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MADAME DE MAINTENON 3S

de son âme? Son portrait, par Ferdinand Elle, nous la montre assurément telle qu'elle dut être : impassible, impénétrable, insignifiante, irréprochable, exaspérante. Saint-Simon nous la peint ainsi : « Toujours très bien mise, noblement, proprement, de bon goût, mais très modestement et plus vieillement que son âge. » Dans cette effigie pompeuse, d'une correction irritante, il y a de la nourrice sèche, de la chanoinesse et de l'infirmière. Impossible de l'aimer ; pas moyen de la haïr. Cette terrible femme était capable de tout, même d'être sans vices. C'est Tartuffe en coiffe et en mitaines.

Il lui sera pardonné beaucoup parce qu'elle a rempli patiemment une charge pénible. Elle symbolise trente ans de théâtre dans les rôles ingrats. Elle était née duègne.

L'université d'Upsal vient de célébrer avec pompe le bicentenaire de Charles Linné. Les écoliers suédois ont eu un jour de congé ; une cantate a été exécutée devant le prince héritier et les membres de la famille royale. Le culte de la mémoire du grand botaniste est une tradition chez les souverains de Suède. Lorsque Linné mourut, Gustave III, qui excellait dans la gravure à l'aquatinte et dans l'art oratoire, prononça son panégyrique devant les Etats du royaume.

Il n'est pas, en littérature apologétique, de plus aimable sujet que l'éloge de Linné. Ce fut le héros candide d'une science innocente. Le récit de sa première enfance appartient à l'hagiographie. Il naît, comme il sied « au saint » de la botanique, au cœur d'un joli pays forestier. Ses premiers pas se font dans un jardin, où son brave homme de père, qui était pasteur évangélique, avait rassemblé les plantes les plus rares. Lorsqu'il pleurait, sa mère le faisait taire en lui mettant une fleur dans la main. Dès qu'il sut parler, il apprit à donner leurs noms latins aux

plantes du petit Eden paternel. Cette éducation de légende dorée lui fit la douceur d'une âme végétale.

Les portraits de Linné sont attendrissants. Jeune homme, il semble un clerc en théologie luthérienne ; devenu célèbre et personnage officiel, il a l'air de tous les vieux messieurs qui sont très bons. On l'a accusé de trop aimer la gloire ; entendez par là qu'il tint passionnément à professer à l'université d'Upsal la science charmante dont il était le créateur. Cette concupiscence n'avait rien d'atroce. On a dit encore qu'il était avare ; il était économe, pour connaître les joies de l'aumône.

Ce bonhomme délicieux et génial, dont la Suède s'enorgueillit pieusement, nous appartient un peu aussi. Lorsqu'il fit le tour de l'Europe savante, Linné n'eut garde d'oublier la France. L'Angleterre et la Hollande venaient de fêter en lui le prophète des fleurs. En Allemagne, il avait été moins heureux. Le bourgmestre de Hambourg, Anderson, possédait un incomparable cabinet de curiosités naturelles ; il en fit les honneurs au jeune savant suédois. Le joyau de cette collection était une hydre à sept têtes, qui jouissait dans les compagnies scientifiques d'une grande célébrité. Ce monstre avait été décrit dans les recueils : ses sept têtes étaient portées sur autant de cols distincts ; il avait deux pieds, point d'ailes, ni de nageoires; son corps figurait celui d'un reptile. Anderson se glorifiait d'être le propriétaire de cette fantaisie de la nature. Linné examina l'hydre du bourgmestre avec une excessive curiosité. Il inspecta les dents du

monstre. Son enquête terminée, il déclara que le prodige était constitué de sept têtes de belettes, cousues avec une habileté criminelle. Il disqualifia le phénomène, n'y voyant, disait-il, que le « produit d'un art grossier » . Le bourgmestre prit fort mal la chose. En sa qualité de magistrat, il disposait souverainement de l'opinion publique. Anderson ameuta le populaire contre l'impertinent étranger qui calomniait les hydres hambourgeoises. Linné dut quitter Hambourg précipi tamme nt .

Un tout autre accueil l'attendait à Paris. A peine arrivé, il courut au Jardin du Roi. Bernard de Jussieu faisait une leçon dans l'amphithéâtre. Le « sousdémonstrateur de botanique » présentait une plante à ses élèves, en leur demandant de dire son origine d'après sa physionomie. La question du professeur n'obtint que le silence. Tout à coup, une voix cria dans l'auditoire : « Faciès americana ! »

M. de Jussieu tressaillit. Il regarda l'interrupteur et s'écria : « Tu es Linnœus ! »

A quoi Linné répondit : « Ego sum » .

Bernard de Jussieu considérait que deux mortels seulement, sur toute la planète, Linné et lui, pouvaient distinguer au premier coup d'œil un végétal du Nouveau Monde d'un végétal de l'ancien continent.

Justement Linné avait dans ses bagages une lettre de recommandation d'un botaniste de Hollande pour les frères de Jussieu. Ses amis français le menèrent herboriser dans les bois de Meudon et dans la forêt de Fontainebleau. Tous trois échangeaient de doctes

propos sur la Providence. MM. de Jussieu ignoraient le suédois, Linné n'entendait point le français. Aussi n'usaient-ils que de la langue latine dans leur commerce de science et d'amitié.

Linné ne resta que peu de temps à Paris, mais ses rapports avec les savants français durèrent autant que sa vie. Il demeura en correspondance avec Bernard de Jussieu, Lorsqu'il fut enfin nommé à Upsal, il reçut de Jussieu ce joli compliment, de pur style Pompadour : « J'apprends avec plaisir que vous êtes nommé professeur de botanique à Upsal. Vous pourrez maintenant vous livrer entièrement au culte de Flore. »

Il aimait les jardins, était prêtre de Flore, Il l'était de Pomone encore.

