CE QUI DOIT ETRE SURMONTE
Toute chose doit se dépasser, et se détruire, par son progrès même. Fatalement tout ce qui progresse marche vers sa disparition, vers la démonstration de son inutilité. Et, lorsqu'une chose devient inutile, lorsque son
utilité atteint son terme, ce terme marque e même temps le comble de son utilité.
Ceux qui travaillent à perfectionner Far | de la guerre finiront par tuer la guerre. L guerre mourra des inventions destinées à L rendre toujours plus meurtrière. La guern n'a pas de plus grands ennemis que ses meil leurs amis. Le militarisme à outrance, la créa tion des armées permanentes, le service obligatoire pour tous ont eu pour conséquence directe l'antimilitarisme, le pacifisme, les congrès de la paix, l'arbitrage entre nations ; ont fait naître ou tout au moins répandu l'idée que la guerre était un fléau majeur, et évitable. Les médecins ne remplissent jamais si bien leur fonction que lorsqu'ils nous enseignent à nous passer d'eux, lorsque leur fonction devient une sinécure. Leur art parviendra à son apogée le jour où il n'aura plus besoin de s'exercer. Et le plus grand médecin — le dernier aussi — sera celui qui nous dira comment
ei
on peut rester bien portant san8 recourir à la médecine.
On se plaint que le nombre des fonctionnaires augmente sans cesse. On craint que, si le rêve de certains se réalisait, de voir l'Élat monopoliser tous les services publics, assumer une foule de tâches ressortissant aujourd'hui à l'initiative privée, on craint, dis-je, que le nombre des fonctionnaires ne finisse par dépasser celui des autres citoyens. J'ignore ce qu'il adviendra de ce rêve. En tout cas, que ceux qui ont peur se rassurent ! Le jour où nous serions tous fonctionnaires, il n'y aurait plus de fonctionnaires.
On cherche sans relâche à améliorer les lois et les institutions. Le mieux qu'elles puissent faire, le mieux qu'on en puisse attendre, c'est d'habituer peu à peu les hommes à s'en passer entièrement. L'anarchie sera le meilleur gouvernement. Autrement dit, le jour où se réalisera la forme de gouvernement
idéale sera aussi celui où se pourra abolir toute forme de gouvernement.
L'iiomme a la passion de grandir, de se développer, d'accroître ses forces, son savoir, ses jouissances, de vivre d'une vie toujours plus intense. Qui sait de quel prix il paiera sa plus haute victoire ? Si jamais l'humanité enfante le Surhomme dont elle est grosse, il se peut fort bien qu'elle en meure, et que le premier cri du nouveau-né coïncide avec son dernier soupir à elle. Rappelons-nous, pour l'interpréter symboliquement, cette histoire de géants que Wells nous a contée !
Et la science ? Le dernier mot de la science humaine ne sera-t-il pas de découvrir que toute science est vaine, que la science n'a pas de limites, que marcher vers la vérité, c'est marcher vers l'horizon, qu'elle reculera indéfiniment devantnosbras avides de l'étreindre, et que plus de science ne conduit qu'à se sentir encore plus ignorant ? Le dernier, le
suprême bienfait de la science^ ne sera-t-il pas de nous convaincre qu'elle ne peut nous servir à rien, car ce que nous voulons en définitive, n'est-ce pas être heureux, apprendre aie devenir? Or, la science peut tout nous apprendre, sauf cela. La science nous apparaîtra inutile le jour où elle nous apprendra la seule chose utile : à savoir que le bonheur ne s'apprend pas.