CARPE DIEM
Beaucoup remettent à plus tard le temps du bonheur, se fixent un délai pour commencer à être heureux. Ils s'imaginent que le bonheur dépend d'une ou plusieurs conditions déterminées et que, celles-ci une fois réalisées, ils n'auront plus qu'à jouir de la vie. Ils se disent: « Je vais peiner tant d'années encore. . . , attendre que mes fils soient grands..., que j'aie recueilli tel héritage... Quand je n'aurai plus ceci, quand j'aurai cela, quand ceci sera comme ci et cela comme ça, ohl alors... » Quiconque raisonne ainsi se leurre, et s'en rendra compte tôt ou tard. Le bonheur, s'il existe, n'est pas, sauf de
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rares exceptions, un bien qui se livre en gros : on ne l'achète, on ne le consomme qu'au détail. Efforçons-nous de ramasser quotidiennement quelques miettes du pain doré . Il n'est guère un seul jour en notre existence où le destin ne laisse choir à notre portée au moins une de ces miettes... Mais jeûner longtemps pour faire bombance un jour, dédaigner, négliger les minimes joies de l'heure présente, ou les mettre de côté, en quelque sorte, comme si elles devaient donner des intérêts, se capitaliser, nous être rendues au centuple dans l'avenir, c'est faire un faux calcul, un marché de dupe... La sagesse, au contraire, consiste à saisir pieusement, avidement, à mesure qu'elles s'ofïrent, les moindres occasions de nous réjouir. Elles ne reviendront pas. Et quant aux grandes occasions de nous réjouir, aux grands bonheurs que nous imaginons, il y a trop de chances que nous les attendions en vain... C'est la somme de ces petites satis-
factions journalières, c'est le souvenir ému que nous en garderons, qui, au terme de notre existence, arrêtera sur nos lèvres la plainte amère : « Qu'ai-je eu de la vie ? Etaitce la peine de vivre? J'ai passé à côté du bonheur ! »