Le désœuvré Louis XV eut un moment le caprice de la botanique. Il fit aménager à Trianon un jardin où l'horticulteur Claude Richard lui apprenait à greffer. L'humble jardinier faisait part à Linné de ses essais ; le grand savant consultait volontiers le praticien. Richard envoyait, au nom de S. M. le roi, son élève, des graines de fraisier « au très célèbre et très noble M. de Linné, chevalier de l'Etoile-Polaire, premier médecin du roi, professeur de médecine et de botanique à Upsal, membre associé de l'Académie de Paris ».

Les rapports de Linnœus et de Claude Richard, jardinier du roi de France, apportent même une

contribution à l'histoire du scandale postal à travers les âges. Richard avait expédié à l'adresse de l'illustre Suédois tout un envoi de végétaux rares, « dans une petite boîte presque cubique, de la longueur d'une palme ». Linné ouvrit avec émotion la précieuse cassette. Elle était en retard de plusieurs semaines. Par on ne sait quelle fatalité, — incurie ou sabotage ? — toutes les plantes avaient péri. « Omnes plantas exsicatissimas et arldas. » Linné exhala sa douleur dans une lettre, en pur latin, qu'il écrivit aussitôt à Claude Richard. « 0 indignité ! Qui donc fut assez hardi pour enfreindre ainsi les ordres d'un si grand roi et retenir ces plantes si longtemps en route? » Il déclarait que le regret de la mort de ces plantes le suivrait jusque dans le tombeau : in urnam. Mais la fin de la lettre montre que chez ce vieillard virgilien les colères passaient comme une pluie du matin : « Vivez longtemps heureux, concluait-il, pour les progrès de la botanique, in augmentum botanices. » Et il ajoutait : « En ce moment fleurissent dans le jardin d'Upsal des fleurs pour glorifier leur donateur, le puissant roi de France, et quelques végétaux indigènes pour glorifier leur créateur. »

Cet homme-là est certainement au ciel.

L'ACHILLÉION

On annonce que l'empereur Guillaume II vient de se rendre acquéreur de la villa édifiée dans l'île de Corfou par la pauvre impératrice d'Autriche. Le souverain allemand s'enrichit ainsi d'une importante propriété foncière. Mais voici qu'il songerait déjà à désaffecter le petit temple hellénico-viennois qu'Elisabeth de Bavière avait consacré au culte de son poète favori, Henri Heine. L'âme germanique a le secret des rancunes durables. Heine affirmait que ses compatriotes nous en voulaient toujours de la décapitation de Conradin. Il serait donc miraculeux que le maître de la Prusse eût pardonné au poète qui signait insolemment : « Heine, Prussien libéré » . Les visiteurs de l'Achilléion devront renoncer au pèlerinage, si joli à accomplir, par le chemin en lacet, tout parfumé de myrte ; Henri Heine va être banni de Corfou. Les mânes de l'infortunée rêveuse, qui fut si belle et si triste, soujïriront de cette profanation.

Plus d'une chose prêtait à sourire pendant la visite

de l'Achilléion. Il y a un peu de tout dans ce noble domaine délaissé : du luxe de casino, du confort moderne, du paganisme munichois et delà magnificence de restaurant pour noces. Le souvenir d'Achille aux belles cnémides préside à cet éclectisme. Dans la cage de Tescalier, le peintre berlinois Herter a représenté le fils de Priam traînant le corps d'Hector autour des murailles de Troie : c'est de la peinture formidablement héroïque, de laquelle une gaieté se dégage. Mais quoi ! les fenêtres s'ouvrent sur les monts d'Epire et la mer violette n'emprunte pas ses magies de couleur à une palette de Berlin. On descend à travers des sentiers odorants jusqu'à l'édicule votif. Et c'est attendrissant de trouver au bout de la promenade la statue d'un poète allemand, qui était d'Israël et d'Ionie, élevée sur la terre de Corcyre, par les soins d'un sculpteur danois, à la demande d'une dame bavaroise qui régnait sur l'Autriche. Cette heureuse conciliation d'éléments divers n'est pas pour déplaire au dandysme cosmopolite de Heine. Son fantôme de marbre n'a point l'air surpris d'habiter ce beau lieu. Heine est là chez lui, tout autant qu'ailleurs ; pourvu qu'on ne lui demandât point d'habiter la Prusse, il se trouvait bien partout.

L'impératrice Elisabeth avait voulu faire de Coriou l'île de Henri Heine. Elle ne prenait pas garde qu'elle dépossédait ainsi un autre poète. Le seul homme de lettres qui, à Corfou, soit tout à fait chez lui, c'est Homère. Nous aussi, les Français, nous

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avons été propriétaires dans cette île enchantée. Bonaparte, vainqueur de Venise, envoya son compatriote le général Gentili planter le drapeau tricolore au milieu des oliviers. Que dit le rapport envoyé au Directoire exécutif, en l'année 1797? « Un peuple immense était sur le rivage, pour accueillir nos troupes, avec les cris d'allégresse et d'enthousiasme qui animent les peuples lorsqu'ils recouvrent la liberté. A la tête de ce peuple était le papa, ou chef de la religion du pays, homme instruit et déjà avancé en âge. Il s'approcha du général Gentili, el lui dit : « Français, vous allez trouver dans cette île un peu- « pie ignorant dans les sciences et dans les arts qui « illustrent les nations. Mais ne le méprisez pas ; ap- « prenez en lisant ce hvre à l'estimer. » Le général ouvrit avec curiosité le hvre que lui offrait le papa et il ne fut pas peu surpris en voyant que c'était V Odyssée d'Homère. »

