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LE BONHOMME ANDERSEN

conscience, avec la joie mêlée d'orgueil, en chérissant un grand homme de Danemark, de n'être point en désaccord avec les Danois. Pourrions-nous en dire autant de tous les enthousiasmes parisiens que nous avons exportés en terre Scandinave ?

Un homme exquis, une vie exemplaire, une œuvre charmante, voilà donc ce que nous avions raison de discerner chez Andersen. 11 nous souvient d'une touchante anecdote que racontait Philarète Chasles, à son cours du Collège de France. Andersen, né dans la misère, condamné dès l'enfance à de rudes métiers manuels, n'avait appris les lettres qu'à l'école du soir. A vingt ans, il n'était encore qu'un grand écolier. De cette initiation tardive, il lui resta toujours quelque chose d'enfantin et de candide. Devenu célèbre et heureux, il fît son tour d'Europe et s'en vint à Paris, dans le Paris plein de génie et de gloire du régime de Juillet. Le but principal de son voyage était d'entendre une tragédie française interprétée par Rachel. Des amis le conduisirent à une représentation de Phèdre. Quelques instants avant le lever du rideau, le bon conteur danois se retira au fond de la loge. On le vit s'agenouiller dans l'ombre et faire de grands signes de croix. Il était en prière. Il demandait ardemment au bon Dieu de le mettre dans l'état de grâce nécessaire à un poète chrétien qui va écouter Mlle Rachel. Cette oraison le préparait à l'extase. Ainsi muni spirituellement, il se sentait digne de la haute joie artistique à laquelle il aspirait depuis tant d'années.

Nous ne savons rien qui soit plus « racinien » que ce trait d'un Danois. Il faut espérer que quelqu'un a pu raconter à Rachel de quel magnifique hommage son génie avait été honoré ce soir-là. Elle était femme à respirer le parfum de cet encens de qualité supérieure. Celle qui, en voyant Guizot à la tribune, poussait ce cri : « Je voudrais jouer avec cet homme-là ! » pouvait comprendre que jamais adorateur ne l'avait saluée plus bas que le bonhomme Andersen. Et qu'on ne croie pas que c'était un naïf. Ses satires restent des modèles de raillerie élégante ; ce lyrique si tendre avait des heures d'ironie à la Voltaire.

Mais ces âmes du ISord prennent les choses de i'esprit terriblement au sérieux. Nous autres Latins, nous apportons plus de familiarité dans nos rapports avec le divin. Nous tutoyons les dieux : c'est une vieille habitude méditerranéenne. Quand nos tragédiennes reviennent d'une tournée, nous n'aurons jamais l'idée d'entrer en oraison pendant qu'elles se préparent à entrer en scène. Il est vrai qu'on demande qu'elles soient décorées. Chez nous, l'enthousiasme littéraire est depuis longtemps laïcisé. Il convient de penser que c'est un progrès.

Le prince Robert de Bourbon, qui vient de mourir, était monté sur le trône de Parme dans la sixième année de son âge ; il n'avait pas onze ans lorsqu'il dut en descendre. L'histoire ne lui reprochera point d'avoir abusivement régné. Elle ne lui fera d'ailleurs aucun reproche, car ce fut un parfait galant homme et le plus discret des souverains déchus. Il mettait sa chevalerie à ne point conspirer. Aussi l'Italie du Risorgimento avait-elle jugé inélégant et superflu de lui interdire son ancien duché. Par une bizarrerie de la destinée, ce prince italien, dépossédé de ses Etats héréditaires, exerçait en terre française une manière de seigneurie. Ne pouvant plus être duc de Parme, il était souverain à Chambord. Il réalisait le type accompli de cet être heureux que le bon Stéphane Mallarmé appelait « un hoir » . Le neveu d'Henri V régnait en Sologne sur un domaine de cinq mille hectares, contenant plusieurs fermes et quatre cents vassaux; une commune de la République française lui appartenait quasiment. C'est ainsi que se com-

porte le Code civil, lorsqu'il se mêle de faire une gracieuseté aux Capétiens.

