LES YEUX RÉVÉLATEURS
Les yeux, dit-on, sont le miroir de l'àme. En effet, il est difficile aux yeux de mentir, ou seulement de dissimuler. Quiconque a dessein de tromper parle, parle avec abondance, pour occuper l'attention de son interlocuteur, l'étourdir d'une vaine musique.
Mais, tandis que résonnent ses phrases creuses et fourbes, il baisse ou détourne les yeux, de peur de se trahir. Car les yeux trahissent toujours nos pensées secrètes. Qu'il est aisé d'y reconnaître la haine, en dépit des plus mielleux discours, et l'amour, même si la voix se masque d'indillérence !
Le silence trahit, et les yeux davantage encore.
Quand deux individus se jouent réciproquement la comédie, cherchent à se duper 'un Tautre, ils veillent à ce que leurs regards je croisent le moins possible. Quand deux personnes se trouvent dans une situation ausse, elles se mettent à parler, elles disent l'importe quoi, afin de cacher leur embarras ; eurs regards, cependant, se fuient. A Tenant qu'on soupçonne de mentir, on dit : ( Regarde-moi bien en face ! »
Enfin deux personnes, quelles qu'elles loient, ne sauraient se fixer en silence sans jprouver une gêne nerveuse, une sorte de lonte inexplicable, à moins qu un sentiment ligu de tendresse ou d animosité ne charge eurs regards d'elïluves particuliers et volonaires. Sinon il en jaillira un fluide, venu de rop loin, venu, semble-t-il, des plus mysérieuses profondeurs de l'être, de l' Au- Delà le famour et de la haine ; et ce sera comme
si les âmes se sentaient trop proches, trop découvert, comme si un contact direct le faisait douloureusement frémir, et elles son en proie au même trouble, à la même con fusion pudique que si leurs corps subite ment se trouvaient nus.
Star to star vibrâtes light ; may soûl to soûl Strike thro' some flner élément of her own ?
Tennysox
Peut-être ne faut-il pas chercher si loin Peut-être n'y a-t-il là qu'une « question d< nerfs ». Le névrosé, le neurasthénique es incapable de fixer son interlocuteur, desubii la fixité d'un autre regard. A l'assurance di regard on reconnaît les gens bien portants bien équilibrés, les forts, physiquement el moralement. Alexandre le Grand se vantait, dit-on, que nul ne put soutenir son regard, Question de nerfs, encore, n'est-ce pas 'i Intlux nerveux . . . Mais qu'est-ce que l'influx nerveux ?
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Pourquoi les yeux de l'enfant n'ont-ils pas te la même expression que ceux de Thomme fait? Pourquoi sont-ils « candides »?...
Candides?... Qu'est-ce à dire ?
L'enfant ignore encore les douleurs, les amertumes, les laideurs, les luttes de l'exis- Ji tence... Oui, sans doute. Mais ce n'est pas tout. Il s'en faut que ce soit tout. Et c'est, en tout cas, une explication trop vague, trop générale...
L'enfant ignore l'amour, la volupté... Certes, cela y fait beaucoup ; et plus d'une mère a su, rien qu'à scruter le visage de son lils, quel jour celui-ci eut pour la première fois les yeux dessillés par les confidences d'un camarade ou quel jour il prit, avec une femme, sa première leçon amoureuse.. .
Oui... Mais il y a autre chose encore.
Il y a le jour où, voyant passer un con voi funèbre, ou bien recopiant sur son cahiei une règle de grammaire : « Tota urbs des trucla est ; onines homines sunt mortales », ou à quelque autre occasion, l'enfant a, poui la première fois, saisi intégralement le sens du mot <( mourir », où ce mot, pour mieux dire, a cessé pour lui d'être un mot, est devenu une idée, et l'idée une image, où l'enfant s'est représenté la chose même, où il a compris que, lui aussi, il mourrait..., lui aussi, il mourrait...
l'habitude de mourir
Il en coûte toujours de se défaire d'une habitude, et il en coûte d'autant plus que cette habitude est plus invétérée. La vie étant, de toutes nos habitudes, la plus ancienne, c'est là sans doute une des raisons pour lesquelles il en coûte tant de mourir.
