QUESTION AU CREATEUR
De ma chambre d'hôpital, j'entends les cris de douleur que poussent de pauvres petits enfants, couchés au deuxième étage du pavillon voisin. Ils n'ont que quelques semaines et déjà les voici rongés d'horribles maux, ulcères ou nécroses. La plupart ne tarderont guère à succomber: ce sont les plus heureux.
(( Pauvres innocents ! » me dit l'infirmière que j'interroge. Et elle ajoute: « Quelle nuit terrible à passer pour celle qui les garde ! »
Les lugubres plaintes, dans la suffocante atmosphère de ce soir d'été, s'apaisent par moments, puis redoublent. On s'étonne que des corps si menus aient la force d'exhaler de tels cris. Et ces cris n'ont presque rien d'humain. On sent que les êtres qui les poussent
n ont pas de pensée encore. Ils n'ont que des nerfs.. ., des nerfs pour souffrir î
Ah ! qui donc osera prétendre que la volonté d'un Dieu a créé ces êtres ?
Ce Dieu-là, je voudrais bien l'avoir, en ce moment, ici, devant moi, face à face. Je lui dirais : « Asseyez-vous, nous allons causer un peu ! » Et je vous assure qu'il passerait un mauvais quart d'heure et en entendrait de dures.
Oui, je sais bien :
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître.
Musset l'a dit, et j'approuve. J'approuve surtout s'il s'agit de la douleur morale. Et j'approuve quand il s'agit d'hommes faits, capables de réfléchir, capables de mettre à profit les rudes leçons de la vie. J'approuve lorsqu'il s'agit d'individus trop gâtés par la fortune, dont la souffrance doit briser l'orgueil, dont les yeux froids, la bouche inflexible
n'apprendront qu'à force de larmes et de gémissements le divin sourire de la bonté, de l'indulgence et de la compassion.
Mais voici de frêles créatures, à peine sorties du néant (ou d'un autre monde inconnu ?) et qui vont y rentrer. . . A quoi bon alors, n'est-ce pas, ces tortures abominables, à quoi bon ces cris qui ne sauraient profiter à ceux qui les poussent, et n'enseignent à ceux qui les entendent qu'à douter et désespérer un peu plus ?