L'ÉCOLE DES ROIS
après son voyage de Bethléem), son préfet de police lui vint dire que des vagabonds étrangers ameutaient le peuple dans les carrefours en lui promettant pour demain le royaume de Dieu.
Il reconnut en eux les disciples de Jésus, — et il les fît d'abord arrêter pour se donner le temps de réfléchir.
Au reste, il les traita avec honneur. Il eut avec eux quelques entretiens. Il les força de convenir tout au moins qu'il ne fallait pas compter sur le royaume de Dieu avant un millier d'années ; il leur donna de sages conseils sur l'organisation de la religion nouvelle, et les engagea à corriger prud(;mment l'Evangile par l'Eglise.
Et il se convertit lui-même à la foi du Christ, quand il se fut assuré que les prêtres de l'ancienne religion du royaume suivraient sans difficulté son exemple.
... H mourut très vieux. Son testament contenait cette clause : « Le jour où il sera dûment constaté que tous les hommes sont bons et qu'ils sont égaux en vertus et en lumières, je prie celui de mes successeurs qui régnera à cette époque d'abdiquer le pouvoir et d'établir dans ce pays le suffrage universel et la République parlementaire. »
(Le Voyage
du petit IIo%aël
^^^E long des quais de Capharnaûm, i^% Jésus, entouré de ses compagnons, 5»%^^^ Pierre, André, Jacques, Jean, Mattliieu, annonçait la bonne nouvelle.
Des pêcheurs, des portefaix, des artisans, des marchandes d'oranges et des marchandes de poissons se pressaient pour l'entendre. Et, quand il avait parlé, quelques-uns s'éloignaient en hochant la tête ; d'autres questionnaient ses compagnons sur sa famille, son pays et sa manière de vivre.
De temps en temps, les enfants qui jouaient sur le port s'approchaient par curiosité.
se coulaient entre les grandes personnes, et se serraient contre la robe du prophète, séduits par son air de douceur et par l'harmonie de sa voix.
La plupart n'avaient sur leurs petits corps poussiéreux qu'un lambeau de laine bise et n'étaient coififés que de vieilles calottes d'un rouge déteint. Mais l'un d'eux était plus propre et mieux habillé. C'était Hozaël, petit garçon de dix ans, fils d'un riche marchand, nommé Joëd, qui faisait profession de pharisaïsme.
L'enfant, peu surveillé par une mère indolente, s'échappait souvent du logis pour vagabonder avec les gamins des rues ; et il semblait singulier qu'un père si correct eût un petit garçon d'humeur si indépendante et si peu dijBQcile sur le choix de ses compagnies.
Immobile parmi la marmaille bruyante, Hozaël regardait Jésus avec admiration.
Pierre voulut écarter les enfants, croyant qu'ils importunaient son maître. Ils s'enfuirent sous les taloches. Mais Hozaël demeura. Et Jésus dit :
« Pierre a tort. Laissez venir à moi les petits enfants.
— Tu vois bien I » dit Hozaël à l'apôtre bourru.
Jésus ajouta ;
« Car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. »
Et Hozaël se sentit fier, quoiqu'il ne comprît pas parfaitement. Il prit le prophète par un pli de sa robe blanche et ne le lâcha plus.
Vers le soir, Jésus et ses compagnons montèrent sur des barques de pêche et mirent à la voile. Ils voulaient gagner avant la nuit une crique abritée, où ils savaient qu'on
dormait très bien sous de grands sycomores.
Pendant la traversée, Pierre découvrit Hozaël endormi derrière un paquet de cordages. Il le saisit par l'oreille :
« C'est encore toi I Comment es-tu ici ? »
L'enfant répondit :
« Je me suis glissé dans le bateau derrière leRabbi, car je l'aime et je ne veux plus le quitter. »
Jésus, ayant entendu ces mots, s'approcba et dit en souriant :
« Hozaël sera le plus petit de mes apôtres. »
Pierre grommela, puis s'attendrit. Il demanda au petit garçon qui étaient ses parents. Hozaël les nomma, et dit qu'ils habitaient Capharnaùm. Mais il était trop tard pour y ramener l'enfant.