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El toute chose nouvelle, inaccoutumée, effraie. II en coûterait moins de mourir, si Ion pouvait en prendre un peu l'habitude. Mais c'est bien difficile, puisque « l'on ne meurt qu'une fois ».
Est-ce tout à fait impossible !... Voyons.
Rien ne ressemble à la mort comme le sommeil. Tous les soirs, avant de t'endormir^ imagine-toi que lu ne le réveilleras jamais. Tourne et retourne cette pensée !
Nous pourrions encore imiter ces moines qui creusent eux-mêmes leurs tombes, longtemps à l'avance, et les tiennent toujours prêtes.
J'ai une parente qui tient tout prêts aussi, dans une armoire, les linges dans lesquels elle désire qu'on l'ensevelisse . Très souvent elle les déplie, les examine, s'assure qu'ils sont en bon état, leur donne un coup de fer, les noue d une belle faveur neuve, bref les entretient avec un soin minutieux, comme s'il devaient servir le lendemain.
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Il y a des gens qui prennent, on dirait, un vif plaisir à assister aux enterrements, à visiter les cimetières. Est-ce, chez eux, une atti-p*^ rance, une fascination analogue à celle qui ramène le meurtrier vers le lieu du crime ? Ces gens-là pensent-ils plus à la mort, la redoutent-ils moins que les autres? Ou est-ce le contraire ? En tout cas, ceux qui répugnent aux visites de ce genre feraient bien de vaincre leur répugnance, de se familiariser avec ces endroits lugubres, d'y retourner sans cesse, jusqu'à ce que la perspective d'y f avoir un jour une place leur parût toute naturelle, ne les remplît plus d'horreur.
Une dame me disait : « Je ne crains pas la mort. Figurez-vous que j'ai passé mon enfance au milieu des morts!... Oui 1 Quand il faisait beau, ma mère m'emmenait, non pas au jardin public, mais au cimetière. Elle emportait un pliant, s'asseyait près de la tombe de mon père et se mettait à faire du crochet. Pendant
;e temps-là, je jouais parmi les croix et les )ierres funéraires, courant après les papillons, ilncore une fois, comment voulez-vous que e craigne la mort? »
Enfin, ne raconte-ton pas d'une célèbre ictrice qu'elle a chez elle un cercueil, son ercueil, et que, parfois, elle s'y couche, revêue d'un linceul, de son linceul? Elle s'exerce, n ces « répétitions » macabres, pour le « grand our », afin de n'avoir pas le « trac » .
Supposons que l'homme ne fût sujet à la nort qu a partir d'un certain âge, quarante ms par exemple. Une fois dépassée la fatale imite, il deviendrait sans doute la proie d'une erreur incessante, n'osant plus faire de proets à lointaine échéance ni même de projets lu tout, passant le meilleur de son temps à e défendre contre la mort menaçante ou à 'y préparer, s'endormant chaque soir avec 'angoisse de ne point se réveiller.
Au contraire, telles que sont organisées les
BN MARGE DÉ NIETZSCHE û
choses, l'homme, courant, dès le berceau, de risques dont le chifïre varie suivant l'âge sans jamais descendre à zéro, ne pouvar compter absolument ni sur le lendemain r sur rheure prochaine, s'habitue très tôt à c péril continu et vit insouciant, bien qui croise chaque jour des convois funèbres oi apprenne de temps à autre une mort subih — tout comme les mineurs, les ouvriers des pyrotechnies, les conducteurs de trains, lej matelots qui, autrement exposés que le commun des mortels^, autrement « mortels »
finissent par n'y plus songer, et que le souvenir de tant de catastrophes n'empêche pa^ de remonter sur le navire ou la locomotive, de retourner à la mine ou à l'atelier.