonchalant, du voisin. Pour qui considère de haut le
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spectacle de l'histoire humaine, il semble parfois que les crimes, les trahisons, les bassesses, les vilenies de tout genre aient été et restent, aujourd'hui comme hier, aussi nécessaires au développement de l'espèce que le désintéressement, la charité et l'héroïsme. En tout cas, les mobiles qui poussent l'individu à agir d'une certaine façon ont pour la société moins d'importance que les conséquences de cette façon d'agir.
Nous causions politique, un de mes amis et moi .
Mon ami était sombre et plein d'amertume.
« Ce qui m'écœure, disait-il, c'est que tous ces gens-là, qui font de si belles professions de foi, n'en pensentpasun mot d'ordinaire. Ils parlent de leur dévouement au pays et ne songent qu'à leurs ambitions personnelles. Ils se proclament les défenseurs des humbles, des travailleurs, et n'ont au cœur rien d'autre que la soif de s'enrichir et de parvenir. Ils n'ont
pas de convictions, ils n'ont que des convoitises. Un tel, rédacteur en chef d'une feuille radicale-socialiste, n'aurait pris, dit-on, ce poste qu'après avoir sollicité en vain la direction, plus lucrative, d'une Croix de province. Cet autre, baron de l'Empire et maire d'un gros chef-lieu, qui a passé avec la liste de concentration républicaine, se vante d'être invité aux chasses à courre du marquis de Z . . . , royaliste impénitent, et ne serait guère flatté sans doute si le citoyen Patouillard, ouvrier menuisier, dont le nom côtoyait le sien sur cette liste, venait lui serrer la main en présence dudit marquis, etc., etc.. »
Mon ami continua longtemps sur ce ton.
Quand il eut achevé, je lui dis :
<( D'accord. Les hommes, considérés isolément, justifient les réflexions les plus pessimistes. Les meilleurs ne valent pas grand'chose. Quant aux autres... Bref, je partage vos doléances. Seulement, je crois qu'il ne
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faut pas s'en tenir là, qu'il faut regarder plus loin, se demander où tout cela finalement aboutit. Avec quoi fabrique-t-on le papier, cette précieuse denrée? Avec des chiffons crasseux. Et le savon? Et certains parfums? Entrez chez cet horticulteur. Il vous fera admirer des roses magnifiques et goûter des poires succulentes. Demandez-lui combien il a employé de fumier pour obtenir ces merveilles. De même, sur le fumier des rancunes, des haines, des cupidités, des paillardises, de toutes les basses passions individuelles, nous voyons s'épanouir lentement, mais sûrement, la fleur du progrès terrestre. Que le député Y. . . se fasse, au Parlement, le champion des retraites ouvrières par philanthropie ou seulement pour conquérir, aux prochaines élections, un nouveau mandat, qu'importe, au point de vue collectif, si le résultat est le même, si, grâce à son intervention, un peu plus de justice pénètre dans la société ? Et ce
conseiller municipal, dont le caractère et la vie privée méritent fort peu d'estime ! Nul, en tant qu'homme public, ne se montre plus empressé, plus serviable, nul ne consacre aux affaires communes plus de temps, plus d'efforts! On prétend que cette anomalie s'explique par l'appât du ruban rouge. Vive, en ce cas, le ruban rouge ! et vive l'ambition mesquine, qui, d'un homme vulgaire et peutêtre vil, a fait un personnage utile à la cité I Enfin, pour passer à un autre ordre d'idées, que le D^ K... cherche un remède au cancer afin d'en battre monnaie ou par amour de l'humanité, qu'est-ce que cela ferait aux malades, le jour où, grâce à lui, ils pourraient effectivement guérir? »