LES SIX AGES DU DESIR
Le désir qu'éprouve l'homme, à l'égard de la femme, subit plusieurs transformations, correspondant aux successives périodes de son existence.
C'est d'abord le désir anxieux et timide, n'osant se déclarer, n'osant se satisfaire, de l'adolescent.
Puis, le désir allègre^ impétueusement et pleinement assouvi, de l'âge viril.
Puis, le désir, mêlé d'appréhension croissante, de riiomme vieillissant, à qui ses forces sur le déclin ne permettent plus de satisfaire intégralement ni chaque fois ce désir.
Puis, le désir douloureux, qui n'est plus
qu'un regret, du vieillard devenu impuissant.
Puis, quand ce désir même a disparu, le « désir du désir » peut survivre encore, le regret du désir qui laissait place du moins à quelque illusion, à quelque espoir.
Enfin, la mort définitive de tout désir, de tout regret ayant la femme pour objet : cet état d'âme, plus ou moins tardif, de l'homme pour qui la femme n'est plus qu'une créature humaine, n'a plus de sexe ; qui admire une belle femme avec le même désintéressement qu'une belle statue ; qui ne ressent plus nulle envie à rencontrer un couple enlacé déjeunes amoureux ; qui ne redoute plus d'entendre au théâtre les cris de passion ardente, de lire dans un roman les descriptions de la volupté, car il les entend, il les lit maintenant sans s'émouvoir, sans pleurer sa jeunesse, avec indifférence, avec ennui presque ; qui songe à ses galantes aventures de jadis comme on songe à ses jeux d'écolier ; que l'amour fait sourire
comme un enfantillage ; et qui, si quelque complaisante fée lui donnait le choix entre un regain de virilité et le livre qu'il est en train d'écrire ou le tableau qu'il vient d'ébaucher ou la réussite de l'expérience qu'il exécute dans son laboratoire, ou seulement un bon dîner ou un voyage ou une partie de bridge, hausserait les épaules et opterait pour ceci sans hésiter.
La durée de chacune de ces périodes varie grandement selon les individus et beaucoup d'hommes n'en connaissent que quelquesunes, voire qu'une seule. Les plus belles sont la deuxième et la dernière. Abstraction faite de la mort prochaine et des infirmités de l'âge, est-ce la seconde, est-ce la dernière qui procure le plus de bonheur^ qui se concilie le mieux avec le bonheur ?
DUALITÉ DE l'hOMME MODERNE
Le fait capital dans l'évolution actuelle de l'homme, c'est que sa prétendue individualité se dédouble, en attendant qu'à cet état de dualité transitoire succède une individualité nouvelle et supérieure.
On a dit que la conscience n'était qu un épiphénomène. Gela a pu être vrai pour le singe anthropoïde, pour l'homme primitif ; cela reste encore vrai pour les animaux. Mais, chez l'homme moderne, la conscience, en se développant, est devenue une force en soi, une véritable fonction qui s'est créé un organe spécial ; elle a cessé d'être une simple réverbération ; elle ne se borne plus à enregistrer, ellediscutCjblâmeou approuve (delàledouble sens du mot de conscience) et parfois oppose son veto. L'individu, jadis spectateur passif de soi-même, s'est transformé en un specta-
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leur clairvoyant, doué d'esprit critique, intervenant dans le spectacle, en passe de devenir régisseur, directeur, auteur même, et de cumuler tout cela. En d'autres termes, la conscience a grandi en nous, jusqu'à prendre rang de puissance rivale et bientôt maîtresse. Celui qui se regarde agir n'agit plus tout à fait et, finalement,n'agitplus du tout comme s'il agissait sans se regarder agir. La conscience de soi modifie l'individu et en arrive h le diviser, donne naissance à un autre Moi, un Moi réfléchi et raisonnant qui de moins en moins se confond avec l'ancien, qui déplus en plus l'objective, le tient pour un compagnon indispensable, inévitable à coup sur, mais gênant parfois, dont certaines exigences ne sont pas satisfaites sans opposition, ne sont que tolérées ou même ne sont pas satisfaites du tout. Le Moi conscient traite le Moi instinctif en « frère inférieur », ou plutôt comme un maître déchu, devenu l'égal, en attendant qu'il soit
— si ce n'est déjà fait — serviteur à son tour, un serviteur dont on se méfie, car il regimbe, se rebelle encore, ne s'est pas résigné, ce souverain absolu de naguère, au partage ni surtout à l'abandon du pouvoir. \
Un jour viendra où il devra s'avouer vaincu. Il sera — sinon l'esclave — du moins le roi détrôné, le roi sans couronne, pour qui l'on garde des ménagements, mais qui a renoncé à toute revendication présente et future. Puis, à la longue, les rôles se trouveront complètement renversés. Le Moi conscient et raisonnable — raison et conscience, somme toute, ne font qu'un et l'esprit scientifique n'est luimême qu'une forme de la conscience — aura pour toujours asservi le Moi primitif, en aura fait un sujet docile, un instrument, une sorte d'animal domestique. Ce jour-là, un être nouveau sera né. Appelez-le Surhomme, si vous voulez .
Actuellement, il y a conflit entre les deux •
puissances, conflit plus ou moins aigu suivant les cas. Conflit naissant chez les moins avancés d'entre nous ; conflit douloureux et tragique chez les meilleurs ; conflit qui touche à sa fin chez de rares créatures d'élite. Mais il n'est personne qui n'en souflre à quelque degré, qui ne soulTre de se sentir double.
Cette dualité cessera, fera place à une nouvelle individualité, plus forte, plus belle, plus haute, plus proche du divin, où la conscience, phénomème accessoire à Torigine, jouera désormais le rôle essentiel, formera un lien indestructible, assurant à l'individu lui-même un caractère impérissable.