Gentili consentit, de la meilleure grâce du monde, à naturaliser Homère citoyen de la République française. Les instructions de Bonaparte avaient prévu le cas : « Vous ne manquerez pas, avait prescrit le général à son lieutenant, dans différentes proclamations que vous ferez, déparier de la Grèce, d'Athènes et de Sparte. » A Gentili était adjoint « un homme de lettres distingué, chargé de la confection des manifestes » , Antoine- Vincent Arnault. Les tragédies d'Arnault, Marins à Minturnes et Scipion consul, semblent oubliées. Cet écrivain jouit d'une discrète immortalité d'anthologie scolaire pour avoir écrit la Feuille, lors-

qu'il fat banni de rAcadémie française comme bonapartiste jacobin. Il a des titres plus sérieux encore à notre gratitude. Bonaparte écrivait aux directeurs : « Le citoyen Arnault, qui jouit d'une réputation méritée dans les belles lettres, me mande qu'il va s'embarquer pour faire planter le drapeau tricolore sur les ruines du palais d'Ulysse. » Le vainqueur de l'Italie n'hésitait pas à fixer définitivement ce point d'histoire : « L'île de Corcyre était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa. » Fort de ce précédent, Napoléon recruta plus tard dans la jeunesse corfiote un régiment de « chasseurs à cheval ioniens ».

Heine, qui était tout, a été Phéacien assurément, mais Homère et Arnault le furent avant lui. Depuis l'an lY, c'est un devoir pour un Français d'aller relire VOdyssée « dans la patrie de la princesse Nausicaa ». Il nous souvient d'une joyeuse croisière qui fit escale à Corfou dans ces dernières années. Les touristes se divisèrent. Les mondains, les esprits profanes allèrent visiter l'Achilléïon. L'élite de la caravane s'en fut, au nord-ouest de l'île, reconnaître les heux consacrés par Homère. Ces pieux pèlerins emportaient avec eux le divin poème et l'ingénieux et savant commentaire de notre ami Victor Bérard. Lorsqu'ils revinrent, à la nuit noire, ils étaient heureux comme peuvent l'être des gens qui tiennent d'identifier largement. Et ils firent à leurs compagnons de beaux récits, sous la forme d'un savant rapport.

Il résultait de cette enquête que le général Bona

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parte ne s'était pas trompé et qu'Homère n'avait point menti. Les identifications avaient été probantes. Identifié, le petit estuaire où était venu s'échouer Ulysse naufragé ; identifiés aussi, le coin de plage où Nausicaa aux bras éclatants jouait au tennis avec ses suivantes, et le lavoir, et le bois d'où surgit le héros demi-nu lorsque les rires des joueuses de balle l'arrachèrent au sommeil. On avait retrouvé jusqu'aux arbustes qui prêtèrent leurs feuillages à Ulysse pour qu'il voilât sa nudité ; jusqu'au cours d'eau où il prit un tub avant de revêtir des vêtements sans tache. Quant au palais d'Alkinoos et de la sage reine Arête, son emplacement ne pouvait faire de doute : il sufîisait de suivre la route que prit Nausicaa, lorsque, étant remontée sur son char, elle fouetta ses mules. Non loin de la demeure du bon prince Phéacien, <( qui en toutes choses préférait la justice », est l'olivette où Ulysse attendit, par respect des convenances, que la jeune fille pût prévenir son père de la visite d'un étranger semblable aux dieux.

Les touristes, enivrés d'homérisme, qui revenaient ainsi de la Mer sauvage, nous dirent encore bien d'autres choses qu'on ne se pardonne pas d'avoir oubliées. Il y avait parmi eux un jeune étudiant néerlandais qui, sans élever d'objections formelles, demeurait en proie aux malaises du doute. Il était fils d'une race qui supporte mal les coups de soleil. Une seule identification lui paraissait indiscutable, parce qu'il l'avait vérifiée lui-même : Y Odyssée en main, il avait reconnu « l'énorme vague » qui roula sur le

rivage le héros persécuté par Poséidon. « Tout le reste, disait-il, me paraît de l'hypothèse. »

Ce jeune Batave prosaïque était un impie. Nous autres religieux enfants du Midi, nous jouissions pleinement de la véracité d'Homère. Et ce voyage dans la vieille fable immortelle nous consolait des fresques berlinoises et des somptuosités cosmopolites de l'Achilléion.

Un ami nous écrit de Vienne que les autorités préposées dans cette aimable ville à la pudeur publique se livrent à de fâcheux excès de zèle. On interdit à la devanture des libraires toute exhibition de nudités, sans excepter de cette mesure les chefsd'œuvre les plus illustres de Fart. Quel est le fonctionnaire autrichien qui a juré de dépasser ainsi notre vicomte de La Rochefoucauld, de chaste mémoire ? La pudeur est une vertu délicieuse chez une femme; chez une administration, elle perd beaucoup de son charme. Les intentions de la censure viennoise sont les plus louables du monde ; par malheur, elles dépassent les limites permises. Et voici Rubens bel et bien convaincu de pornographie I

Défense aurait été faite aux étalages des imagiers d'exhiber les reproductions du célèbre tableau du maître anversois : les Filles de Leucippe. Feu le vicomte Sosthène lui-même n'aurait jamais osé aller jusque-là I Au point de vue de la saine morale domestique, il est évident que les Dioscures ont commis un acte blâmable en enlevant ces deux jeunes

