LE BONHOMME ANDERSEN
Nous ne savons pas grand' chose des littératures étrangères, et quand nous nous mêlons de les juger, il nous arrive de commettre de singulières bévues. Plus d'une fois, nous avons adopté des gloires exotiques qui, à leur retour de chez nous, n'étaient pas acceptées comme telles dans leur pays natal. Telles et telles de nos admirations enthousiastes excitent quelque surprise chez les compatriotes de ceux que nous avons tant admirés. La réciproque doit être vraie. On sait des écrivains et des artistes français qui, pour se consoler de ne pouvoir être prophètes dans leur pays, se sont établis prophètes au pays des autres. Il est des littérateurs qui ne font bien que traduits. Ne nommons personne.
Lorsqu'il nous arrive de nous éprendre d'une œuvre quelconque du génie étranger, le plus sage est de nous abandonner à notre plaisir avec une modestie craintive et sous réserve d'une erreur possible.
Il y a quelque quarante ans, nous étions déjàinsuf-
fisamment renseignés sur les littératures Scandinaves. Elles ont pris depuis d'éclatantes revanches ; au point même que nous jugeons équitable de leur faire honneur de découvertes psychologiques qu'on trouverait, en cherchant bien, dans Jean-Jacques, dans Chateaubriand, dans Balzac, dans George Sand et au besoin dans Octave Feuillet. Pendant les dernières années du second Empire, on nous donnait, aux distributions de prix, les Contes d'Andersen. C'était un gentil petit livre avenant, avec de fines gravures sur bois. Nous en faisions nos délices, à cette étude du jeudi soir qu'il nous était permis de consacrer aux Muses profanes. Ces admirations d'enfance persistent doucement en nous. Quand il faut y renoncer plus tard, la séparation ne se fait pas sans mélancolie ; c'est encore quelque chose qu'on doit tuer en soi de l'innocence première.
Après avoir tant aimé le petit livre de Hans- Christian Andersen, JEventyr og Historier, il eût été cruel d'apprendre que la saine critique danoise interdisait de continuer à l'aimer. Nous saluons avec une allégresse filiale la nouvelle que notre dévotion enfantine est d'une stricte orthodoxie. Andersen sera bientôt traité par ses compatriotes de l'île de Fionie comme est traité Gustave Flaubert au pays normand. Sa maison natale d'Odensee va être classée dans les monuments historiques et meublée de ses souvenirs.
C'est pour nous un permis d'admirer en bonne et due forme. On se sent un poids de moins sur la