‹ En marge de NietzscheChapitre 35 sur 74 · MERES INCOMPRÉHENSIBLES · texte numérisé non relu

MERES INCOMPRÉHENSIBLES

Ou parlait devant moi d'une femme qui venait de perdre sa petite fille. Quand l'agonie commença, la mère, qui avait un autre

enfant plus jeune, le mit dans sa voiturette et s'en fut le promener, ne revint qu'au bout de plusieurs heures, trouva son aînée morte, veillée par le mari .

Il n'y eut qu'un cri contre la malheureuse :

— C'est inouï ! Indigne ! Cette femme n'a pas de cœur ! Quelle lâcheté !

Seul, j'intervins pour prendre sa défense :

— On ne saura jamais, dis-je, quelles formes inattendues revêt la douleur^ à quelles excentricités, incompréhensibles, parfois contradictoires, toujours pardonnables, elle peut conduire. Ma propre mère perdit deux enfants, quelques mois après leur naissance. Or, je le tiens d'elle-même, la première fois, il n'y avait pour elle de plus grand supplice que de rencontrer un bébé du même âge; son cœur grossissait, elle détournait les yeux, si c'était dans la rue, et, si c'était dans une maison, elle partait en hâte. La seconde fois, au contraire, un besoin irrésistible la pous-

sait à rendre visite aux jeunes femmes de sa connaissance accouchées depuis peu et à caresser tous ces chers petits qui lui rappelaient le sien. N'y a- t-il pas là quelque chose d'absolument inexplicable, en apparence ? La douleur, vous voyez bien, peut se manifester de mille façons, depuis les plus banales jusqu'aux plus insolites. Ces extravagances d'une âme en détresse ont leurs raisons secrètes dont la raison s'étonne, que la conscience ignore et que la réflexion ne parvient pas toujours à découvrir. Ne jugeons pas la douleur, même quand elle nous déconcerte par ses aberrations. Chacun réagit contre elle, contre le désespoir, à sa manière, et nul ne peut savoir d'avance comment il se comporterait en pareil cas .

SINGULARITES PSYCHOLOGIQUES

A table, un jour de réception. André, huit ans, ferme les yeux et allonge le bras vers un compotier de fruits.

Il ramène à lui une superbe reine-claude et, rouvrant les yeux, s'apprête à la déguster, quand un monsieur, assis à sa droite, et qui a remarqué le geste, lui demande :

— Pourquoi donc fermais-tu les yeux ?

Et l'enfant, après quelques simagrées, de répondre :

— C'était pour qu'on ne me voie pas .

Quelqu'un me parlait d'une vieille parente à lui qui, ayant à changer de vêtements dans une pièce commune, se mettait dans un coin^

face au mur — sans doute, elle aussi, « pour qu'on ne la vît point ».

Je connais une dame, atteinte de gastrite chronique, et dont l'estomac ne supporte guère d'autre aliment que le lait. Elle s'enhardit parfois à prendre une bouchée de pain ou un quartier de fruit, mais toujours en cachette, quand personne n'est là pour la regarder. Elle s'imagine vraisemblablement que, dans ces conditions, « cela ne compte pas )>, que son estomac, lui non plus, n'en saura rien.

Est-ce que, dans notre vie spirituelle, nous ne trouverions pas, en cherchant un peu, des circonstances oii nous avons agi comme ces deux femmes et comme cet enfant?

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