personnes. Circonstance aggravante, ils ont choisi, pour perpétrer ce rapt, le jour même où les princesses messéniennes s'unissaient en noces légitimes à leurs deux fiancés (yerlobte). L'autorité viennoise entend sans doute marquer à Castor et PoUux sa désapprobation. Nous ne saurions le lui reprocher. Il est fâcheux seulement que Rubens soit atteint par contre-coup. Il n'est pour rien dans l'acte lui-même. Son rôle s'est borné à raconter, le plus loyalement qu'il a pu, ce regrettable attentat aux mœurs. Tout au plus pourrait-on lui reprocher d'avoir plaidé pour les divins ravisseurs les circonstances atténuantes, par la manière dont il a exposé le corps du délit. Lorsqu'on se trouve en face du chef-d'œuvre, il est certain que le premier moment d'indignation passé, on se surprend à trouver de vagues excuses aux deux apaches de l'Olympe. Il semble bien que tel a été le sentiment de Rubens. Le maître connaissait à merveille les fables antiques : il avait appris des pères jésuites à lire Ovide dans le texte. Il savait que les Leucippides, après une honorable résistance, se résignèrent à leur sort. Il a choisi le moment où cette résistance dépense ses dernières énergies. Pour se traduire en poses abandonnées, elle n'en est pas moins aussi méritoire que gracieuse. Après tout, cette aventure s'est terminée par un double mariage mythique. Voilà ce que les autorités viennoises ne devraient pas oublier.

Leurs scrupules ne sont pas seulement excessifs ; nous craignons qu'ils ne soient inefficaces. Passe en-

core pour le tableau des Filles de Leucippe. Cette peinture, d'un si joyeux paganisme flamand, appartient au musée de Munich. En interdisant d'en divulguer les reproductions, l'autorité autrichienne peut se flatter qu'elle préserve les bourgeois du Prater, qui se rendent à une cérémonie nuptiale, de la tentation d'imiter les Dioscures. Mais n'est-il pas d'une candeur toute bureaucratique d'empêcher la vulgarisation d'un autre chef-d'œuvre de Rubens : la Petite pelisse ? Les Viennois n'ont qu'à entrer au musée de Vienne pour regarder de tous leurs yeux la peinture elle-même, autrement suggestive que ses traductions en blanc et noir. Alors quoi?

Le mépris du ridicule est une incomparable vertu civique. C'est pousser cette vertu jusqu'à l'héroïsm que poursuivre Rubens et Hélène Fourment pour délit d'immodestie. S'il y eut jamais une âme sans laideur, ce fut celle du grand adorateur ingénu de tous les spectacles de la vie. Telles étaient la candeur de ce païen du Nord et sa foi dans l'innocence du beau qu'il ne pensait point manquer de respect à sa chère et douce Hélène lorsqu'il la peignait en déesse ou en nymphe. A cette franchise tranquillement inconsciente il joignait toutes les délicatesses du mari le plus tendre, à la fois peintre indiscret et époux sans reproche. Les portraits les moins vêtus d'Hélène Fourment ne trahissent d'ailleurs chez le modèle aucun embarras ; la belle créature heureuse ne semble pas souffrir d'être exposée à l'admiration des siècles. La postérité serait mal venue à trouver du

péché là où la femme de Rubens dédaignait d'en voir.

En ses dernières années, déjà atteint du mal qui devait l'emporter, martyrisé par la goutte, surpris dans son triomphal bonheur par cette visiteuse inattendue, la Mélancolie, l'homme de la joie défiait la tristesse en multipliant les aveux publics de la beauté d'Hélène. Un des derniers clients royaux de Rubens fut Philippe IV d'Espagne ; un prince tellement fou de peinture qu'il ne lui suffisait point de posséder Vélasquez. Le roi, morose et dévot, — qu'on se le dise dans le cléricalisme viennois ! — ne redoutait pas les nudités mythologiques. Il avait commandé au maître d'Anvers une série de peintures, d'après les Métamorphoses, pour son pavillon de chasse de Torre de la Parada. Le propre frère du roi, gouverneur des Pays-Bas espagnols, était chargé de suivre le travail et d'en hâter l'achèvement. Le cardinal-infant, don Fernando, n'entendait pas grand'chose à la peinture ; ce soldat, aussi peu clerc que possible, préférait aux arts la chasse et la guerre. Il transmettait de son mieux à l'artiste les exigences du client royal, mais, écrivait-il à son frère, « le sieur Rubens est sur ce point plus compétent que moi ». Après avoir reçu vingt-cinq tableaux, Philippe IV en demanda dixhuit autres. La merveille de cette seconde collection expédiée d'Anvers à Madrid fut le Jugement de Paris. Don Fernando écrivait au roi : « C'est sans doute, au dire de tous les peintres, la meilleure œuvre de Rubens. Je ne lui reproche qu'un défaut, mais à

propos duquel je n'ai pu obtenir satisfaction, c'est l'excessive nudité des trois déesses, à quoi l'artiste a répondu que c'était là que se voyait le mérite de la peinture. » Et le cardinal ajoutait, sans y entendre aucunement malice : « La Vénus placée au milieu est le portrait fort ressemblant de la femme du peintre, la plus belle de toutes les dames d'Anvers. » Puisse cette indulgence d'un prince de l'Eglise apaiser les scrupules de conscience de la censure viennoise I

Il est vrai qne don Fernando, bien que cardinal depuis l'âge de quatorze ans, avait licence de rentrer dans le siècle et de prendre femme si bon lui semblait. Il a même été question de le marier à l'excellente Mlle de Montpensier, la perpétuelle inépousée. Elle n'eût pas dit non, d'abord parce qu'elle ne disait jamais non, et puis parce que ce fringant soldat d'Église lui plaisait fort. « Il était, dit-elle, fort bien fait de taille, quoique petit, autant beau de visage que l'on peut être et parfaitement honnête homme. » Quel malheur que ce mariage n'ait pas eu lieu ! Franchement, don Fernando valait mieux que Lauzun ; Mademoiselle aurait connu, avec le bonheur conjugal, la joie d'être peinte par Rubens. Et nous, postérité, nous saurions si elle n'abuse point de notre crédulité, lorsqu'elle affirme dans ses Mémoires : « J'ai la jambe droite et le pied bien faits. »

Il n'est pas surprenant que les Mémoires de la comtesse de Boigne obtiennent un grand succès. La littérature des souvenirs sera toujours celle de nos préférences. Lorsque par bonheur l'auteur est une femme, et une femme d'esprit, un peu mauvaise langue, qui bavarde agréablement de tout ce qu'elle ignore, notre galanterie naturelle lui réserve un accueil exceptionnel. Nous savons gré particulièrement à celle-ci de taquiner les réputations établies et d'ébranler de vieilles renommées. A vrai dire, il n'y a rien de bien énorme dans les révélations de cette dame curieuse et médisante. Tout ce qu'elle nous raconte, on le savait. Mais elle a la manière, et d'anciens cancans se rajeunissent en passant par sa bouche. Elle est délicieusement irrespectueuse. Dans ses récits joliment babillards, tout le monde, comme on dit aujourd'hui, en prend pour son grade.