On sait par quelles aventures a passé ce grandiose et triste château de Chambord, qui fut la folie de François I". Tous les Valois firent leurs délices du « bastiment de Chamboure ». Encore inachevé, il enthousiasmait Brantôme. « Tout imparfaict qu'il est, il rend tout le monde en admiration et ravissement d'esprit. » Les rois venaient y chercher la délectation de la chasse aux daims. Louis XIV lui porta un tel amour qu'il le fit royalement gâter par Mansard. Molière y donna les deux premières de Pourceaugnac et du Bourgeois gentilhomme. LouisXV s'en désintéressa. Il y logea Stanislas, ainsi qu'il convenait à un gendre qui préférait savoir ses beauxparents à la campagne. Stanislas et sa digne épouse ont laissé sur les bords du Cosson le souvenir de leurs vertus. Catherine Opalinska édifiait de sa piété la population. Le brave roi Leczinski travaillait peutêtre à l'augmenter : les archives de la petite commune de Chambord contiennent un nombre considérable d'actes de naissance où il intervient comme parrain. Honni soit qui mal y pense I Stanislas rendait la justice assis sur l'herbe ; il a régné là en veste de chambre. Après lui, ^^nt Maurice de Saxe qui fit, dans son apanage, manœuvrer des uhlans, paître des chevaux de l'Ukraine et chanter Mme Favart. Avec la Révolution, Chambord connut une heure difficile. Une société de quakers anglais demanda à acquérir le domaine pour y installer des manufactures.

La requête fut repoussée, « en raison des maximes de la secte des quakers qui ne pouvaient s'accorder avec les principes du gouvernement républicain ». Chambord resta « bien national » , mais ses meubles devinrent la proie des fripiers. Napoléon, après en avoir fait le chef-lieu de la quinzième cohorte, l 'érigea pour Berthier en principauté de Wagram. Le majorât était grevé de la charge des travaux de restauration et doté, à cet effet, d'une rente de Booooo francs à prélever sur le produit de la navigation du Rhin. Berthier n'accepta que la rente ; il négligea Chambord et vint seulement, pendant toute la durée de sa seigneurie, y passer deux journées de chasse. Sa veuve, privée des 5ooooo francs, obtint de Louis XVIII l'autorisation de mettre le domaine en vente. Déjà la bande noire tournait autour du monument de Trinqueau. Il était perdu.

Ce fut alors que s'organisa la souscription nationale pour gratifier l'Enfant du Miracle de ce joujou géant. L'équité commande de reconnaître que M. de Galonné et les municipalités royalistes sauvèrent ainsi Chambord de la ruine. Il en eût été de lui comme de Sceaux et de Marly. Les souscriptions furent innombrables. Leur enthousiasme était-il spontané ? Il n'est pas défendu à un gouvernement de contribuer à l'élan des âmes généreuses. L'armée renonça à un jour de solde. Cette démarche l'honora ; avouons qu'il eût été contraire à la discipline militaire de soumettre ce patriotique sacrifice au référendum des casernes. Les souscriptions particu-

Hères allèrent de 5ooo francs à 25 centimes. Toutes les villes de France votèrent des subventions. Caen s'était émue la première à l'idée que Chambord pouvait « tomber sous la hache sacrilège des Vandales ». Seul, Paul-Louis Courier grogna dans son coin. Il écrivit un petit pamphlet qu'il est obligatoire de considérer comme un chef-d'œuvre. Laissons le Simple discours du vigneron de la Chavonnière jouir paisiblement de ce titre. Pour conserver à ces pages leur situation littéraire, il suffit de ne les point relire. Rien ne se démode autant que l'ironie. Aujourd'hui, celle de Paul-Louis nous montre des grâces un peu fanées. Documentation médiocre et point de vue « pignouf ». Emporté par son ardeur de rural, Courier s'écrie : « Je fais des vœux pour la bande noire. Je prie Dieu qu'elle achète Chambord. »

Dieu n'exauça point le vœu du vigneron voltairien qui n'aimait pas la vieille architecture française. Et Chambord, acquis pour un million et demi, devint la propriété du duc de Bordeaux. Louis-Philippe essaya bien de déposséder son jeune cousin. Ce fut une belle lutte, dans les maquis de la procédure, entre l'administration des Domaines et la branche aînée ; elle dura dix ans. De procès en procès, on alla à la Cour de cassation. Le procureur général Dupin fit débouter définitivement l'Etat. Ce jurisconsulte aimait à affirmer son indépendance vis-à-vis du pouvoir présent en souriant aux pouvoirs futurs. C'était un rêveur. Il appelait cela poétiquement « se garder à carreau ». Cette fois, il se garda si bien à

carreau que la famille de Bourbon en garda Chambord.

Elle le garde toujours. Ne récriminons pas. Il ne saurait être question d'une revendication quelconque . Tout au plus pourrait-on observer mélancoliquement que les souscripteurs de 1820 entendaient surtout conserver à la France une des merveilles de son génie. C'eût été de la part du comte de Chambord un beau geste de rendre à la patrie ce morceau d'ellemême. On ne manqua point de le dire, lorsqu'on apprit que des princes italiens, lointains, inconnus, devenaient, en vertu du Code Napoléon, suzerains au vieux pays de Loire. D'aimables suzerains, hâtonsnous de le répéter, libéraux, hospitaliers, qui consacrèrent de grosses sommes à d'intelligentes restaurations. Les vingt enfants du feu duc de Parme continueront ses traditions, nous en sommes persuadés. Souhaitons seulement que nul d'entre eux ne s'avise de faire de la grande demeure abandonnée un lieu de plaisir. Ramener la vie à Chambord, ce serait une profanation.