Heureusement, le lendemain matin, les compagnons rencontrèrent sur le rivage un
LE VOYAGE DU PETIT HOZAEL lli
colporteur qui allait à la ville. Ils le chargèrent de rassurer les parents d'Hozaël et de leur dire qu'on leur reconduirait l'enfant, aussitôt que le Rabbi aurait achevé le petit voyage de prédication qu'il avait entrepris autour du lac.
Hozaél passa avec ses nouveaux amis deux semaines délicieuses. Tantôt on naviguait sur le lac, tantôt on allait, le long de la rive, de village en village, par des chemins bordés de figuiers et de citronniers.
On faisait la sieste près des fontaines. L'air était si léger et si doux qu'on était heureux rien que de le respirer. On rencontrait des bergers avec leurs troupeaux, des femmes qui portaient des cruches, des voitures de marchands, quelquefois une litière de dame romaine, femme de haut fonctionnaire. Tantôt on couchait chez des amis, tantôt dans une
auberge, parfois à la belle étoile. Jésus parlait sur les places et guérissait les malades. La foule le suivait avec des acclamations. Hozaêl aimait cette vie errante, libre et variée.
Il connut Marie, mère de Jésus, et Salomé, mère de Jacques et de Jean. Les deux femmes, le voyant gentil et doux, le soignaient maternellement. Elles entretenaient ses vêtements, le paraient, lui faisaient mille caresses.
Aux noces de Gana, il s'amusa beaucoup. La cour intérieure de la maison était ornée de guirlandes et de fleurs. Il y avait des tables chargées de sirops, de pâtisseries et de fruits, où les invités prenaient ce qui leur plaisait. Des musiciens chantaient à tue-tête, en s'accompagnant sur des théorbes. Des jeunes filles dansaient, sans presque remuer les pieds, en agitant des voiles. On but d'excellent vin que Jésus avait fait avec de l'eau. Le soir, Hozaël était un peu excité et fut lent à g'endormir sur les genoux de Marie.
Mais ce n'était pas tous les jours si grande fête. Quand la troupe n'avait plus rien à manger, Pierre et André descendaient au lac et détachaient leur bateau pour jeter un coup de filet. Hozaël se divertissait à entasser dans un panier les poissons d'argent et d'émeraude, et demandait cependant :
« Est-ce qu'ils soufifrent ?
— - Mais non, mais non 1 tu es bête », répondait Pierre.
Unjourquela troupe s'était arrêtée dans une petite ville, Hozaël, errant par les rues, passa devant une maison d'où sortaient des gémissements et des mélodies funèbres. Il entra pour voir.
Une jeune fille était étendue, morte, sur un lit. La chambre était pleine de pleureuses voilées et de joueurs de flûte. Près du lit, un capitaine en bel habit militaire sanglotait ;
et ses sanglots faisaient bruire les lames mobiles de sa cuirasse.
Hozaël comprit que c'était le père. Il alla vers lui et dit avec assurance :
« Je connais un prophète qui pourrait vous rendre votre fille. »
La détresse de l'homme était si grande qu'il accueillit l'espoir que lui apportait ce petit enfant. Hozaël le conduisit à Jésus. Jésus vint, il prit la main de la jeune fille, et elle se leva. Et Hozaël trouva cela fort naturel.
Quand la ressuscitée eut remercié Jésus, son père lui dit :
(( Remercie aussi ce petit garçon, car c'est lui qui m'a conduit vers le Seigneur. »
La jeune fille embrassa l'enfant. Et la part qu'Hozaël avait prise au miracle lui valut une sorte de considération parmi les compagnons de Jésus.
Et Pierre, qui le chérissait de plus en plus, lui fit, avec des planchettes, des bâtons, dei
bouts de corde et des morceaux de toile, un petit bateau tout pareil aux grands, et qui allait parfaitement sur l'eau.
Or, toutes les fois que Jésus parlait aux foules, Hozaël demeurait immobile et comme en extase.
