‹ En marge de NietzscheChapitre 22 sur 74 · DU LIBRE ARBITRE · texte numérisé non relu

DU LIBRE ARBITRE

J'ai commencé, comme tout le monde, pai croire à ce qu'on appelle le libre arbitre Puis, à force de lire et réfléchir sur ce problème, j'acquis la conviction que l'homme quand il choisissait entre deux ou plusieurs partis à prendre, y était déterminé par ue motif, et que, ce motif une fois donné, il y avait pour lui impossibilité absolue d'agir autrement qu'il ne faisait, que, par suite, la liberté du vouloir n'existait pas, n'était qu'une illusion, nécessaire sans doute, mais une illusion.

Or, cette conviction vient d'être fortement ébranlée en moi, sinon détruite, au cours d'une promenade à bicyclelte.

— ii5 —

Je suivais un chemin récemment empierré. A un certain endroit, où il ne restait plus, des deux côtés de l'étroite chaussée, qu'un passage minuscule pour les roues de ma machine, j'hésitai une seconde entre le côté de droite et celui de gauche. Pourtant il me sembla que la gauche offrait, somme toute, une issue plus facile et je m'y engageai.

Et, ce faisant, j'eus soudain la notion très claire et très concrète de la manière dont se DOse le problème du libre arbitre.

<c Si tu passes à gauche, me disais-je, c'est

|ue ce côté t'a paru meilleur. Voilà le motif

jui détermina ton mouvement, tout comme

me saute de vent fait tourner la girouette...

'^"3ui... Mais ne pourrais-tu pas revenir en

^'^Srrière et passer, cette fois, adroite?... Si

ail. Seulement, cette fois-là, il y aurait deux

^^^ tiotifs en présence et en lutte : d'une part la

^^^ onimodité plus grande du passage à gauche ;

l'autre part le désir de te prouver à toi-même

lite,

— îi6 —

que cette commodité plus grande ne t'oblige pas, te laisse libre, malgré tout, de passer, soit à droite, soit à gauche... Si, la seconde fois, tu passais à droite, cela ne démontrerait qu'une chose: à savoir que le second motif l'aurait emporté sur le premier. De même, si, malgré une saute de vent, la girouette ne tournait pas, cela prouverait tout bonnement qu'un obstacle quelconque, plus fort que le vent, l'empêche de tourner. Cela ne prouverait pas que la girouette est libre. »

Cette série de raisonnements traversa moD cerveau en bien moins de temps que je n'en mets à les analyser.

Et, aussitôt, pour la première fois de ma vie, ils ne me satisfirent point.

Je me dis : « Le fait que tes actes soni déterminés, tantôt par un motif, tantôt par UE autre, prouve-t-il que la volonté n'est pas libre? N'est-ce pas plutôt que les cas où nui mobile n'influerait sur elle, au moment de

prendre une décision, sont, sinon théoriquement inconcevables, du moins, dans la pratique, inexistants ou rarissimes? Le libre arbitre peut, en théorie, exister, mais nous n'en faisons jamais usage, parce que, en fait, il est pour nous plus avantageux de n'en point faire usage. Toutefois, la possibilité même dont nous jouissons de transformer en mobile d'action, plus fort que notre intérêt, le désir de nous démontrer à nous-mêmes notre libre arbitre, ne constituet-elle pas, à elle seule, un argument irréfutable en faveur de son existence?

« La faculté que j'avais de revenir sur mes pas et de passer du côté droit ne démontret-elle pas que l'avantage que je trouvais à passer du côté gauche ne m'obligeait à le faire que dans la mesure où j'y consentais, ne m'y obligeait pas nécessairement, fatalement, comme c'est le cas de la girouette mue par le vent ? »

— ii8 —

On connaît l'hypolhèse fameuse de l'âne lier de Buridan. Placé entre deux bottes de foin {e^ également grosses et appétissantes, il mourrait de faim, objectent les adversaires du déterminisme, puisqu'il n'aurait aucune raison de préférer l'une à l'autre.

Ce n'est là, évidemment, qu'une plaisanterie, et pareille hypothèse ne se réalise jamais. Il y a, dans chaque cas particulier, un motif qui explique le choix, même quand nous n'apercevons pas ce motif. A défaut d'autres raisons^ la faim déterminera l'âne à triompher de son incertitude. En outre, si, par exemple, Tâne choisit la botte de droite, c'est peut-être que le côté droit de son corps est physiologiquement plus développé, qu'il a eu, jusque-là, plus souvent l'occasion de tourner la tête à droite. Si moi-même, parcourant une rue, je prends de préférence, machinalement, sans motif apparent ni délibération consciente, le trottoir de droite, cela

tient sans doute à la même raison, à ce que je suis droitier, ou encore à ce que les règlements de police nous ont accoutumés à prendre aotre droite.

Mais l'âne ne se dira jamais, au moment 3Ù un réflexe de ce genre lui fait incliner la :ête vers la botte de droite, l'âne ne se dira amais : « Tiens! si je résistais à cette impulsion, si je me prouvais à moi-même Texisence de mon libre arbitre en mangeant la 30tte de gauche î » Tandis que, au moment )ù je vais prendre le trottoir de droite, cette dée-là peut fort bien me venir à l'esprit, luquel cas je pourrai prendre le trottoir de l^auche.

Et même si, ayant eu cette idée, je prends juand même le trottoir de droite, cela ne trouvera pas que le désir de me prouver non libre arbitre m'a déterminé moins forement que le réflexe droitier, mais qu'il m'a iuffî de constater en moi cette possibilité de

me déterminer moi-même, autrement dit, «^ ne pas me laisser déterminer.

Pas plus que l'âne, d'ailleurs, un sauva; ! n'aura des idées de ce genre. Qu'en conclui sinon que le libre arbitre existe dans i mesure même où la conscience est dév • loppée, que le libre arbitre devient. 1

En tout cas il existe, car si l'exemple c\\\ je viens de donner n'est pas une preuve de su existence, je dis que non seulement il n'exis^ pas, mais qu'il est tout à fait inconcevable.

Et, même alors, il restera à donner un no i à cette différence que nous venons de con^ tater entre le déterminisme absolu, irrésir tible, qui régit les actes de l'animal ou cl sauvage, et le déterminisme relatif, restreic conditionnel, toujours révocable qui présio aux miens. Car je puis, à l'occasion, chercha • expressément à me soustraire à cette déte mination, je puis, le cas échéant, agir co] formément à une cause déterminante q

<| n'était ni en moi ni hors de moi, que je crée, spontanément et délibérément .

En résumé, le libre arbitre existe, et nos raisonnements, nos jugements supposent implicitement son existence, même chez ceux qui n'y croient pas ; mais, en fait, c'est une faculté dont les hommes, même ceux qui y croient, ne font jamais usag:e.

On se laisse, en effet, déterminer par le mobile intérieur ou le motif extérieur le plus fort. Pourquoi ? Par intérêt (bien ou mal entendu) ou en vertu de la loi du moindre effort. User de son libre arbitre, suivant le mode décrit plus haut, apparaît comme un jeu fatigant, inutile, puéril (encore qu'accessible seulement aux individus très cultivés) et peu récréatif. Jeu de dilettante.

Que le libre arbitre existe ou n'existe pas, cela est pratiquement indifférent, puisque, s'il existe, comme je penche à le croire, nous continuerons quand même à n'en pas faire

usage ou du moins à n'en faire usage que pour obéir au mobile le plus fort, tantôt pour notre bien, tantôt pour notre mal, mais toujours avec la conviction que c'est pour notre bien.

Page 1