CONTRE LE MARTYRE
Lorsque j'étudiais à Paris, je m'étais lié assez intimement avec un de mes camarades de la Sorbonne, pauvre diable n'ayant pour
vivre qu'une bourse de cent francs par mois. Il cherchait des leçons afin d'augmenter ses ressources. On lui offrit un jour une place de professeur dans un établissement congréganiste,enle prévenant qu'il devrait faire réciter la prière au début de chaque classe. Librepenseur et anti-clérical, il refusa net. Comme je l'en félicitais : « Je t'avoue, me dit-il, que, si je n'étais boursier, plutôt que de mourir de faim, j'accepterais. »
Je lui donnai raison. En pareille occurrence, j'agirais de même. Je ne suis point partisan du martyre. Si j'avais vécu en Espagne, au temps de l'Inquisition et des autodafés, et si l'on m'avait mis en face de cette alternative : '( Abjure ton hérésie ou tu monteras sur le bûcher! », j'aurais abjuré sans hésitation, quitte à reprendre ensuite la lutte, sournoisement ou ailleurs.
Galilée a bien fait. Sa mort n'eût servi à rien. L'astronomie en serait-elle aujourd'hui
)lus avancée? Au contraire, il pouvait, vivant, înrichir la science de nouvelles découvertes.
Mais, objectera-t-on, renier une doctrine, î'est lui faire tort.
Quand on la renie librement, oui.
Tandis qu'une rétractation, arrachée par la violence, n'a jamais eu aucune valeur, ne îaurait en imposer qu'à ceux dont Topinion l'importe guère.
Le martyre peut être un « beau geste », un ie ces gestes héroïques devant lesquels on rincline avec respect. C'est presque toujours in geste inutile.
On a exagéré la part des persécutions dans a propagation du christianisme. Supposons ju il n'y ait eu ni Dioclétiens ni Blandines : il le se fut ni plus ni moins répandu. Ce n'est 3as le sang versé, mais sa valeur propre, son opportunité, avec quelques circonstances iccessoires, qui en assurèrent le succès.
Au surplus, la croyance à l'utilité du mar-
tyre va s'affaiblissant,à mesure que Tintellec humain s'éclaire et met à profit les leçons d€ l'histoire. Elle s'affaiblit chez les persécuteurs ! autant que chez les persécutés. On finit pai se rendre compte que tuer ou emprisonneriez champions d'une idée n'empêche point cette idée de vivre et de prospérer, si elle est viable et féconde; et, d'autre part, que sacrifier sa vie pour une idée n'en accroît en rien la puissance. L'intervention humaine peut tout au plus en retarder ou en hâter la réalisation. Mais, encore une fois, la forme la plus efficace de cette intervention pour ou contre n'est point le martyre, infligé ou subi.
Toi qui défends une cause, ne meurs pag pour elle, çis pour elle î