(( Maître, disait Pierre, on jurerait qu'il vouscomprend, malgré son jeune âge. »
A quoi Jésus répondit un jour :
« Pourquoi non ? Il y a des fleurs aux larges calices et il y a de petites fleurs ; mais toutes reçoivent également la rosée du matin, et chacune en reçoit ce qu'il lui faut. » •
Lorsque Jésus et ses compagnons eurent achevé leur voyage, Pierre ramena Hozaël dans la maison de son père Joëd.
BM KAIiaS D8S VIEUX LIVHZS. 13
L'enfant fut vigoureusement tancé. Mais, comme il ne paraissait pas sentir en quoi il était coupable, on finit par le laisser tranquille.
Le lendemain, toutefois, son père essaya de le prendre par l'amour-propre :
(( Tu n'as pas honte de courir ainsi les chemins avec des vagabonds et des gens sans aveu? »
Hozaël, qui n'avait pas honte du tout, répondit :
« Ce sont des hommes très bons, avec qui on ne s'ennuie jamais, et qui connaissent le royaume de Dieu.
— Le royaume de Dieu, qu'est-ce que cela ?
— C'est, dit l'eniant, quand il fait beau et que tout le monde est bon. »
Quelques jours après, son père lui donna
pour précepteur un scribe de la synagogue. Mais Hozaëi ne voulait pas travailler, et opposait à toutes les exhortations une inertie paisible et qui semblait sûre de son droit. « Si tu ne travailles pas, lui dit son père, tu mourras de faim quand je n'y serai plus. Car, qui te nourrira, dis-moi ? et qui te vêtira ? Il faut travailler pour vivre.
— Les oiseaux, répondit Hozaëi, ne sèment ni ne moissonnent ; ils n'amassent rien dans leurs greniers; mais notre Père céleste les nourrit. Les lis des champs ne filent point; et cependant Salomon dans sa gloire n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux.
— Tu n'es, dit Joêd, ni un lis, ni un oiseau, mais un méchant petit garçon. »
Un autre jour, Hozaëi, se trouvant seul à la maison, fit entrer des mendiants dans la cour, alla prendre dans la chambre de .sa
mère une poignée de bijoux, et les leur distribua.
Sa mère, de retour, le surprit dans cette occupation et jeta des cris.
« Ne sais-tu pas, maman, dit gravement Hozaël, que le maître nous prescrit de donner tous nos biens aux pauvres ? »
Les mendiants semblaient goûter ce précepte. On eut beaucoup de peine à leur faire rendre les bijoux. Encore en manqua-t-il quelques-uns, quand on en fit le compte.
Une autre fois, Joëd aperçut dans le jardin Hozaël qui jouait avec de petits camarades. Il s'arrêta pour les regarder.
Deux des enfants en portaient un troisième dans leurs bras, et le déposaient devant Hozaël, en disant : « Il est paralytique. » Hozaël lui promenait ses mains sur la
figure, prononçait gravement : « Lèvetoi au nom de notre Père qui est dans le ciel )) ; et le paralytique se mettait à gambader. « Que faites-vous là? dit Joëd.
— Nous jouons au miracle, dit Hozaël.
— Faites-moi le plaisir, dit Joëd, de Jouer plutôt à la bloquette ou aux quatre coiDâ. )>
Le lendemain, Hozaël dit qu 'il s'ennuyait, et qu'il mourrait sans doute si on ne le laissait pas retourner vers le Rabbi.
« Tu veux encore nous quitter, p etit malheureux? dit Joëd.
— Le Rabbi, répondit l'enfant, enseigne que l'homme doit quitter son père et sa mère pour le suivre.
— C'est abominable I dit le père.
— Tu ne nous aimes donc pas ? gémit la mère.
~ Je VOUS aime, répondit l'enfant, le cœur gros ; mais j'aime encore plus le Rabbi. »
Cette fois, le petit Hozaël fut fouetté ; ce qui accrut peu, pour le moment, sa piété filiale.
Un des jours suivants, comme il se promenait dans la ville avec sa mère, ils rencontrèrent une femme chargée de joyaux, le visage découvert et tardé. La mère d'Hozaël se détourna d'un air de mépris.
c Pourquoi te détournes-tu ? demanda l'enfant. Est-ce parce que c'est une femme de mauvaise vie ?
— Que dis-tu ?... et comment sais-tu ?
