LE SORT COMMUN
La mort serait, pour les hommes, une perspective tout à fait insupportable, si elle
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devait comporter des exceptions. Supposez que certains d'entre nous fussent immortels et que ce privilège se reconnût, dès la naissance, à quelque signe : la certitude de la disparition finale apparaîtrait aux autres mille fois plus odieuse et plus terrible. 11 en serait à peu près de même si, au lieu dêtre pour tous une éventualité prochaine et inéluctable, la mort n'était qu'une possibilité, une malchance, à laquelle chacun garderait Tespoir d'échapper indéfiniment, autrement dit si l'homme ne vieillissait point, pouvait vivre j aussi longtemps qu'il lui plairait, à la condition d'éviter les maladies et les accidents. Que penserait alors le tuberculeux incurable ou l'ouvrier qu'on relève, après une chute, les reins cassés, en voyant autour de soi d'autres hommes, plusieurs fois séculaires, encore indemnes, toujours forts et bien portants? Accepterait-il son malheur avec la
même résignation ?
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Au contraire, la pensée que tous, tôt ou tardj et dans un délai relativeùient court, un sort identique nous attend, cette pensée est éminemment consolante et rassurante. « Nous y passons tous î Tant d'autres y ont passé avant moi 1 Tant d'autres après moi y passeront ! »
Je fus, dans mon enfance, un écolier très turbulent. Je me souviens qu'une fois, pour je ne sais plus quel motif, notre professe\ir nous avait infligé à tous une punition collective. A la (in de la classe, il me prit à part et me dit : « Voyez ce que vous coûte votre mauvaise conduite! Vous voilà privé de récréation. » Et moi de répliquer : « Ça m'est égal ! Je ne suis pas le seul. Les autres aussi sont privés de récréation. » Irrité de cette répartie, blâmable certes, mais si humaine, le professeur fit grâce aux autres, lesquels, par surcroît, loin de me savoir gré de cette faveur dont j'étais la cause involontaire, ne me ménagèrent pas les quolibets.
Nous sommes tous, hélas! et sans espoir de rémission, condamnés à mort ! Et celui dont l'heure approche éprouve une consolation notable à se dire: « Vous tous, tant que vous l êtes, qui vous réjouissez des années, courtes ou longues, que vous avez encore à vivre, votre tour viendra aussi ! »
Un de mes amis, poitrinaire (mort aujourd'hui), me confiait naguère: « Je n'en ai pas pour longtemps, je le sais. Mais qui donc en a pour longtemps ? Toi-même, seras-tu encore là dans dix ans, dans vingt ans? Et, des plus jeunes, des mieux portants de nos contemporains, combien, dans cent ans, en restera-t-il? Pas un. ))
Ce qu'il y a, au fond de toutes les réflexions de ce genre, c'est, ce me semble, un vif sentiment de la justice. « Puisque je meurs, se dit-on, il est juste que les autres meurent aussi. Or, ils mourront. Dès lors je n'ai plus le droit de me plaindre. »
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L'homme supporterait plus aisément les douleurs de l'existence, s'il avait la certitude qu'elles fussent également réparties entre tous. Et l'expérience a beau nous enseigner que, sur Téchelle du bonheur et du malheur, il y a d'innombrables échelons, cette yérité trouve encore des incrédules. Si grande que soit leur détresse et si manifeste l'injustice du sort à leur égard, ils cherchent à se persuader que « chacun a ses peines », car ils ont besoin de cette conviction pour endurer les leurs.
Ce fut, de la part de l'Eglise, une invention — j'allais dire: diabolique — disons: monstrueuse, et ce fut, entre ses mains, une arme d'une incomparable puissance, un épouvantail sans pareil, que ce dogme du Paradis et ie l'Enfer, où se trouve réalisée à l'extrême 5t perpétuée à rinfmi cette inégalité des desinées humaines, contre laquelle proteste et s'insurge^ plus que contre toute autre chose,
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notre conscience la plus intime et notre ins tinct le plus fort.