EXHORTATIONS
Qui et quoi que tu sois, si médiocre, si humble que te paraisse ton rang, et si peu que
tu croies avoir fait, ne te hâte pas de dire : « A quoi bon avoir vécu? »
Ne te hâte pas dédire : « Voici mon œuvre hélas ! et voilà celle que j'avais rêvée I » Il se peut que l'écart soit moins grand que tu ne penses.
Tu pleures, par exemple, sur ta vie manquée, sur tant de forces que tu sens frémir en toi, et qui resteront en partie inemployées, parce que ton corps est une mauvaise monture, qui regimbe sous son cavalier ou qui s'épuise vite. Rivé à elle, tu n'oses entrer en lice, t'élancer dans la mêlée. Et tu te consumes d'impatience et de dépit à en voir d'autres, moins bons cavaliers que toi, mais mieux montés, lutter et vaincre au premier rang, au poste d'honneur.
Tu aurais pu, n'est-ce pas? tu aurais dû devenir un grand poète, un grand orateur, un grand remueur d'idées et de foules, un <( créateur de valeurs ». Il te faut rester dans
Fombre, parce que le sort t'attribua, à toi bon cavalier, une haridelle.
Console-toi ! Il y a bien des façons d'agir, et bien des raisons de vivre. Un facteur infime peut produire un total inattendu, lorsqu'il est multiplié par une volonté haute et fière. Si tu es vraiment un homme, si ton âme est faite de précieux métal, ta présence ici-bas peut passer inaperçue, elle ne saurait rester inefficace. Et, pour savoir ce que tu vaux en réalité, il te suffira bien souvent de regarder qui t'attaque, qui te jalouse, qui te dédaigne. N'oublie pas que, inconsciemment et involontairement, par ta parole, par ton geste, par ton sourire, par ton silence, par ton Moi tout entier tu agis sur qui t'approche» Si ta destinée, si ta profession te met en rapport avec beaucoup de gens, en particulier avec des jeunes, en particulier avec de tout petits, quel bien tu peux faire par simple contact, par « endosmose », sans t'y
efforcer, rien qu'en étant toi-même et en restant toi-même en toute circonstance 1 Et les regards émus de ceux à qui tu auras fait ce bien viendront parfois te consoler d'avoir manqué ta vie, finiront par te convaincre que tu ne l'as manquée qu'à certain égard et que, si tu n'as pas joué le rôle brillant dont tu te croyais, dont tu étais digne, tu n'as été du moins ni spectateur ni simple figurant.
Es-tu écrivain ? Même si tu devais rester obscur et méconnu, ne meurs pas avec l'idée navrante que ton œuvre fut vaine. N'eùt-elle eu qu'un lecteur, qu'importe, si ce fut un lecteur de choix, si grâce à lui, la lueur modeste que tu fus ne s'éteint pas. Qu'importe que ton nom périsse, si ta pensée te survit, se prolonge souterrainement, comme ces cours d'eau qui, à peine nés, disparaissent dans quelque abîme, mais pour ressurgir plus loin, parfois beaucoup plus loin, et maintes fois sous un autre nom.
Et puis... qui sait? Un grand cataclysme peut survenir, bouleversant la vie des peuples, anéantissant notre civilisation, plus précaire qu'on ne s'imagine. Sur les ruines de cette civilisation une autre s'édifiera, qui avidement recherchera les moindres traces de l'ancienne, en profitera pour se constituer plus vite. Supposons que ton modeste livre — hypothèse bien incertaine, mais non chimérique— ait, par hasard, échappé au désastre. Quelle singulière valeur il acquerra immédiatement 1 Que de fronts se pencheront dessus, pour l'étudier ! Grâce à lui, grâce à toi, le fil qui relie les générations, les civilisations, ne sera pas tout à fait brisé.
Va, bon cavalier, cavalier malchanceux I Cravache ton coursier rétif, ton boiteux cour sier ! Et ne perds pas courage ! N'envie pas trop ceux qui galopent sur un cheval fougueux et fringant ! Et n'oublie pas qu'on voit des outsiders gagner le prix!