— C'est que, une fois, une femme pareille à celle-là est entrée dans la salle où nous étions à souper, et Pierre a dit tout bas que c'était une femme de mauvaise vie. Mais elle
a versé des parfums sur les pieds du Rabbi, et elle pleurait en les essuyant avec ses cheveux. . . Je crois que ces femmes-là sont très bonnes.
— Mon pauvre petit, on t'a appris là de jolies choses ! dit la mère effarée.
Un autre jour, enfin, Hozaël dit subitement à son père ;
• Papa, tu es pharisien ?
— Oui, mon ami.
— Qu'est-ce donc qu'un pharisien ?
— C'est un homme qui observe strictement la loi.
— Pas du tout... Je sais, moi, ce que c'est qu'un pharisien.
— Qu'est-ce donc, alors, puisque tu es si savant ?
— Je vais te le dire, papa. Un pharisien, c'est un sépulcre blanchi. »
Joëd songea :
« Mon petit garçon est devenu fou. Ce Jésus lui a complètement empoisonné l'esprit. J'aurai une explication avec cet homme. »
Il s'informa, et sut que Jésus était à Jérusalem.
Il alla l'y trouver, et eut, en effet, avec lui une explication qui dut être sérieuse, car il s'en revint converti.
Puis, il convertit sa femme et redressa doucement les applications ingénues que faisait Hozaël de la doctrine du Sauveur.
Et Joëd, et sa femme, et le petit Hozaël furent, dans la suite, de très grands saints, encore qin'ils aient été oubliés par la Légende dorée.
La ^onne Larronnesse
|R, Jésus allait vers Capharnaûm, avec Pierre, André, Jacques, Jean, Thomas et Judas. Car ils n'étaient pas encore douze.
Afin d'éviter la grande chaleur, ils étaient partis un peu avant le coucher du soleil et devaient marcher une partie de la nuit.
Leurs ressources étaient presque épuisées. Il ne restait que six deniers d'argent dans la bourse de cuir que Judas portait sous son manteau. Mais, à Capharnaûm, Pierre, André, Jacques et Jean travailleraient quelques moisi
loS EN MARGE DES ÉVANGILES
de leur métier de pêcheurs, et Thomas de son métier de cordonnier; et Judas entrerait, pendant ce temps-là, dans les bureaux d'un publicain pour y faire des écritures. Ils logeraient tous chez Salomé, mère de Jacques et de Jean, dont la maison était grande. Puis, quand ils auraient amassé quelque argent, ils se remettraient en route et suivraient de nouveau la prédication de Jésus à travers la Galilée.
Le chemin serpentait entre des oliviers, dont les troncs tortueux étaient noirs sur le ciel rouge du couchant.
Judas dit à ses camarades :
« Je me suis joint à vous parce que j'aime la justice. Votre pêche vous rapportera peu. Elle vous rapporterait davantage si vous saviez vous mettre d'accord avec les autres pécheurs du lac pour imposer vos prix aux marchands de poisson, qui sont des hommes injustes et avides.
— Cela est certain, dit Jean ; mais tu
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parles comme si ce monde n'était pas une demeure transitoire.
— Ce qui est transitoire peut n'être point pour cela négligeable, » répondit Judas.
La lune, lentement, se levait et faisait pleuvoir une cendre bleue parmi les branches des oliviers.
Bientôt la route traversa une sorte de défilé entre deux collines rocheuses.
Cinq hommes surgirent d'un buisson. Ils étaient de mine farouche, armés de couteaux et de stylets ; et l'un d'eux, leur chef, était de haute taille et portait une aigrette à son turban.
Ils barrèrent le chemin aux voyageurs et leur commandèrent, avec menaces, Ce s'arrêter.
Pierre leva son bâton pour se défendre. Mais Jésus dit;
« Ne résistez point. »
Et Thomas murmura :
« Au fait, les voleurs seront volés. »
Les voleurs se mirent à fouiller les vêtements de Jésus, dé Pierre, de Jacques, de Jean, d'André et de Thomas, et n'y trouvèrent rien.
