LES PRECURSEURS MECONNUS
La médiocrité volontaire résulte d'une inertie, d'une apathie de l'àme qu'on aurait bien tort d'appeler vertu. C'est la capitulation avant tout combat, la résignation définitive et sans remède.
Mais la résignation forcée, toujours provisoire, la médiocrité involontaire, provenant de circonstances inéluctables, acceptée cou-
rageusement, héroïquement^ n'excluant pas l'espoir tenace d'une revanche future, l'attente des moindres occasions de rentrer en lutte, tant que celle-ci reste possible ou le peut redevenir, cette médiocrité-là est le lot de bien des grandes âmes, constitue pour elles un excellent terrain d'exercices, où elles ne cessent de progresser et de grandir en secret. Nietzsche a raison de prôner la volonté de puissance et l'amour du danger. Mais ne nous hâtons pas inconsidérément de proclamer « Surhommes », ou simplement « hommes supérieurs » ou «précurseurs du Surhomme » , tous ceux que la chance a favorisés et qui se font gloire d'avoir réussi, tous les Gœthe indistinctement, tous les Bonaparte, tous les Wagner, tous les Roosevelt. Ne nous hâtons pas surtout de mépriser ceux qui se meuvent, en apparence,dans un cercle étroit et modeste. Plus d'un, dont la destinée extérieure n'a rien, dont l'œuvre semble n avoir rien de sur-
humain, dépensa une énergie peu commune, sut cultiver en lui, très fructueusement, le Surhomme, rapprocha de plus près que tel ou tel, dont le nom brille dans l'histoire.
J'ai observé que les forts, ceux qui passent pour forts, ceux qui se croient tels, laissent voir souvent, dès qu'une calamité, voire le moindre revers les assaille, une pitoyable faiblesse ; et que les faibles, ceux qui passent pour faibles, sont souvent des forts méconnus, malchanceux, ayant d'ailleurs conscience d'être les vrais forts, dont la force a dû seulement ployer devant des obstacles surhumains. Qu'un hasard ou qu'un miracle vienne les replacer dans des conditions où ils se trouvent à égalité avec le commun des hommes, et, par le fait des vertus acquises au cours d'une longue adversité, ils s'élèveront à cent coudées au-dessus des prétendus forts.
On voit des gens qui furent toujours bien portants s'en vanter comme d'un mérite, Au
moindre malaise, ils s effondreut, ces colosses d'argile, et gémissent comme des petits enfants . Cet autre, sur qui la maladie s'acharne, que la souffrance physique a pu courber, mais non abattre, et qui a su faire de son calvaire un chemin vers la perfection, celui-là, le jour où on le déchargerait de sa croix, on le verrait se redresser de toute sa taille et projeter sur la terre une ombre gigantesque.