Chateaubriand en reçoit pour le sien, lequel reste, malgré tout, un grade assez élevé dans la hiérarchie de nos gloires. Mme de Boigne le soupçonne forte-

ment d'avoir été tenté, en juillet i83o, par les avances que lui faisait la monarchie des barricades. Elle s'amuse à sonder les secrets du cœur de René . Il avoua devant elle qu'il haïssait les Bourbons, « Alors, soyez des nôtres I » lui disaient les tentateurs de l'orléanisme. « Et ces trente volumes qui me regardent! aurait-il répondu. Je ne puis pas démentir toute ma vie I » Mme de Boigne en conclut que le grand vicomte demeura fidèle seulement par point d'honneur, à une cause à laquelle il ne croyait plus. Comme elle est psychologue, elle discerne là une attitude. Parbleu !

Nous donnons volontiers à la malicieuse mémorialiste un certificat de pénétration. Il est certain qu'elle a su lire jusqu'au fond de l'âme de Chateaubriand. Il a pris ce jour-là une attitude et rien de plus. Mais rien de moins aussi. Cette dame spirituelle trouve cela moquable. Se moquer de Chateaubriand, rien n'est mieux porté ; il se trouve que la montre de Mme de Boigne est à l'heure de la critique moderne. Découvrir chez un grand homme de la petitesse, rien ne lance plus sûrement un écrivain. Il demeure établi que Chateaubriand ne renonçait qu'avec regret aux joies temporelles. Grâce à la comtesse de Boigne, voilà donc un point acquis à l'histoire.

Encore une chose que nous savions ! René aimait les ambassades et les ministères ; il était voluptueux et avide de toutes les grandeurs mortelles. D'accord. Mais quand donc en a-t-il fait mystère? Il a toujours

confessé ce « penchant que toute créature bien née a pour le pouvoir ». Seulement, là encore, il y a la manière. Celle de Chateaubriand a passé de mode.

Cet ambitieux passa sa vie à démissionner des charges qu'il avait convoitées, ou à se faire révoquer par ses princes. Si l'on fait loyalement le compte de ce que lui coûta la politique, on constate qu'elle lui revint assez cher. Peut-être n'avait-il pas des convictions politiques bien profondes. On l'accuse d'avoir simulé la foi monarchique. Si ce fut de sa part un calcul, on avouera qu'il s'entendait mal à calculer. Une simulation? On s'y tromperait !...

Qu'on récapitule Lorsque la Révolution éclate, Chateaubriand, ami de Malesherbes, peut trouver place facilement dans les rangs de l'aristocratie libérale. Il n'y a rien d'incompatible entre ses idées de jeunesse et le programme des Constituants. Un ordre nouveau ne l'épouvante pas. Mais la vie publique le tente peu alors ; il part pour l'Amérique, la tête pleine de projets et de métaphores. Là-bas, il apprend le retour de Varennes. Le voilà qui rentre spontanément dans une France dont sortaient alors tous ses pareils. Lorsque la royauté est perdue, il va se battre pour elle, sans l'ombre d'une illusion, par élégance pure, pour le plaisir. Il ne partage aucune des idées de l'émigration, et il émigré, pour faire comme les autres. Il pousse le génie de l'attitude jusqu'à crever à demi, dans un taudis, de misère, de froid et de faim. Après Brumaire, il revient. Le nouveau maître lui sourit. Le

succès d'un livre qui venait merveilleusement à son heure l'associe aux pensées les plus profondes du règne consulaire. Il devient le héros du jour et un des hommes de l'avenir. Bonaparte ouvre devant lui la porte de toutes les ambitions. Le voici ambassadeur de France auprès de la République du Valais. Il n'a plus qu'à se laisser aller au courant de la faveur. A la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien, il jette sa démission à la face du maître. Attitude 1 Oui, c'est entendu ; mais nous en parlons à notre aise. Fontanes ne prenait pas la chose pour une espièglerie ; il voyait déjà son ami fusiUé, Mettons que Chateaubriand ait brisé ce jour-là une carrière qui s'annonçait lucrative et heureuse, pour avoir l'air de faire son devoir, et par fol orgueil. La simulation lui coûtait gros.

Il faisait bien semblant, en tout cas. Ce n'était pas drôle tous les jours d'être brouillé avec Napoléon. Les Bourbons reviennent, il salue leur retour avec une joie frénétique. On ne fait de lui qu'un courtisan comme les autres ; pour premier bénéfice, il recueille le ridicule d'un portefeuille à la cour de Gand. Après la seconde Restauration, il est « ultra » ou se croit tel ; Louis XVIII et Decazes lui semblent deux dangereux jacobins. Il le dit. On le révoque du titre de ministre d'État. Il demeure huit ans en disgrâce. Enfin, il arrive au pouvoir, il est aux Afi"aires étrangères, il dispose de la paix et de la guerre : le rêve de toute sa vie est réalisé.

Résultat : une révocation. Et quelle révocation !