Mais, Judas ayant voulu s'enfuir, le chef des voleurs le rattrapa, s'empara de la bourse, y trouva les six deniers, et dit :
« C'est peu, mais c'est encore quelque chose, vu la dureté des temps. »
Et il ajouta :
« Vous pouvez continuer votre route. Je ne vous veux point d'autre mal. »
Jésus et ses disciples continuèrent donc leur route, et Jésus les entretenait du royaume de Dieu.
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Mais Judas ne cessait de soupirer. Il dit à Jésus :
« Maître, ce n'est point l'argent que j'aime, mais la justice ; et c'est pourquoi je voudrais que l'argent fût également réparti entre les hommes... Je rêve une société de frères qui travailleraient en commun et pratiqueraient la vertu, et dont je serais l'économe et le trésorier, afin qu'ils pussent vivre en paix, »
Ces propos faisaient sourire Thomas ; et Jésus y répondait par la parabole des oiseaux du ciel et des lis qui ne filent point.
Et, comme la lune venait de disparaître, ils ne s'apercevaient pas qu'une femme les suivait.
Ils s'arrêtèrent, pour dormir, dans un abri formé par des rochers. Et Jean dit gaiement:
« Dormons sans inquiétude, comme les lis des champs. Puisque nous ne possédons plus rien, nous n'avons plus peur des larrons. »
Quand ils se réveillèrent, à l'aube, ils virent une femme debout, qui les regardaît, et qui tenait une bourse à la main. Cette femme, jeune encore, et fardée, était vêtue d'oripeaux fanés et portait des bracelets aux bras et aux chevilles.
Elle alla vers Jésus et lui remit la bourse en disant:
« Voici, Seigneur, ce qu'on vous a pris. »
Jésus tendit la bourse à Judas, qui l'ouvrit pour voir ce qu'il y avait dedans.
« Cette bourse, dit Jésus, contenait hier six deniers. Pourquoi en contient-elle neuf aujourd'hui ?
— Il est vrai, » dit Judas.
La femme rougit et n'osa répondre. Mais Thomas lui dit avec courtoisie :
« Madame, nous vous sommes fort obligés. Mais comment notre argent est-il venu
LA BONNE LARRONNESSE IW
entre vos mains ? Et pourquoi nous le rendez-vous, et même avec usure ?
a Je suis, répondit la femme, l'amie de Dysmas, le chef des voleurs. Je leur prépare à tous leur nourriture et je raccommode leurs vêtements ; mais je n'appartiens qu'à Dysmas. J'étais, hier, non loin d'eux quand ils vous ont dépouillés, et c'est moi qui leur avais signalé votre passage. Mais, quand je vous ai vus de près, vous m'avez paru différents des autres hommes; et, à cause de cela, je vous ai suivis, tandis que Dysmas et ses camarades regagnaient le vieux château ruiné qui nous sert de maison. J'ai entendu les paroles de votre maître. J'avais vu que vous étiez pauvres, j'ai connu que vous étiez hons. Alors, je suis retournée vite chez mon ami. J'ai repris la bourse pendant son sommeil, et je vous l'ai rapportée, après y avoir ajouté trois deniers. Ne me remerciez point : Dysmas se dédommagera sur quelque riche marchand.
— Mais comment, dit Pierre, vous qui vous montrez si honnête avec nous, pouvezvous vivre, avec un voleur, de rapines et peut-être de meurtres ?
— Oh 1 de meurtres, très rarement, répondit la femme. Mon ami n'aime pas cela; et, lorsqu'il tue, c'est poui^ ne point se perdre lui-même.
— Mais cela même est très mal, dit Jacques, et vous paraissez ne pas vous en douter. Ne vous a-t-on point enseigné la loi ?
— La loi ? dit la femme. Qu'est-ce que la loi ? Et qui me l'aurait enseignée ? Je suis née bien loin d'ici, dans la ville d'Alexandrie. Ma mère était une de celles qu'on appelle là-bas des hétaïres. Petite fille, je dansais dans les tavernes. Puis je fis le métier de ma mère. Mais, comme j'y gagnais mal ma vie, un marchand grec m'emmena à Césarée, où il y a une garnison de soldats romains. Là, je rencontrai Dysmas; je l'aimai, et je le suivis.
