LE JACOBIN BEETHOVEN
méprisait les rois. « Avez-vous \n Sa Majesté? » demandait Lamartine à un diplomate de i848. « Est-ce que je vois ces gens-là ? » riposta l'ambassadeur offensé. Déjà, en l'an VI, le souverain futur de la Suède entendait ainsi la fierté diplomatique. S'il parlait de l'empereur de Russie aux ministres de François II, Bernadotte s'abandonnait à des épanchements peu protocolaires : « Bientôt, disait-il, ce tigre à face humaine sera attaqué au cœur de ses États. » Le général était plus réservé avec les dames. Il se vantait de leur tenir « un langage conforme à leur sexe ». Avec l'impératrice il causait musique, et tout se passait bien entre la fille des Bourbons de Sicile et l'ogre français.
Abonné à l'Opéra de Vienne, Bernadotte se piquait de dilettantisme. A l'hôtel GeymûUer, les concerts devaient être peu ordinaires, avec Kreutzer et Hummel, avec Beethoven, le plus assidu et le plus fêté. La légende veut même que Beethoven ait reçu de son grand ami jacobin le conseil de dédier à Bonaparte une symphonie. La chose nous paraît des plus douteuses. L'ambassadeur du Directoire haïssait déjà l'homme de Campo-Formio. D'ailleurs, le bonapartisme, tout plutarquien, de Beethoven n'avait besoin d'aucun excitant. Le musicien révolutionnaire aimait spontanément alors les hommes et les choses qui venaient de France. Le citoyen ambassadeur payait bien les artistes. Il faisait mieux, il les traitait égalitairement. Entre deux sonates, on prédisait l'écroulement prochain de tous les trônes. Cependant, la
canaille viennoise venait siffler sous les fenêtres et insulter le drapeau tricolore. Ce soir-là, Bernadotte donnait à dîner. Il descendit dans la rue et menaça de charger. Cette diplomatie, sabre au poing, lui convenait mieux que l'autre. Il fut très crâne et parfaitement digne.
Qui sait si Beethoven ne dînaitpas, le i3 avril 1798, à l'hôtel Geymûller? Ce serait, avec plusieurs autres, une raison pour nous de souscrire à sa statue.
Le chanteur Manuel Garcia, qui vient de mourir à cent deux ans, reçoit les honneurs d'un personnage de légende. Ceux qui meurent accablés d'ans méritent tous les hommages. Quelque mal qu'il nous plaise à dire et à penser de la vie, nous pensons, sans trop oser le dire, plus de mal encore de la mort. Aussi savons-nous gré aux individus centenaires de venger l'Espèce et de vaincre un peu l'Ennemie, en lui faisant attendre son heure. On raconte que Polydore MiUaud, un des créateurs de la presse populaire, enjoignait à ses rédacteurs d'annoncer de temps à autre le décès d'une personne âgée de plus de cent ans. Quand l'information exacte faisait défaut, il ne craignait pas d'y suppléer par une innocente imposture. « Cela flatte l'abonné », disait-il. Parole profonde, bien digne d'un docteur en psychologie des foules. La popularité des centenaires sera un des derniers respects de l'humanité.
L'idée que nous pouvons saluer dans la rue quelqu'un qui a connu Beethoven ou Napoléon nous
exalte et nous réconforte. Le passé est, après tout, ce que nous savourons de meilleur. Le présent ne se déguste pas : il s'avale, à Fodeur des cuisines. On suppose difficilement quel goût aura l'avenir ; les chimistes audacieux qui le préparent ignorent euxmêmes s'il se composera de nectar ou de poison. L'illusion que nous sommes renseignés sur nos ancêtres mieux que sur nos fils et que sur nous-mêmes amuse notre recherche de la certitude. Les témoins attardés d'époques lointaines prolongent sous nos yeux la réalité sensible de l'histoire ; nous vénérons en eux des êtres privilégiés et à demi saints qui ont pour mission d'empêcher du passé de mourir.
Manuel Garcia conservait, dit-on, la vision lucide de toutes les nobles choses disparues dont il avait été spectateur. L'an dernier, il pouvait encore prendre part joyeusement aux pompes de son anniversaire. Depuis plus d'un demi-siècle, il vivait chez les Anglais. Mais cet Espagnol britannisé, qui fut un maître du chant italien, a dû mourir en odeur de dévotion française. La race des Garcia est une fille adoptive de Paris.