La plus brutale, la plus humiliante qui puisse être infligée à un homme public I II quitte le ministère, sous les rires de son antichambre. Cette aventure le rendit libéral pour le restant de ses jours, mais bourbonien quand même.

A la fin de la Restauration, il rêva d'une retraite paisible dans la ville du repos. Pendant son ambassade de Rome, il voulut sincèrement finir ses jours à Saint-Onuphre, auprès de la cellule mortuaire du Tasse. Ses fonctions diplomatiques lui laissaient assez de loisirs pour qu'il pût s'amuser à de belles chimères. Il allait cueillir des résédas et des anémones près du tombeau de Cecilia Metella. Il se croyait enfin fixé, tranquille et mourant lentement d'une mort admirée. « Ce moment est le seul de ma vie oii j'aie été complètement heureux, oii je ne désirais plus rien, où mon existence était remplie, où je n'apercevais jusqu'à ma dernière heure qu'une suite de jours de repos. Je touchais au port. J'y entrais à pleines voiles, comme Palinure : inopina quies. »

Alors, Charles X s'avisa d'appeler M. de Polignac aux afiaires. Chateaubriand, estimant cjue le président du conseil était un agité dangereux, sauta sur sa plume et envoya sa démission. A soixante-deux ans, il brisa volontairement son dernier rêve. Quelle singulière manière avait cet ambitieux d'aimer les grandes places et les gros traitements !

Et il les aimait I II les aimait beaucoup et c'est cette secrète faiblesse qui donne à son attitude, à

sa pose, si l'on veut, tant de réelle grandeur humaine. Il avoue, dans une des pages les plus -vraies des Mémoires d' outre- tombe , qu'il lui en coûta <( d'abdiquer l'empire des arts à Rome », et de renoncer à un traitement de deux cent mille francs pour aller se mettre une fois de plus aux gages des libraires. Cet aveu, il le fait sur un ton de bonhomie ironique, où il n'y a plus rien d'abencerage, comme un bon vieux monsieur qui obéit au point d'honneur, la tête haute et le cœur gros. Des amis lui écrivaient : « Nous espérons bien que vous allez démissionner! » Il remarque : « Je fus choqué de cet officieux intérêt pour ma bonne renommée. » La plupart de ces conseilleurs d'héroïsme oublièrent d'ailleurs de démissionner pour leur propre compte. Un an après, le vieux chevalier désargenté résistait aux agaceries du Palais-Royal et quittait volontairement la pairie, par fidélité à des autels auxquels son cœur ne sacrifiait plus.

Et dire qu'il n'était pas légitimiste ! Qu'eût-il donc fait de plus, s'il l'avait été ! Une jolie miss de l'émigration avait dit de lui : « Il porte son cœur en écharpe. » Il porta en écharpe aussi la foi monarchique. Si c'est mentir, il a menti comme on ne sait plus guère mentir. « En fait de devoir, disait-il, j'ai l'esprit primesautier. »

Il y a là quelque chose qui a échappé à Mme de Boiffne.

On est allé dernièrement honorer Jean-Jacques à Montmorency, et ce fut une belle occasion de dire du bien de la vertu. Rousseau a passé sa vie à souhaiter d'être vertueux; des circonstances diverses l'empêchèrent de remplir tout son vœu. La postérité lui sait gré de ses intentions. Elle lui sait gré surtout de son génie. Les pèlerins de la vallée de Montmorency, s'ils avaient eu le loisir de prolonger leur promenade de l'autre jour, auraient pu rencontrer le souvenir de quelqu'un qui n'eut point le génie du style, mais qui fut vertueux tout à fait Le coquet village de Saint-Prix a servi de décor à une destinée conforme à la morale de Jean-Jacques. Et c'eût été rendre encore hommage à Rousseau que de faire une halte devant la petite maison de Michel Sedaine.

Cette gentille demeure sert aujourd'hui d'abri à une œuvre de bienfaisance. L'humble domaine du maçon-poète appartient à une femme de cœur, qui est en même temps une femme d'esprit. Mme Emma Guieysse-Frère a pensé que la maison de

Sedaine devait être consacrée au bien. Elle a voulu en outre ressusciter tous les souvenirs qui dormaient doucement sous les vieux murs. Les dames de France savent conter délicieusement. Le livre de Mme Guieysse, Sedaine, ses protecteurs et ses amis, nous repose des littératures féroces. C'est moins un livre qu'un aimable récit de grand'mère. Il n'est pas d'histoire plus édifiante à dire aux petits-enfants que celle de ce gars parisien qui devint, toujours sans le savoir, un des hommes les plus célèbres et les meilleurs de son temps.

Sedaine n'avait pas encore trouvé de biographe. Sa mémoire était embaumée dans la légende. On pouvait craindre qu'une enquête minutieuse ne lui portât quelque dommage. La critique moderne a des curiosités cruelles ; elle fait aux poésies une chasse implacable. Nous venons détourner tout autour du bonhomme Sedaine ; il n'y a pas le plus petit scandale à découvrir dans sa vie. Il a vraiment vécu comme Rousseau exigeait que vécussent les autres. N'étant pas moraliste de profession, il a pratiqué la morale, tout bonnement, sans le faire exprès, par propreté naturelle et dans l'état parfait de simplicité. Lors du voyage triomphal de Voltaire à Paris, Sedaine ne manqua point d'aller, quai des Théatins, demander au patriarche sa bénédiction. Voltaire l'accueillit par ces mots : « Ah ! c'est vous, monsieur, qui ne prenez rien à personne 1 » Le grand diseur de vérités résumait ainsi, en une courte phrase, toute la louange du

brave homme qui s'inclinait très bas devant lui. Voltaire comprenait que celui-là n'était pas un confrère comme les autres. Avec un peu de dédain peut-être, mais aussi avec beaucoup de respect, il décernait à ce collègue de l'Académie française le premier en date des prix de vertu .