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— Mais, dit Jacques, il est impossible que vous continuiez à vivre avec lui dans le péché.
— Qu'est-ce qi»e le péché ? dit la femme.
— Restez avec nous, dit André. Notre maître vous apprendra la parole de Dieu.
— Restez avec nous, dit Thomas. Nous vous respecterons, comme si vous étiez notre sœur. Si vous retournez vers votre compagnon, sans doute il vous maltraitera.
— Et puis, dit Judas à Thomas, puisqu'elle sait danser, elle dansera dans les villes où nous irons. J'annoncerai le spectacle ; et nous demanderons à chacun des assistants une petite pièce de cuivre.
Oh 1 non, dit Jean. Il ne faut plus qu'elle soit une danseuse et qu'elle inspire aux hommes le désir de ce qui n'est pas permis. Si vous le voulez, Madame, nous vous conduirons chez ma mère Salomé. Vous demeurez auprès d'elle. Elle vous apprendra à
SM UAitGE DBS yiUVS. UVHBS. 13
raccommoder les filets. Et, plusieurs fois l'année, vous verrez notre maître.
La femme hésitait ; et, tout en écoutant les autres, elle ne regardait que Jésus.
Elle dit enfin :
— Si je retourne chez Dysmas, il me battra, en effet, mais pas trop. D'ailleurs, il a hesoin de moi ; il serait malheureux si je n'étais pas avç<î | lui ; et peut-être qu'il deviendrait plus mé- | chant. Et puis, je l'aime. Je l'ai aimé d'abord 1 parce que je le trouvais beau : mais, de plus, i il est le premier, avant vous, qui ait été bon i pour moi. Et je l'aime aussi parce que le mé- j tier qu'il fait n'est pas toujours aussi agréable i qu'on pourrait le croire, et parce que nous 1 avons bien souvent souffert ensemble. Je lui i rapporterai les choses que j'ai entendues cette j nuit de la bouche de votre maître pendant i
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que je vous suivais; car je ne les ai point oubliées. Telle est ma pensée ; mais, au mste, je ferai ce que votre maître voudra.
— Femme, dit Jésus, retournez vers votre compagnon.
Saraî
=^^ft^ ARAï, de Caphamaùm, était fille de - ^^^^ Jonas, patron de barque, et sœur de '^^^ Simon et d'André. i
Jonas avait pour ami et pour voisin le \ pêcheur Zébédée, mari de Salomé et père de ' Jacques et de Jean. ;
Saraï était belle et sensible. Enfant, elle ' avaitjoué sur le bord du lac avec Jean, qui^ était doux et d'agréable visage. Plus grande, j elle venait chaque jour chez la bonne Salomé, et travaillait auprès d'elle à raccommoder les filets ou les vêtements de ses frères.
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Lorsqu'elle eut dix-sept ans, elle connut qu'elle aimait Jean, fils de Zébédée et de Salomé; et, comme il la traitait avec amitié, elle crut être aimée de lui, et que bientôt il la demanderait en mariage.
C'est alors que l'on commença à parler, dans le pays, d'un jeune prophète qui parcourait la Galilée en annonçant le royaume de Dieu.
« Or, dit l'Evangile, comme Jésus marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon et André, qui jetaient leurs filets dans la mer. Il leur dit : « Suivez-moi, je vous ferai pêcheurs d'hommes. » Aussitôt, ils laissèrent leurs filets et le suivirent. De là, étant allé plus loin, il vit deux autres frères, Jacques et Jean, qui étaient dans une barque avec Zébédée, leur père, et qui réparaient leurs filets. Il les appela, et aussitôt ils laissèrent la barque et leur père, et le suivirent. »
Zébédée, en rentrant chez lui, le soir, raconta ces choses à sa femme. Il ajouta que,
lorsque Jésus parlait, nul ne pouvait lui résister. Saraï était là ; elle n'osa rien dire, car Jean n'avait point d'engagement avec elle ; mais, quand elle fut seule, elle pleura.
Deux semaines après, Jean et ses compa gnons rentrèrent au logis. Ils amenaient Jésus avec eux.