Le père, qui s'appelait Manoel del Popolo Vicente, ainsi qu'un capitan qu'il était, avait débuté comme premier ténor à la chapelle de Murât. Quand il vint chanter à Paris, il terrifia nos arrière-grand'mères en rugissant Othello et les induisit en damnation en ressuscitant don Juan. Il séduisit les dames de France parce qu'il mêlait la fougue andalouse aux grâces d'Italie. Il voulut à tout prix faire souche de
virtuoses géniaux. C'était un dynaste impérieux jusqu'à la cruauté. Une tradition prétend que ses trois enfants, Manuel, Maria-Felicia et Pauline, connurent le fouet en même temps que le soKège. Si des cris de douleur s'entendaient au loin dans le quartier, les voisins comprenaient par là que don Manoel révélait la musique à sa famille. Cette méthode féroce créa trois prodiges.
Le fils aîné. Manuel, fut le moins extraordinaire des trois. Il perdit, jeune, sa délicieuse voix de baryton et dut se faire professeur. Il enseigna au Conservatoire de Paris l'implacable méthode des Garcia, aux bastonnades près. Jenny Lind, la fauvette Scandinave, fut le chef-d'œuvre de sa pédagogie. Les grands artistes, alors, ne s'improvisaient pas. La folie de la perfection, née d'un respect profond du public et d'une très haute idée de leur art, torturait leurs apprentissages. Pendant plus d'un an. Manuel Garcia imposa à son élève suédoise le supplice quotidien de la vocalisation. Jenny pleurait, trépignait d'impatience : elle voulait chanter. « Vocalise d'abord I » répondait le maître. Quand il jugea ter- . miné ce stage cruel : « Maintenant, ma fille, que j'ai fait de toi une des premières cantatrices du monde, je te permets de chanter. » Jenny Lind fut payée de ses peines par ce madrigal de Meyerbeer : « Vous chantez des étoiles 1 » Ces hyperboles-là ne sont plus que de politesse courante; on les entend redire en une langue plus familière, dans la cour du Conservatoire, les jours d'examens d'entrée.
La première sœur de Manuel Garcia fut, et c'est tout dire, la Malibran
Qui traversa l'Europe, une lyre à la main.
Quant à Pauline, la sublime Fidès, l'Orphée, FArmide que dut rêver Gluck, vous pourriez l'entendre vous conter elle-même l'époque du lyrisme héroïque; Mme Viardot est des nôtres encore. Sa grande voix s'éteint doucement dans un murmure d'aïeule heureuse.
Quand elle débuta , en 1 83 9 , au Théâtre-Italien , alors campé à l'Odéon, sa divine sœur était morte depuis trois ans. On n'osait espérer que cette enfant de dixhuit ans allait rendre une seconde Malibran à l'amour du monde. Pauline fut merveilleuse, en étant autre. Quand elle chanta : Assisa al pie d'un salice, l'ombre douloureuse de Ninette plana sur la lyre de Desdemona. Alfred de Musset donna le signal du triomphe.
L'Enfant du siècle avait pleuré la sœur aînée en strophes immortelles. A la cadette, il fit deux articles, qu'on ne peut relire sans se sentir infiniment loin de ces temps si proches. Il avait des mots à sa disposition, celui-là, et des métaphores à la mesure de ses enthousiasmes I Mais le bon ton, la prudence, le goût, cet on ne sait quoi qui s'appelait le tact l'emprisonnaient dans la peur de trop dire. Imaginez un grand écrivain d'aujourd'hui célébrant ce qu'il y a de plus triomphal dans l'œuvre de la nature : une jeune femme qui chante avec génie I Notre langue n'aurait pas assez d'adjectifs sur la palette...
Voici les termes dont se servait Musset : « Sa physionomie est pleine d'expression... Elle se livre à l'inspiration avec cette simplicité pleine d'aisance qui donne à tout un air de grandeur... Une personne remplie de talents, de mérites et de modestie, chez qui une excellente éducation a fécondé la plus riche nature. » Il ajoutait : « Ce spectacle éveille la plus vive sollicitude. »
Voilà pour l'éloge. Même modération seigneuriale dans le blâme. Musset était mécontent de Rubini, qu'il avait trouvé froid, plus chanteur que tragédien : un Othello à peine mulâtre. Lorsque le père Garcia jouait le Maure avec la Malibran, le parterre craignait pour la fille du ténor autant que pour l'épouse du jaloux. Musset, hanté par ce souvenir, veut dire à Rubini une méchanceté de gentilhomme de lettres. « Il joue comme un rossignol », déclaret-il. — En iSSg, c'était une « rosserie ».
De nos jours, on ne se brouillerait pas pour si peu avec un ténor. Quant à nos adorées comédiennes, soumettre à l'une d'elles, l'avant- veille de son début, un article comme celui de Musset, ce serait s'exposer à un pâle sourire. Mme Viardot, elle, ne pourrait relire ces pages qu'à travers deux larmes de gratitude. Ces illustres vieillesses, avec leur candeur attendrissante et leur orgueilleuse leçon d'humilité, prennent un caractère d'utilité publique. Elles exercent une indispensable sinécure.