ORIGINE DES VERTUS
Les femmes, durant un hiver ou deux, cessèrent de se décolleter pour dîner en ville, aller en soirée, au théâtre, etc.. On ne les vit plus qu'avec des robes montantes. Cette mode nous venait, paraît-il, d'Angleterre, où la reine, s'étantfait au cou une brûlure dont elle garde la cicatrice, ne voulut porter désormais que des cols très hauts et, afin de ne point se singulariser, en imposa à toutes les dames de la cour l'usage, qui ensuite se répandit sur le
continent. Il y a gros à parier que beaucoup d'autres modes et d'autres usages, éphémères ou durables, eurent une origine analogue. Et, dans le domaine moral, il en va probablement de même. En ce qui concerne, par exemple, la question de savoir à qui vint tout d'abord l'idée, en apparence saugrenue, de faire une vertu de la chasteté, on peut fort bien supposer que ce n'était ni un niais ni un fou, mais... un impuissant, qui, comme on dit, ((fit de nécessité vertu », et, très habilement, réussit à s'en faire un mérite, à en tirer gloire et protit, à y gagner un surcroît de prestige et d'autorité, en laissant accroire qu'il possédait une force de volonté peu commune. Que si cette hypothèse — d'ailleurs invérifiable — est inexacte à Fégard de la chasteté, il y a des chances pour qu'elle soit vraie de telle ou telle autre de nos vertus, de ce que tant d^hommes persistent à dénommer vertus. La pudeur — elle aussi fausse vertu
s'il en fut, responsable d'atlentats nombreux contre l'hygiène — a sans doute une origine analogue. Une femme (à moins que ce ne soit un homme), mal faite ou affligée d'une tare corporelle quelconque, s'imposa la règle de porter des vêtements en toute saison et sut, par quelque ruse ou sous quelque prétexte, la généraliser. Ou bien cette prétendue vertu ne serait-elle qu'un vice, un raffinement voluptueux? Supposons que la mode, intermittente chez les femmes, de cacher leurs oreilles en se coiffant à la Botticelli, devienne un usage constant : l'homme n'éprouverait-il pas, à entrevoir une oreille féminine, le même plaisir, la même excitation sensuelle qu'aujourd'hui à guetter un mollet sous une jupe retroussée? Et, ici encore, je me demande si la première qui se coitfa de la sorte n'était pas aflligée d'oreilles mal conformées ou trop grandes, que sa coquetterie avait intérêt à dissimuler.
MTR AGE
Le train, par les plaines de Beauce, file h toute vapeur. Le ciel est bleu partout, sauf vers le couclianl,oii des nuages, amoncelés à riiorizon, simulent, à s'y méprendre, une longue et puissante chaîne de montagnes, avec Tordinaire contraste des roches grisâtres et des glaciers blancs. Et il y a, làbas, là-haut, si peu de vent, que l'illusoire image persiste de longues minutes, sans se déformer sensiblement. Le spectacle est unique et la ressemblance si prodigieuse, qu'un voyageur, qui s'éveillerait tout à coup sans savoir à travers quelle contrée le train l'emporte, y serait certainement trompé.
Que de choses, dans la vie, nous admirons de bonne foi , qui n'ont pas plus de réalité I Heureux encore quand nous ne modifions pas notre itinéraire à cause d'elles ! Et dire que
souvent il nous eût suffi, pour éviter cette méprise, d'avoir un compagnon de route mieux renseigné, qui, à notre exclamation : « Oh ! les magnifiques montagnes î Gomment s'appellent-elles? Si nous y allions! », eiit répondu par un sourire et une brève leçon de géographie !