Jésus parla ; et Zébédée et Salomé crurent en lui. Et tous étaient pleins d'une émotion inexprimable. Mais Saraï ne fut point touchée, car elle songeait que ce prophète lui avait pris celui qu'elle aimait.
Jean continua de la traiter doucement ; mais il ne remarquait point sa pâleur et la tristesse de ses yeux.
Pour fêter Jésus, il y eut chez Zébédée un repas où les voisins furent invités.
Saraï aida Salomé à servir les convives.
SARAÏ IW
Elle vit que Jean était l'ami préféré du prophète, et comprit que, sans doute, il ne lui appartiendrait jamais. Elle tremblait si fort qu'elle laissa tomber un plat qui se brisa et se répandit par terre. Jésus intervint pour qu'elle ne fût point grondée. Mais elle n'eut pas le courage de le remercier.
Le même jour, Jésus fut la trouver dans le réduit où elle lavait les plats. Il lui dit : « Ma fille, pourquoi êtes-vous troublée dans votre cœur ? » Mais elle s enfuit sans le regarder ni lui répondre.
Jean demeura quelques semaines à Capharnaûm, travaillant de son métier de pécheur, afin d'amasser quelque argent pour un nouveau voyage.
Saraï venait toujours coudre avec Salomé. Elle était si triste que la vieille femme enfin
s'en aperçut et lui dit : « Comment peut-on être triste, quand on connaît la bonne nouvelle, et que l'on croit à l'avènement du royaume de Dieu ? »
La jeune fille pensa : « Mon royaume de Dieu, c'était lorsque Jean m'aimait ; et ma bonne nouvelle, ce serait un mot tendre de sa bouche. »
Le jour où Jean repartit pour rejoindre Jésus, elle n'eut plus la force de cacher son mal. Elle courut après Jean, et le rejoignit sur le port. « Jean 1 cria-t-elle, je t'en supplie, ne t'en va pas I » Elle s'accrochait à ses vêtements ; mais, rouge de colère et de honte, il la jeta sur les dalles. Des gens qui se trouvaient là se moquèrent d'elle ; des enfants la suivirent avec des cris méchants ; et elle rentra en sanglotant chez son père.
Dès lors, elle n'osa plus retourner chez sa voisine Salomé. Elle restait chez elle, près de son père infirme. Ses frères, quand ils étaient à la maison, la considéraient avec une pitié
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dure. Et, quelquefois, ils se disaient entre eux:
— Elle est sans doute possédée d'un démon; nous demanderons au Maître de l'en délivrer.
Mais, quand ils lui en parlèrent, Jésus leur dit:
— Laissez-la. L'esprit qui la possède est présentement plus puissant que moi.
... Un jour, Jésus vint à Caphamaûm, prendre un peu de repos. Il était accompagné, cette fois, de Galiléennes dévouées, Jeanne, Suzanne, Marie Cléophas et Marie de Magdala. Saraï savait confusément ce qu'avait été la Magdaléenne, et elle songeait : « Celle-là connaîtra peut-être un remède à mon mal. »
Elle s'arrangea donc pour la rencontrer dans un lieu désert, lui confia sa peine et lui dit:
aOf EN MARGE DES ÉVANGILES
— Vous qui avez aimé, secourez-moi 1
— Ai-je aimé ? dit Marie de Magdala. Je ne sais plus. Mais tous mes désirs, quand je les avais contentés, se tournaient en amertume, et ne laissaient que cendre en ma bouche.
— Au moins, dit Saraï, les avez-vous contentés. Je voudrais connaître cette amertume et mâcher cette cendre.
— Pauvre enfant 1 dit Marie. J'ai trouvé le seul amour qui ne trompe pas. Aimez, comme moi, le Fils du Père, celui qui a les paroles de la vie éternelle.
— Je le hais, dit Saraï, car c'est par lui que je souffre ; et, à cause de cela, je ne crois pas à sa parole.
Elle consulta une vieille femme égyptienne ; elle but des breuvages ; elle récita des formules magiques ; mais rien ne put calmer son mal ; et, jour et nuit, l'image de Jean la torturait d'un désir qui lui desséchait la chair et lui empoisonnait le sang.