C'est avec ce prix sous le bras que Michel Sedaine se présente. Ce n'est pas tout. Sa solide gloire donne à réfléchir sur la vanité de la littérature. Car enfin, on ne peut écrire une histoire du théâtre sans accorder un chapitre à l'auteur du Philosophe sans le savoir. Le chef-d'œuvre que Diderot promettait de faire, un ignorant, un innocent, le moins homme de lettres des êtres humains, l'a fait un beau soir. Avec l'absence totale de ce qui s'appelle « du talent », est-il donc possible d'avoir une heure de génie ? Il faut bien le croire, puisque Victorine est immortelle, et qu'elle est toujours là dans la coulisse, pour faire les lendemains des succès bruyants. Nous la verrons reparaître un de ces jours, peut-être plus tôt qu'on ne pense, et son ingénuité semblera neuve. Celui qui l'a mise au monde, non moins candide qu'elle, maniait la plume comme son marteau de tailleur de pierres. Ce maçon bousillait l'ouvrage littéraire. Moins gauche, plus conscient, il n'aurait jamais osé ce qu'il a osé, l'escalade par-dessus les théories et les formules, le naïf retour à la vérité et à la vie.

Hélas ! oui, au point de vue professionnel, Sedaine n'avait pas de talent. Ses poésies fugitives

LA MAISON DE SEDAINE 6i

sont à pleurer. Il serait facile d'extraire de ses œuvres complètes un sottisier qui eût procuré à Flaubert des gaietés frénétiques. La Harpe, cuistre sans pitié, lui a consacré ce qu'on nommerait aujourd'hui « l'article rosse ». Il le loue hypocritement « de s'être élevé jusqu'à la place de secrétaire de l'Académie d'architecture et même à celle d'académicien français, quoiqu'il eût à peine quelque théorie de l'architecture et qu'il n'en eût aucune de la grammaire ». La Harpe s'acharne sur sa victime : « Je ne sais s'il était en état de bâtir une maison ; mais je suis sûr qu'il n'était pas capable de se rendre compte de la construction d'une phrase. » Suivent des citations à l'appui. Dans une pastorale de Sedaine, La Harpe cueiDe ces deux vers :

Les pères seraient trop heureux

S'ils voyaient remplir tous leurs vœux.

Le mauvais pédant fait observer qu'il n'est pas besoin d'être père pour avoir cette conception du bonheur parfait. Evidemment, le bon Michel a de-» vancé ici Gommerson, qui aimait à terminer ses lettres intimes par cette formule : « Soyez heureux ! C'est là le vrai bonheur ! » Les idées générales inspiraient mal Sedaine. Il a dit ailleurs :

Mourir n'est rien, c'est notre dernière heure !

et cette fois encore, la forme n'est pas à la hauteur de la pensée. Les écrivains de métier partageaient

les sévérités de La Harpe. Le pauvre Sedaine ne fut élu membre de l'Académie qu'à sa quatorzième candidature. On le mit sur la sellette. Lemierre lui adressa ce compliment de bienvenue : « Occupé de multiplier les plaisirs du public, jaloux de courir à l'effet théâtral, vous n'avez toujours pu éviter les négligences du style. L'aveu que vous venez de faire vous-même à cet égard vous excuse et vous honore. » En effet, l'inoffensif récipiendaire avait confessé gentiment : « Peu de pureté dans mon style, peu de correction, encore moins d'élégance, voilà mes fautes. La constance seule que j'ai mise à solliciter votre suffrage a pu les faire excuser. » Sedaine savait donc parfaitement qu'il n'avait pas de talent, et en cela il témoignait d'un rare génie. Il a fait néanmoins deux chefs-d'œuvre : son Philosophe sans le savoir et sa propre vie. Il se construisit, en matériaux durables, un tranquille bonheur. S'il a su si bien peindre Victorine, c'est qu'elle souriait à son foyer. Ce Parisien finaud se fit aimer en cheveux gris d'une adorable jeune fille. Suzanne Sériny envoya des sommations respectueuses à sa mère pour épouser un mari de quarante-cinq ans. Il faut lire, dans le charmant livre de Mme Guieysse-Frère, cette idylle de pure bourgeoisie. Ces parfaits époux logeaient l'hiver, aux frais du roi, dans l'appartement du Louvre réservé au secrétaire perpétuel de l'Académie d'architectiire. Ils passaient les étés dans la maisonnette de Saint-Prix que Sedaine, après de longues convoitises,

avait achetée quatre mille livres, plus une rente de cinq livres à la paroisse. Grétry venait passer ses dimanches dans le jardinet de vingt-deux perches. On chantait des ariettes, on célébrait la philosophie naturelle, et le maître de la maison improvisait des bergeries. Ces bonnes gens, qui avaient été chastes sous Louis XV, restaient doux sous Robespierre, (f Ayant vu tous leurs vœux remplis, ils étaient heureux. » Et ils pensaient que tout le reste est littérature.

Les journaux de New- York nous apprennent que le ministre de la marine des Etats-Unis est légèrement souffrant. Nous faisons pour sa prompte guérison les vœux les plus sincères. Ce haut fonctionnaire américain est pour nous presque un compatriote. Il porte un nom qui a joui pendant quelque temps en France d'une certaine notoriété : il s'appelle M. Bonaparte.

C'est vraiment gentil de s'appeler Bonaparte et d'être citoyen de l'Union. Ce ministre des Etats-Unis est le propre neveu de Napoléon. A vrai dire, Napoléon y est pour peu de chose ; n'empêche qu'il a eu des neveux pires. Celui-là du moins réalise un de ses souhaits les plus chers. L'empereur destinait son frère Jérôme à la marine : « C'est sur mer, lui écrivait-il, qu'il y a de la gloire à conquérir. » Jérôme ne consentit à naviguer qu'à ses moments perdus ; son descendant, en se conformant à la pensée napoléonienne, réconcilie définitivement la famille Patterson avec l'ombre irritée de l'empereur.

