CEUX QUI NIENT
M^ïieX... — Vous ne croyez pas à Timmortalité de l'âme ? Vous ne croyez pas que, tôt ou tard, ici ou ailleurs, nous retrouverons les êtres chers que nous avons perdus? C'est là, pourtant, avouez-le, une pensée intolérable.
M. Z... — Permettez-moi une question.
Parmi les êtres que vous avez perdus, en est-il un que vous ayez chéri au point de songer au suicide lorsqu'il mourut ?
M"*® X... — Oui, mon fils aîné.
M, Z. .. — Quand l'avez-vous perdu?
M°^® X... — Il y a huit ans passés.
M. Z. . . — Huit ans ! Il y a huit ans de cela! Et néanmoins vous avez dormi, mangé, agi, travaillé, vécu durant ces huit années, bien qu'il ne fut plus là. Ne vous froissez pas de mes paroles, mais reconnaissez ceci. Quand on a pu se passer de quelqu'un pendant huit
années, il n'y a pas de raison pour qu'on ne se passe pas de lui pendant cinquante années ^ pendant des siècles, indéfiniment... à supposer que l'on vive indéfiniment.
M^no X... — Vous oubliez une chose. Je vais prendre un exemple. Une personne que vous aimez follement sabsente une heure, un jour^ un mois ou davantage, part en voyage pour plusieurs années. Vous souffrez, mais vous patientez. Parce que vous savez qu'elle reviendra. Si au contraire vous appreniez qu'elle ne reviendra jamais, vous consoleriezvous en vous disant : « Bah! j'ai pu, jusqu'à présent, me passer d'elle. Il n'y a point de raison pour que je ne continue pas. »
M. Z... — C'est juste. Ceux qui croient se trouvent, à l'égard de leurs plus chers défunts, dans la situation d'une mère dont le fils s'est expatrié, mais qui garde la certitude, ou presque,delerevoir. Je dis : ceux qui croient. Et ceux qui doutent ?
M«^« X. . . — Ceux qui doutent sont comme une mère dont le fils aurait disparu, mais qui n'aurait reçu aucun avis de son décès et qui espérerait toujours.
M. Z. . . — Fort bien. Et ceux qui nient?
M'ûeX... — Ceux qui nient n'ont jamais encore perdu un être bien-aimé, ou bien...
M. Z...-~ Ou bien ?...
M°^e X... — Ou bien ils n'ont jamais aimé.