DEUX INCOMPLETS
J'ai un ami pour lequel je professe la plus haute estime. Je ne connais guère d'homme à ce point obligeant, loyal, honnête, désintéressé. Je lui laisserais une fortune en dépôt sans exiger de reçu. Si j'avais besoin de quelqu'un pour une mission de confiance, je ne chercherais pas longtemps: c'est à lui que je m'adresserais. Il est, par surcroît, fort bien doué, et possède en particulier une remarquable faculté d'analyse, une clairvoyance de jugement peu commune à l'égard de soi-même et d'autrui. En revanche, il y a en lui un je ne sais quoi qui indispose, si i bien disposé qu'on veuille être pour lui ; une I sorte de virus spirituel, intoxiquant pensées, sentiments et discours, dont on ne tarderait guère à subir la contagion : une amertume.
perçant jusqu'en ses accès de gaieté et qui fait que cette gaieté mème.convulsive et morbide, vous cause un malaise. C'est que, depuis son adolescence, mon ami n'a cessé de souffrir : manque d'argent, maladie, solitude du cœur, ces trois mauvaises fées s'acharnèrent sur lui. Il a contracté, dans leur fréquentation, le plus incurable pessimisme, et le plus radical. Il ne lui manque, pour être l'ami parfait, que ceci : avoir connu^ un an, un mois, une semaine, un jour seulement, le Bonheur.
Je fréquente, d'autre part, un homme aimable, instruit, intelligent, probe, un homme de devoir et de raison, ayant tout pour séduire, ou, plutôt, qui aurait tout pour séduire, s'il ne lui manquait, à lui aussi, quelque chose. Quoi donc? C est ce que, assez longtemps, je me suis demandé. Peu à peu jai appris quelle avait été sa vie. Cet homme a eu, simplement, trop de chance. 11 a, certes, éprouvé quelques ennuis, mais rien de grave. Il ne
fui jamais malade, il n'a perdu encore aucun de ceux qu'il aime, et nul déboire ne l'a jusqu'ici atteint, de ces déboires amers qui font dire, sur le moment : « Je ne tiens plus à la vie! » Bref, tout lui a réussi. Je sais maintenant ce qui lui manque, à cet homme, pour être tout à fait sympathique, pour qu'on lui ouvre son cœur, pour qu'on aille à lui d'un seul élan. Il lui manque d'avoir connu, un an. un mois, une semaine, un jour seulement, le Malheur!
l'attente du miracle
Nous ressemblons tous plus ou moins à la Nora d'Ibsen. Nous vivons tous dans l'attente du miracle, j'entends : d'un événement merveilleux et imprévu qui allégerait, embellirait, transfigurerait du coup notre existence, élargirait, ensoleillerait notre étroit et morne horizon.
L'indigent attend le gros lot ; l'opprimé, la évolution sociale ; le reclus à perpétuité onge qu'un cataclysme peut survenir, crevassant les murs de sa prison et lui permetant de s'évader sain et sauf; le malade, tteint d'une alfection chronique ou mortelle, ancer, tuberculose, ataxie, guette chaque our, dans les gazettes, la nouvelle qu'enfin ient d'être découvert le remède qui pourra e sauver.
Et quiconque n'attend rien de tout cela, ttend autre chose : quelque prodigieuse avenure d'amour ; quelque coup de fortune faiant de lui un second Napoléon, un second lockefeller ; l'invention de cet élixir de Jouence que nous fait espérer Metchnikoff ; •u la démonstration irréfutable qu'il y a des jsprits, que nous pouvons communiquer avec ux, qu'il ne faut pas redouter la mort, car elle l'est qu'une apparence...
D^autres attendent... que sais-je encore ?
Et qu'en savent-ils eux-mêmes? Celui qrj n'attend rien de précis attend une chose vague ^^ Mais il attend. lus
Beaucoup ne sauraient dire ce qu'il j^g attendent ni pourquoi ils attendent ; beaucou j, ne se le demandèrent jamais ; beaucou y ignorent même qu'ils attendent. .. Gependan ,j,| tous, nous attendons — un miracle ! l
Et c'est, sans que Ion s'en rende compte |;. cette attente qui nous fait vivre, qui noi fait désirer le lendemain. Si nous avions certitude que « rien » n'arrivera, nous n'ai ^ rions plus sans doute le courage de vivre, c bien... ou bien nous dirions : Non ! — effroi tément — à cette certitude !