Nous avons connu, à la fin du second Empire, un Parisien, plus spirituel que sensé, qui conspirait au café de Madrid. Par horreur de la banalité, il avait choisi une opinion politique dans laquelle il s'était assuré de ne pas souffrir de l'encombrement : il était pattersonniste. Cet homme paradoxal est mort sans avoir assisté au triomphe de sa cause. S'il peut apprendre que la grande république du Nouveau- Monde demande des ministres à la lignée des Bonaparte- Patterson, se considérera-t-il comme vengé ? Il n'y en a pas autant pour tous les conspirateurs.

Il est amusant à relire, ce roman de Jérôme Bonaparte et d'Elisabeth Patterson. M. Frédéric Masson nous l'a conté jadis dans cette histoire de Napoléon et sa jamille, dont le septième volume vient de paraître. Le savant et intrépide historien est le moins bonapartiste des napoléoniens. Il met autant de sincérité que de zèle à excepter les napoléonides du culte qu'il a voué à leur chef. La seule opinion à laquelle il paraisse tenir passionnément, c'est que Napoléon était un homme de génie ; en bonne justice, on peut lui passer cela. Pour tout le reste, son souci premier €st de dire la vérité quand même ; et comme ses livres sont infiniment variés et instructifs, tout le monde finit par y trouver son compte.

M. Frédéric Masson a été le seul écrivain d'his-

toire qui ait donné un récit complet de cette idylle

^^ de Baltimore, à laquelle la république américaine

^H-doit un de ses ministres. Quelle jolie pièce ! On y

^Hvoit Réjane.

Le premier acte est tout fait. Jérôme est présenté à la famille Patterson ; il a vingt ans et il est le frère préféré du premier consul. Un bal à Baltimore. Fondation de l'institution américaine du flirt par miss Elisabeth, plus familièrement Betzy, dite « la belle de Baltimore ». Serments échangés entre la merveilleuse jeune fille et l'enseigne de vaisseau qui porte l'uniforme des hussards de Berchiny.

Second acte de comédie pure. Chez le consul de France. Ce fonctionnaire éprouve quelque embarras. Il voudrait ne pas se brouiller avec le frère du maître des Français et voudrait moins encore mécontenter le maître lui-même. Le jeune Jérôme profite du trouble de l'agent consulaire pour lui emprunter énormément d'argent (M. Lérand serait excellent dans le rôle du consul).

>'ous le répétons, la pièce peut entrer demain en répétitions. Elle serait tour à tour poétique, pathétique, bouffonne et amère. Jérôme et Betzy se marièrent d'après les lois américaines, en dépit des ordres venus de France. La jeune fille comptait sur sa beauté pour charmer le Monstre. Le Monstre prit le bon moyen pour résister à l'enchantement ; il refusa de voir la Sirène.

Sans aller aussi loin que notre ancien camarade du café de Madrid, on ne peut se défendre d'une tendresse voluptueuse pour Elisabeth Patterson. Cette belle personne audacieuse aurait le public pour elle. Elle avait de jolis mots de situation. Quand elle débarqua à Lisbonne, notre chargé d'affaires Sérurier,

à qui Napoléon, devenu empereur pendant la lune de miel des deux révoltés, avait envoyé des instructions fort nettes, lui intima l'ordre de se séparer de son époux. Toutefois, en Français galant, il demanda ce qu'il pouvait faire « pour miss Patterson ». La réponse de Betzy finirait heureusement un troisième acte : « Dites à votre maître que Mme Bonaparte est ambitieuse et qu'elle réclame ses droits comme membre de la famille impériale I » C'est bien américain.

Le reste est moins gracieux. Il fallut bien céder. Jérôme, persécuté, se laissa faire général de division, prince du sang et roi de Westphalie. Elisabeth et son fils vécurent loin du mari et du père. Jérôme écrivait bien de temps en temps à la belle de Baltimore : « Tu sais que je n'aime que toi 1 » Les demoiselles des Etats-Unis sont sceptiques : la délaissée finit par douter de ce grand amour. Son ex-époux lui proposa sur le tard de venir habiter un château de Westphalie avec son fils. Cette offre rappelle ce que Chilpéric, dans la fantaisie mérovingienne d'Hervé, disait à Frédégonde : « Ne pleure pas ! je viendrai te voir le jeudi. » Elisabeth Patterson riposta par une réplique dont M . Sardou serait satisfait : « La Westphalie n'est pas un royaume assez grand pour contenir deux reines. » C'est la création du mot « rosse » ; une date historique.

M. Masson nous apprend enfin que tout se termina par une indemnité. Betzy reçut de l'empereur la proposition d'une pension mensuelle de 5ooo

francs. Elle préféra toucher i5ooo francs par trimestre, sans doute pour n'être humiliée que quatre fois par an (Les âmes féminines ont de ces délicatesses). Le roi Jérôme fut affligé et il l'écrivit. Il écrivait beaucoup. On prétend qu'il reçut cette réponse : « Je préfère m'ahriter sous les ailes d'un aigle que d'être suspendue au bec d'un oison. » Mais la lettre n'est pas au dossier ; on ne la connaît que par une tradition de famille. Hélas! le dénouement de lïdylle rappelle les pièces de l'ancien Théâtre-Libre première manière. Il fallut attendre le second Empire. Napoléon III était bon enfant ; il invita le fils d'Elisabeth à dîner aux Tuileries. Néanmoins les Bonaparte-Patterson paraissent avoir renoncé au trône de France. — Pourquoi?

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