Il est si beau ainsi, si désespérément symbolique, ce chef-d'œuvre absurde, magnifique et vain. C'est aujourd'hui surtout qu'il réalise ce que lui demandait Du Cerceau : « rendre un regard merveilleusement superbe ». Sa visite dispose aux pensées graves. Rien de plus fièrement solitaire ; tout, jusqu'à un certain comique, y prend une douceur majestueuse. On admire dans ce palais sans hôtes toute une carrosserie commandée trop tôt ; on y voit encore des ta-

pisseries au petit point qui, en trahissant un goût décoratif aboli, témoignent de la foi la plus pure. Chambord, c'est le musée des Chimères. Que la joie moderne lui soit épargnée ! Imagine-ton des trompes d'automobiles éveillant brusquement de son sommeil la Monarchie légitime au bois dormant I . . .

Stendhal n'a pas encore « son monument », et les stendhaliens s'en affligent. Le retard n'a pourtant rien de scandaleux. Le grand sceptique disait, à la fin de sa vie : « Je ne serai vraiment compris des Français que vers 1880. » Si, comme on nous le fait espérer, l'inauguration du monument de Beyle est prochaine, l'auteur de la Chartreuse de Parme n'aura réellement attendu le bronze ou le marbre qu'une trentaine d'années. C'est le minimum du délai de rigueur pour qu'une renommée s'installe solidement dans la piété populaire. Heureux ceux dont l'apothéose est tardive I Heureuses les statues érigées à leur heure I Les panthéonisations viennent généralement trop tôt ou trop tard. Nous laissons aux morts immortalisés le choix entre ces deux verdicts de la foule : « Déjà ! » ou « Enfin ! » Des deux cris, c'est le second qui fait un beau bruit. Aucune oraison funèbre n'en surpassera jamais l'éloquence.

Mais, dira-t-on, faire attendre si longtemps un hommage public à un génie tel que Stendhal, n'est-ce

pas une frivolité bien française ? Lorsque nous sommes mécontents de nous-mêmes, ce qui se produit fréquemment, nous usons volontiers de cette formule : « Cela ne se passerait pas ainsi en Angleterre ! » Nos amis les Anglais ont en effet le génie de l'opportun. N'empêche qu'il leur arrive, comme aux camarades, d'imposer de trop longs stages à leurs plus hautes gloires. Nous lisions, pas plus tard qu'hier, dans un journal de Londres, qu'on procédera, cet été, sous les voûtes de la cathédrale de Saint-Paul, à l'achèvement du monument de Wellington. Le duc de fer est mort en i852. Il aura donc attendu jusqu'à l'exposition franco-britannique de 1908 le dernier rite de son apothéose. Un demisiècle de provisoire! Est-ce assez français?...

S'il est une gloire sanctifiée dans tout le Royaume- Uni, n'est-ce pas celle du vainqueur de Napoléon? Marlborough, Nelson, Wellington, celte trinité militaire a l'âme anglaise pour sanctuaire. Ce sont presque des héros bibliques. Wellington, lui, a savouré, dégusté son immortalité ; il s'est vu embaumé \ivant. Nul homme, en aucun pays, en aucun temps, n'a pris de pareilles arrhes contre l'oubli. Il a présidé lui-même à l'inauguration de sa statue équestre. Lors de l'exposition de i85i, l'Angleterre le montra à l'Europe comme on montre un monument historique. A la Chambre des lords, la moindre parole proférée par le vétéran octogénaire s'écoutait dans un silence religieux. On disait « le duc », du même ton que les Français, autrefois, avaient dit « le roi »,

pour Louis XIV, et « l'empereur », pour Napoléon. Les dernières années de Wellington, ce n'est pas la vieillesse d'une créature mortelle, c'est la durée d'une idole. Vint un jour où il daigna mourir. Lorsque la nouvelle de cet incroyable accident fut télégraphiée de Walmer Castle, l'immense monde britannique prit un deuil filial. Tous les clochers se turent. On chercha dans la Bible, le plus anglais des livres, des formules dignes du héros: « Un puissant prince a quitté Israël ! » s'écriaient les ministres anglicans. Et tandis que le convoi funèbre s'acheminait vers Londres, les paysans lui faisaient cortège avec des torches. Cette pompe populaire dépassa en splendeur toutes les magnificences officielles. Les professionnels des funérailles imaginèrent des merveilles ; ils ne firent pas mieux. Jamais pourtant la foule londonienne ne reverra des obsèques semblables. Une altesse royale en dirigeait l'appareil militaire. Toutes les nations portaient le deuil du soldat qui avait été feld-maréchal de toutes les armées ; des bâtons de commandement, prussien, autrichien, hanovrien, portugais, russe, étaient joints à l'épée de Waterloo . Sur les coussins de pourpre, à côté de la Jarretière, brillait l'ordre du Saint-Esprit, un ancien cadeau de Louis XVIII reconnaissant. Les victoires du duc étaient écrites sur la plate-forme du char funèbre. Un seul nom se gravait dans les âmes. C'était l'homme heureux du i8 juin i8i5 qui venait se reposer à Saint-Paul de la fatigue d'avoir vaincu Napoléon.

Cet adieu solennel ne suffit point à la piété anglaise. On rêva d'édifier, dans la vieille église métropolitaine, si riche en souvenirs, le plus fastueux des cénotaphes. Napoléon avait attendu longtemps le sien. Le duc de fer dut attendre aussi, ni plus ni moins qu'un héros français. Le plus clair de son génie lui était venu du don de ne point se presser. Cette patience légendaire eut à subir une épreuve suprême. Qu'aurions-nous fait, nous autres Français, gens de bureaucratie et de fonctionnarisme, ayant à installer dans notre Panthéon une gloire nationale ? Nous aurions, n'est-il pas vrai, nommé d'abord une commission. Et cette commission, qu'aurait-elle proposé? D'organiser un concours. Nous nous reconnaissons bien là.

Consolons-nous ! Les choses ne se passent point si différemment en Angleterre. II y eut commission et il y eut concours. Les artistes envoyèrent des projets, dont quelques-uns parurent inexécutables. Le choix du lauréat fut laborieux. On se décida, après bien des palabres, non sans beaucoup d'intrigues et de plaintes. Les ressources de l'entreprise avaient été mal calculées ; il y eut mécomptes sur mécomptes, et mille misères, et tous les déboires. Lorsque le sculpteur Stevens mourut, en 1875, son œuvre n'était pas achevée. En 1892, le monument de Wellington attendait toujours, dans la cour du consistoire de Saint-Paul, qu'on l'accueillît sous les voûtes de l'église. Sans l'énergie de sir Frédéric Leigthton, il y serait encore. Le dernier travail, venons-nous

d'apprendre, ne sera terminé que l'été prochain. Demain seulement, le duc se dressera, sur son cheval de bronze, au-dessus de ce monument dont on disait déjà, du vivant du statuaire, qu'il serait incomparable. « Probably the Jînest plastic ivork of modem times. » Ah ! que cette anecdote anglo-saxonne ressemble donc à une anecdote de chez nous 1

Le plus Anglais des Anglais, le lord des lords, aura souffert, à l'exemple de Napoléon, de la lenteur administrative, cette misère toute française. Il avait aussi, au cours de sa glorieuse vie, fait connaissance avec un genre de mésaventure dont, semble-t-il, les surhommes de France n'ont point le monopole. Le soldat triomphal de Waterloo, comblé d'honneurs, eut la fantaisie d'être ministre. Il habitait vivant sa légende ; cela ne lui suffit point. Il quitta l'Empyrée pour la politique. La vie ministérielle de lord Wellington ne fut point protégée par les dieux. La « bataille de la Réforme » était-elle plus difficile à gagner que celle de Mont-Saint Jean ? Le duc avait gardé l'habitude de célébrer avec ses fidèles l'anniversaire du i8 juin. Celui de l'année 1882 lui donna des sensations inconnues. Le populaire de Londres vint siffler sous ses fenêtres et briser ses carreaux. On ne voulait plus rien savoir du guerrier victorieux ; l'obstiné tory cachait le héros. Lord WeUington fut long à pardonner à son peuple cette heure d'ingratitude. Il avait fait pendant l'émeute griller les fenêtres de son palais. Il lui plut de conserver ce système de défense comme une leçon à son usage et pour l'édi-

fication de l'humanité. Il fit cela avec son flegme coutumier, froidement, princièrement, sans phrases : « Lorsqu'il s'échaufife, il raisonne encore » , a dit un témoin de sa vie. a Voyez I disait-il à Pozzo di Borgo, en lui montrant les fenêtres symboliques. Vous vous souvenez de ma popularité au lendemain de Waterloo, de ma rentrée à Londres? En quelle disgrâce je suis tombé ! » Est-ce que par hasard il n'y aurait point d'histoire française, ni d'histoire anglaise, ni de psychologie des races, mais tout simplement une histoire humaine?

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